‹ Histoire de Ruy-BlasChapitre 8 sur 19 · RUY-BRAC · texte numérisé non relu

RUY-BRAC

Qu'a-t-il faitpour vous trouver fidèle?

Avec ses hameçons croit-il prendre une belle ?

Et veut-il, amusant sa femme d'un hochet, Présenter un goujon pour saisir un brochet? Il pêche, et moi je brùlc ; il s'éloigne et je reste. Fais-je bien ?

HEINE

Oui, restez.

RUY-BRAG

O bonheur !

REINE

Chut !

RUY-BRAG

J'atteste A la face de l'air, du ciel, des bois, des eaux. Que plutôt que changer, je veux voir en morceaux Servir de déjeuner au tigre, à la panthère. Ce cœur gros de soupirs, qui n'a qu'un but: vous

[plaire.

REINE

Arrêtez !

RUY-BRAG

Non, je dois ne dissimuler rien.

Votre vie est la mienne et votre foi mon bien.

REINE

Mais jamais on ne m'a tenu pareil langage ! Il parle, et sur le champ mon esprit déménage. J'ai besoin de l'entendre et je crains d'écouter ; Ai-je tort, ou raison? tant pis. Lui résister Ce serait me plonger vivante dans un gouffre. Regarder sans pitié le malheureux qui souffre.

RUY-BRAG

Madame...

REINE

Taisez- VOUS, car ma tante Moulin...

A mal penser d'autrui, tout en elle est enclin ; Çt ne voulant encor accueillir votre flamme. Je tremble en vous parlant de mériter son blâme.

RUY-BRAG

Votre tante, n'est pas un père, que je crois, Et d'ordonner ici vous seule avez les droits. En plein drap taillez ferme et rompez en visière, A qui voudrait céans vous mener en lisière : Et d'abord, commencez, colombe sans époux. Pour gouverner vos gens par m'admettre chez vous.

REINE

Cette idée est heureuse, et j'y souscris sans peine.

RUY-BRAG

Dans le corps des mitrons, me voilà capitaine.

Ruy-Brac, intendant de la boulangerie, préféré de la boulangère, excite comme tout homme heureux la jalousie des autres. La tante Moulin et les garçons organisent contre lui une conspiration terrible, qu'ils chantent en chœur :

Au pain que nous cuirons, Orge et seigle nous mettrons ; A faux poids nous vendrons :

Et nous le culbuterons.

Le public se fâchera.

Le commissaire viendra, Pèsera, s'emportera, Et l'intendant sautera.

Mais Ruy-Brac est par là qui rôde, toujours en éveil ; il s'arrête sur le seuil de la boutique, foudroie la tante Moulin de son regard et se croisant les bras, s'écrie avec chaleur:

Bravo ! claquez des mains ! Je prépare la mienne Pour t'ètriller le dos, vieille bohémienne; Quant à vous, si ma force égalait mon courroux, Au plus haut d'un clocher je vous suspendrais tous, Et personne n'irait comme au mât de cocagne, Détacher les pendus, vrais gitanos d'Espagne !

Comment! quand de la haine, on me fait les hon-

[neurs, Il faut pour vous venger, imitant les voleurs, Faire de votre four un affreux coupe-gorge? Où l'on donne un pour deux etpour dublé de l'orge? Misérables ! Sachez qu'à mes yeux un filou Mérite moins que vous d'avoir la corde au cou. Je travaille en plein air, vous exercez dans l'ombre, Vous trompez sur le poids, la qualité, le nombre. Et vous faites les fiers ! — Mais pour les malheureux De bon pain, c'est la manne envoyée aux Hébreux ; On se passe devin, on mange sans fourchettes. Mais sans pain le peut-on ? Infâmes que vous êtes ! Mal peser, c'est du pauvre être spoliateur : Chaque once lui coûta vingt gouttes de sueur. N'importe! et pour m'atteindre, âme basse et com-

[mune Il faut vous en gorger ! —

Aux garçons

L'assassin sur la brume, Qui le fer à la main attaque un voyageur, Risque sa liberté , sa vie. . . et vous ? Malheur A ceux qui dans leur marche ont pris la fausse route ! Peut-être un jour sauront-ils bien ce qu'il en coûte Pour dépouiller autrui. Tenez, dans un pays Où l'on ne connaît point aussi iDien qu'à Paris L'art de sucer les gens de cent et cent manières, Pays encor privé de code et de lumières, S'il arrive parfois que tel ou tel marchand Trompe en accusant plus que de fait il ne vend. D'abord, dans un cachot conduit sous bonne escorte, Au lever du soleil, il est devant sa porte

Cloué par une oreille. Ilcin ? cela vous va-t-il y Brigands au petit pied, au langage subtil. Etdois-je en punissant votre coupable audace Donner le châtiment quand j'ai fait la menace ? — Ah ! vous ne riez plus et les regards baissés Vous tremblez, comme un jour feront les trépassés !

Au moment où Ruy-Brac se croit maître... et mari, Alexandre apparaît soudain, lui glisse à l'oreille ces mots tragiques : « Pas encore, cher cousin !» — et l'oblige à dénouer les cordons de ses souliers. Ruy-Brac, attéré, obéit. Bien mieux, il écoute d'un air soumis les ordres d'Alexandre, et promet de se laisser conduire, sous un déguisement, dans l'hôtel de César, dont il prend le nom et la place.

La quatrième boulette se roule dans l'hôtel de César. Ruy-Brac y est introduit par Alexandre, et presque au même moment. César, — le vrai, — par le hasard. Tous les bonheurs attendent le coureur de gouttières ; on le soigne, on le dorlotte, on lui verse 300,000 francs, pendantque le faux César,

auquel s'adressaient ces félicités, dort du sommeil de l'injuste.

César, ébloui, songe à ses compagnons de misère, à ces braves ruffians, paillards et humeurs de piot, qui chassent le rôt, pendant qu'il est là, lui, comme un magistrat :

Va, — dit-il, à un domestique, Sur les places, les quais, les environs des halles, Va vite ; et si tu vois à de courts intervalles Des souffreteux couverts de haillons en lambeaux, Les uns, marcher pieds nus, les autres en sabots, Danser, pirouetter, jouer à la Marelle, Voir si la Seine coule, y patiner s'il gèle, Sans pain, sans feu, sans lit, sans toit et sans désir. Oublier leur misère aux grelots du plaisir, Et courir, en quittant, pour le danger, la joie, A la maison qui brûle, à l'enfant qui se noie, A la femme insultée, au vieillard renversé. Qu'en leurs mains à l'instant, cet argent soit versé.

Ruy-Brac arrive à propos pour partager la bonne fortune de son ami, — mais trop tard pour empêcher Alexandre de triompher. Celui-ci avait expédié à Reine le billet écrit par Ruy-Brac, autrefois, — afin de la surprendre publiquement avec son amant, de la confondre, et de se venger ainsi de l'affront qu'il en avait reçu :

RUY-BRAG

Grand Dieu ! Ma Reine ici ! Mais pour guérir, le ciel A qui prend la cigûe a donc gardé le miel, Et permet de mes feux, sachant la violence, Qu'aujourd'hui, près de vous, je rompe le silence ! Un autfc vous dirait, pour vous faire la cour, Qu'ainsi qu'on voit le bourre en approchant du four Fondre, et de dur qu'il est se changer en liquide ; De môme, de vos yeux, le pouvoir homicide Fend le marbre, en gravant sur ses morceaux brisés Vos traits qui, dans mon cœur, par l'amour sont

[tracés.

Mais moi qui ne sait pas l'art de la métaphore. Qui parle sans vouloir, ainsi qu'un météore, Briàlcr quelques instants d'une immense clarté, Pour replonger la langue en son obscurité, Je dirai, m'expliquantsans fard et sans mystère, Voulant marcher à vous, Reine, que faut-il faire ? Etdois-je, en vous voyant, fier ou découragé? Proclamer mon triomphe ou recevoir congé?

REINE

Ma présence en ces lieux, prouvant à César même, Combien auprès de lui, j'aime à conjuger : j'aime, Ma vertu reste, avant comme après le billet. Pure comme un cristal.

RUY-BRAG

Brisons là, s'il vous plaît.

Le soupçon n'atteint pas un cœur tel que le nôtre.

Mais quel est ce billet ? Signé de qui ?

REINE

Le vôtre.

Ce matin, dans mes mains, en cachette remis.

RUY-BRAG

Comment ! j'aurais osé !

REINE

Mon coeur l'avait permis.

RUY-BRAG

Voyons. Mon écriture? Ainsi que mon paraphe? Le cousin m'a floué. — Songe à ton épitaphe Alexandre ! — Déjà, si je tenais un fer, Je t'enverrais frapper aux portes de l'enfer.

REINE

D'où naissent ces transports ?

RUY-BRAG

Je briserai sa trame.

V"enez; suivez mes pas.

ALEXANDRE, paraissa7it.

Il n'est plus temps, madame.

HISTOIRE DE RUY-BLAS -l.")

Le malheureux Ruy-Brac, enveloppé de toutes part, pressé do questions, se démasque aux ricanements de M'"*" Moulin.

Il n'est pas mon parent, je ne possède rien,

Et ce nom de César ne fut jamais le mien,

Je suis Ruy-Brac; sans pain, souvent sans domicile

On me vit implorer une pitié stérile.

Mais toujours de haillons bien qu'à peine vctu,

J'eus le crime en horreur et foi dans la vertu,

Maintenant je m'éloigne, implorant comme grâce

Un pardon généreux...

REINE

Ah ! Ruy-Brac !

RUY-BRAC, à Alexandre.

Sur ta face, Sans mon respect pour elle, à l'instant incrustés. Monstre, tu sentirais mes cinq doigts...

[il veut sortir.)

CÉSAR, accourant

Arrêtez !

On devine le reste. César donne à Ruy-Brac les trois cent mille francs qui leur sont tombés du

ciel ; Reine sourit et pardonne, Alexandre tempête — et la pièce finit sur une chanson de madame Ruy-Brac:

Sur la Marne, l'Oise et le Cher Leroy péchait .. Leroy me perd:

Peut-être il s'en désole.

Mais celui qui reçoit ma foi Ne péchera plus qu'avec moi.

C'est ce qui me console .

De nos jours ce genre de parodie a quelque peu disparu ; est-ce le manque d'œuvres éclatantes qui en est cause? peut-être. En tous cas, c'est dans les revues de fin d'année, à l'acte réservé aux théâtres, que l'on trouve la critique des pièces qui ont attiré l'attention du public. Ce procédé n'est point nouveau et nous voyons, intercalé dans le Puff^ revue jouée aux Variétés le 31 décembre 1838, Ruy-Blag, parodie en 3 parties.

HISTOinE DE ItUY-DLAS 4/

« Le Puff. revue fort piquante due à la collaboration de MM. Carmouche, Varin et Louis Huart, jeune journaliste qui vient de prouver qu'il peut aspirer à plus d'un genre de succès et réussir au théâtre comme dans la presse. Odry en Ruy-Blag a été étonnant. »

Dans la distribution des rôles nous remarquons Hyacinthe qui tenait déjà le tout Paris suspendu... à ce nez légendaire qui l'a rendu inimitable.

LE PUFF Revue en trois tableaux, ornée de

RUY-BLAG Parodie en trois parties

Nous coupons de ci, de là, quelques-uns des pastiches les mieux réussis :

RUY-BLAG

La reine est mon caprice et j'haïs son époux ; Sa majesté m'embête ; enfin, j'en suis jaloux ! J'escalade le soir, sur les murs de la reine, Pour mettre sous son nez des fleurs de marjolaine, Avec des billets doux, pour lui parler d'amour... Je jette mes poulets dedans sa basse cour ! De plus, très-fainéant et ne voulant rien être, Je me suis fait laquais ; ce monsieur, c'est mon

[maître !

LA REINE

Le jeune homme aux bouquets doit avoir des mous-

[taches ; L'on ne m'entoure ici que de vieilles ganaches ! On dit que la vieillesse arrive par les yeux ; Mais je crois qu'elle vient aussi par les cheveux. Oui, la tête blanchit, tandis que l'œil verdoie, Et la vieillesse vient avec les pattes d'oie.

RUY-BLAG

Rêves roses d'espoir, vous n'étiez pas bon teint Le lampion du bonheur toujours trop tôt s'éteint ! L'ouragan du guignon souffle et fini.... plus mèche ! — J'ai rêvé cette nuit que j'étais à la pêche,

Et c'était dansFcau trouble... et puis, j'ai rêvé chats! Et mon cœur palpitant battait des entrechats. Qu'il est tordu le fil que le destin me tresse ! J'ai retrouve mon maître et perdu ma maîtresse, Comme disait Potier — ou Talma ? l'un des deux. La mort aux rats — bientôt finit mes maux affreux. Oh ! ça me fait bien mal, je vais prendre un remède ; Oui, cette drogue-là va me venir en aide ! L'horrible pharmacien m'a vendu sans effroi, En me disant : Monsieur, le temps est-il bien froid ? Ah! les hommes sont chiens. Avalons la boulette. Je nete verrai plus, adieu donc, ma poulette.

RUY-BLAG

Ils sont là tous assis et prenant leurs aisances : Du panier de l'état ils font danser les anses : Ils disent : nous veillons à l'intérêt public. . . L'un voudrait le tabac, l'autre veut l'arsenic, Ils se partagent tout à mon nez, à ma barbe, Passez-moi le séné, vous aurez la rhubarbe J'arrive etje leur dit, en discours christinos : Vous me fcites l'effet de chiens rongeant un ôs ! Et cela quand l'Espagne est fort mal à son aise ! Croque-morts, vous venez voler le Pèr'-Lachaise! Lors, je crie au secours. J'appelle Charles-Quint; Mais il ne paraît pas, c'est un vieil arlequin ! Tu verrais ton royaume, en tant que tu le pusses, Comme un vieux chien malade embête par deux

[puces.

Viens donc, mon empereur ; mais tu ne pourrais pas Voir dans quel triste état ils ont mis tes états. Vois ton beau sceptre d'or, ils l'ont mis en canelle, De ta pourpre ils se font des gilets de flanelle !

DON SALLUSTE, à la vehie.

Vous pourrez vous nommer Madame de Ruy-BIague. Un fiacre vous attend ; j'ai payé le cocher. Signez donc ce papier, puis, allez vous cacher! Il vous donne un amant superbe ! magnifique !

RUY-BLAG, s* avançant en arrachant le papier. Je m'appelle Ruy-Blag... cuisinier, domestique?

LA REINE

Lui, c'est un domestique?

RUY-BLAG

Oui, j'ai l'air, ô horreur !

\ Du valet de carreau, mais je suis roi de cœur !

LA REINE

Est-ce un jeu?

nUY-BLAG

Très-vilain, car vous pouvez m'en croire, Moi, mon habit est rouge, et lui, son âme est noire.

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