RUY-BLAS A LA COMEDIE-FHANCAISE
Après Herncini, voici que Ruy-Blas franchit la maison de Molière, en attendant le Roi s'amuse. Nous écrivons avant l'événement, mais nous pourrions en prédire la glorieuse issue. Salle comble, les critiques, le monde, le demi-monde, la politique et les arts; applaudissements, rappels, faiblesse de Sarah Bernhardt qui tombe dans les bras de Hugo, enthousiasme.
Nous assistons à la première — naturellement, et nous sommes heureux d'être éblouis par l'auréole que le succès met au front d'une œuvre, avec laquelle nous avons vécu depuis si longtemps.
Avant le lever du rideau, nous songeons à ses principaux interprètes ; nous les pressentons tels qu'ils seront, et c'est de notre double vue que sont nées ces rapides esquisses.
h:stoire de RUY-ÔLAS
Voici d'abord la distribution
Don César de Bazan MM.
Don Salluste
Ruy-Blas
Un laquais
Marquis de Priego
Don Antonio Ubilla
Don Guritan
Montazgo
Comte de Camporeal
Un alguazil Marquis del Basto
Marquis de Santa-Cruz
Don Manuel Arnas
Un alcade
Covadenga
Le comte d'Albe
Gudiel
Un huissier
Camerera May or M""^^
Marie de Neubourg
Casilda
Une duègne
Un page
Coquelin
Febvre
Mounet-Sully
Ooquelin-cadet
Garraud
Boucher
Martel
Joliet
Dupont-Vernon
Roger
Villain
Richard
Baillet
Davrigny
Silvain
P. Reney Tronchet
Masquiller Jouassain
Sarah-Bernhardt
Blanche Barretta
Thénard
Frémaux
lïrsTOir.ii: de nuv-ur.As 07
COQUELTN
Il y a séance à Versailles. Dès midi, la gare Saint-Lazare est envahie ; des gens affaires, des femmes en toilette, avec l'équipement complet: éventail et lorgnette, s'entassent dans les wagons. C'est le premier acte de la comédie.
A l'arrivée, cohue. On se bouscule, on se presse, on regarde les députés avec un respect tout romain ; on s'est arraché les billets, comme à une simple première, et les femmes comptent bien montrer leurs dents aux orateurs... mais par un sourire. L'orateur du jour, c'est Gambetta. Gambetta va parler... et voici Coquelin, dans une loge, qui l'écoute.
Coquelin est républicain et les débats de la Chambre Tintércssent, c'est bien possible ; mais
notre excellent acteur est avant tout l'ami de Gambetta. Chacun le sait, et nous lui envions cette bonne fortune — parmi tant d'autres.
L'amitié d'un graud Jiomme est un bienfait des dieux.
Gambetta et Coquelin pourraient se répéter réciproquement ce vieux vers — en se serrant les mains.
Coquelin s'est, en effet, créé une situation exceptionnelle au Théâtre-Français. Tour à tour Mascarille, Gringoire, de Septmonts, Fressard, valet, poète, duc ou notaire, il impose au public sa personnalité originale et ne sort qu'accompagné de bravos. Sa voix sonore, vibrante, légèrement martelée découpe la phrase à merveille, déblayant les lieux communs et mettant en facettes tous les mots et toutes les intentions, qu'il envoie au spectateur comme une flèche acérée. Son nez lui-même est artiste ; il est original et n'a rien qui rappelle le nez d'Hyacinthe ou celui de de Banville.
Ce sont pourtant trois puissants nez.
Coquelin excelle clans le bavardage de Dumas fils, vrai labyrinthe dans lequel tout autre risquerait fort de se perdre, ou de confondre dans une demi-teinte ce qui doit être mis en vedette et ce qui doit être enveloppé dans une habile diction.
— « Ah! disait-il à Dumas, moi qui suis un honnête homme, croyez que j'ai beaucoup de peine à m'incarner dans ce drôle de Scptmonts !
— « Vous n'en avez que plus de talent, lui répondit l'auteur de VÉtrangère. »
La souplesse, voilà le talent de Coquelin. Qui donc penserait, en le rencontrant les mains plongées dans son pardessus, le chapeau sur le front, le cigare aux lèvres et le foulard autour du cou, à la sortie de son théâtre, qui penserait que cet honnête bourgeois, bourgeoisant, vient peut-être d'enlever toute une salle dans un éclat de rire en criant : au voleur ! au voleur ! ; de l'étonner par sa verve étincelante, comme dans le Barbier de Séville; de lui arracher des larmes, comme dans les Ouvriers.
Dans la journée, Coquelin déchiffre, lit, cause, se promène... sermonne Cadet. Il est des petits déjeuners du dimanche, court les salons lorsque la fantaisie l'en pique... ou bien perfectionne des chanteurs.
A cette heure, il n'a plus qu'à s'occuper des autres. C'est ainsi que le baryton Morlet, qui débuta dans les Surprises de l'Amour, à l'Opéra-Comique, s'il nous en souvient bien, dut en partie son succès aux leçons de Coquelin, qui lui prêta quelque chose de sa voix, de son geste, de sa démarche.
Très-affable, Coquelin converse volontiers.
Très-excellent acteur, il fait prospérer M. Perrin.
Très-bon camarade, il joue môme avec des rhumatismes, comme dans Jean D acier, pour ne pas faire manquer une première.
Le seul chagrin de Coquclin, est de ne pas jouer le drame, le drame noir. — Cette persistance nous désespère. II est vrai que, comme on demandait un jour à Hugo et à Gavarni un petit chef-d'œuvre pour une revue, le premier envoya un dessin et le second un poème ; il est encore vrai, qu'Ingres se croyait le meilleur violoniste de son temps... et que Sarah Bernhardt... est bien capable de nous délaisser pour faire vivre de la terre glaise. C'est vrai... mais pourtant ! quand on a été Coquelin.
Allons ! dans ^quelques années, on nous dira peut-être :
Frederick ne puis, Jenneval ne daigne, Coquelin suis.
Coquelin jouera don César dans Ruy-Blas. Ce rôle sera certainement pour lui l'occasion d'un triomphe nouveau.
Mélingue était froid, Ooquelin apportera dans son personnage, en même temps qu'une fantaisie éclatante, cette sûreté de composition qui ne lui fit jamais défaut.
Trois cuillerées de Septmonts, une autre de Gringoire et une autre de Mascarille, et nous aurons une infusion retour des Indes. N'ayez peur, cette infusion ne vous endormira pas, lecteur.
Vos deux mains, battant l'une contre l'autre, vous réveilleraient d'ailleurs.
FEDVRE
Il est difficile de se promener sur le boulevard Montmartre sans rencontrer Febvre, du côté droit, à moins que ce ne soit du côte gauche.
Toujours correct, boutonné tout au long dans sa redingote, un chapeau de soie à bords plats, sous lequel brillent deux yeux gris très-vifs ; un cigare à la bouche et des guêtres. Au moral, bonapartiste : il aime les princes, on peut avoir plus mauvais goiît.
Febvre est un acteur très-consciencieux, trèsaimé du public et goûté des délicats à cause de son jeu sobre et énergique.
Febvre est un des grands partisans du voulu, il arrête non-seulement les grandes lignes de son personnage, mais aussi les moindres détails; il n'a pas confiance dans l'inspiration du moment et ne s'y
abandonne que rarement. Néanmoins, nous l'avons vu, dans le Demi-monde, se laisser quelquefois emporter par l'action, peut-être aussi par le jeu si en dehors et si vrai de M'^® Oroizette, et arriver à un très-grand effet de pathétique, à sa sortie du troisième acte.
Il a d'abord couru les théâtres de Paris, puis l'Amérique, cherchant sa voie et ne trouvant, dans la première partie de sa carrière, que des déboires. Mais tout chemin mène à Rome, et les Pampas ne sont pas si loin de la Comédie qu'on 'pourrai croire.
Ses deux dernières créations de Clarkson, dans VÉtrangère, et de sir Edwards, dans le Sphinx, lui ont peut-être fait une spécialité de rôles à l'emporte-pièce, qui, si elle est brillante, n'exige pas les qualités sérieuses que nous espérons bien applaudir dans don Salluste. Et certes, nous n'accablerons Febvre d'aucun grand souvenir ; que nous importent Alexandre Mauzin, Geffroy, Chose... ou
tous SCS devanciers ! Nous ne demandons à l'artiste que de faire de ce rôle son bien propre, de nous émouvoir et de nous effrayer à sa manière, et nous ne le guetterons pas froidement à tel ou tel passage, pour voir s'il reproduit, oui ou non,rin' tonation de Geffroy ou de Tartcmpion 1" !
N'offrez pas à Fcbvre de le faire engager chez Ballande ; vous feriez un impair.
Ballande est du midi , Febvre est rageur ; Ballande est un Hercule, Febvre n'est pas mal vigoureux. On venait de jouer le Jeu de l'Amour et du Hasard, à une Matinée de la Gaieté, et Febvre était en marquis ; Ballande, lui, était toujours en directeur (il n'était pas aimable le directeur d'alors, qui depuis... la littérature adoucit les mœurs).
Bref, Febvre, oubliant qu'un marquis ne retrousse jamais ses manches, se laissa aller à cet acte démocratique : il lutta. Mais Ballande est un Hercule, si Febvre n'est pas mal vigoureux!