LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE I
sur le chemin de Rome, et le suppliait de lui accorder, avec la croix si formellement annoncée, le secours et la protection également promis. Il plut à Dieu d'exaucer ses ferventes prières, et, pour faire éclater au grand jour que lui seul avait calmé la tempête, il suscita le secours du côté où les prévisions humaines ne l'auraient jamais cherché.
Il restait à Ignace un ami fidèle: c'était ce même Ouirino Garzonio qui, dès l'origine, l'avait recueilli dans sa maison. Par ses relations constantes avec son hôte, Garzonio avait trop appris à le connaître, pour pouvoir prêter l'oreille aux bruits injurieux répandus contre lui. En outre, sa loyauté et la noblesse de son caractère lui eussent fait considérer l'abandon comme une bassesse. Le Cardinal Jean Dominique de Cupis, doyen du sacré collège, et personnage de grande autorité, se trouvait être le parent et l'ami de O. Garzonio; il connaissait son affection pour Ignace. Il lui en fit un jour de sévères reproches, et l'engagea fortement à rompre cette liaison, non seulement à cause du tort qu'elle pourrait causer à sa réputation, mais pour éviter les dangers auxquels il exposait son salut, en vivant familièrement avec un homme dont la foi et la doctrine étaient aussi suspectes que les mœurs. Puis le cardinal se mit à répéter toutes les accusations portées contre Ignace. Quirino répliqua : « Pourquoi don- « nerais-je plus de croyance à tous ces récits, qu'aux faits dont « je suis le témoin oculaire } Pourquoi prêter l'oreille à des « invraisemblances, à de prétendues condamnations, dont on « n'a aucune preuve, quand ici, à Rome, les faits parlent en « faveur d'Ignace } » Le Cardinal tint bon, et, d'un air de compassion : « Vous avez affaire, ajouta-t-il, à un homme qui joint « à ses autres vices, l'art d'égarer les esprits par des enchante- « ments ; et, sans doute, il s'en est servi pour vous séduire. »
De retour chez lui, Garzonio rapporta fidèlement cet entretien à Ignace, qui ne s'en troubla nullement: on l'eût dit désintéressé dans l'affaire. Il loua le zèle et la prudence du Cardinal qui, le croyant coupable, cherchait à préserver son ami du danger d'une telle liaison. « Du reste, ajouta-t-il, Dieu peut plus pour « me sauver que le monde entier pour me perdre, et vous le « verrez lorsque l'heure sera venue. » Quant au Cardinal, qu'il connaissait pour un homme sage et vertueux, Ignace était bien
convaincu que s'il pouvait s'aboucher avec lui, il le tirerait d'erreur. Ouirino Garzonio résolut donc de lui obtenir une audience, et ne tarda pas à la demander à son parent. Il l'assura que si, après avoir entendu Ignace, il persistait à le condamner, lui-même le tiendrait pour coupable, et s'en éloignerait aussitôt. Le Cardinal, en promettant de le recevoir, prophétisa sans s'en douter. Qii il vienne do7ic, s'écria-t-il, /é* le traiterai comme il le mérite. Il le fit en réalité, mais dans un sens bien différent de ses intentions du moment.
Ignace arriva, et fut introduit dans un cabinet, au fond de l'appartement. On ignore ce qu'il dit au Cardinal ; mais on peut le conjecturer d'après les effets de sa visite : toute fâcheuse impression fut complètement dissipée. Le Cardinal conçut même un tel repentir, que, se jetant à ses pieds, il lui demanda pardon d'avoir prêté l'oreille à la calomnie. On tient ce fait de Garzonio, à qui le Cardinal l'avait lui-même raconté. Ce noble ami avait accompagné Ignace et attendait avec anxiété 1 issue de l'entretien, qui dura près de deux heures. Enfin, le Cardinal sortit de son cabinet avec Ignace, et en le comblant de tous les témoignages possibles d'estime et de bienveillance, il lui promit à haute voix d'être son plus zélé défenseur dans cette affaire, et dans toutes celles qui pourraient survenir. Il donna ensuite des ordres pour que chaque semaine on envoyât en aumône le pain et le vin nécessaires à Ignace et à ses compagnons. Il leur continua ce secours tant qu'il vécut.
Une fois assuré par le résultat de cette visite que Dieu commençait à prendre en main sa cause, le Saint crut devoir agir de son côté d'après les conseils de la sagesse humaine. Il sollicita donc du gouverneur de Rome, au tribunal duquel les accusations avaient été portées, un jugement juridique et une sentence définitive. Au jour fixé, Ignace et son accusateur, Michel Navarro, comparurent. Ce dernier commença par assurer effrontément que, lui présent, à Paris, à Alcala, à Venise, Ignace avait été condamné pour hérésie et pour d'autres crimes. Sans doute, il s'était soustrait au châtiment par la fuite ; mais lui, Navarro, témoin de ces faits, pouvait les affirmer, comme il le faisait en effet, sous la foi du serment. Alors Ignace avec une impassible sérénité, tirant de sa poche pour première réponse