‹ Histoire de S. Ignace de Loyola, d'apr`es les documents originauxChapitre 112 sur 172 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE I

une lettre, la lui présenta, en lui demandant s'il connaissait cette écriture. Navarre, ne soupçonnant pas où l'accusé voulait en venir, la reconnut pour sienne. « Eh bien ! reprit Ignace, «jusqu'ici vous n'avez parlé de moi que sur les suggestions « d'autrui ; maintenant nous allons entendre ce que vous en « disiez jadis sous l'inspiration de vos propres idées, et l'opinion « favorable que vous aviez charitablement conçue de moi. » On lut alors cette lettre écrite à un ami. Navarro y parlait des vertus d'Ignace en témoin oculaire, et avec tant de louanges, qu'il eût été impossible d'en produire une plus favorable. Le malheureux pâlit, et, se voyant convaincu par son propre témoignage d'une si palpable contradiction, la parole expira sur ses lèvres. Ne sachant s'il devait confesser la vérité ou désavouer la lettre, chercher des excuses ou inventer de nouvelles calomnies, il balbutia quelques paroles inintelligibles, et la première audience fut levée. Mais ce ne fut là ni l'unique, ni même la meilleure des preuves qui mirent au grand jour l'innocence d'Ignace. Dieu permit que la vérité élevât la voix des lieux mêmes choisis pour théâtres de la calomnie, de Paris, d'Alcala et de Venise. La marche des événements était vraiment providentielle. Cette même année voyait réunis à Rome les trois juges qui avaient absous le Saint, dans les trois villes, où son accusateur jurait qu'il avait été condamné. De Venise, était venu Gaspard de Doctis, secrétaire du nonce ; d'Alcala, le vicaire-général Jean Figueroa ; et de Paris, le P. Ori, inquisiteur. Des intérêts particuliers les avaient conduits à Rome. Dieu en tira la gloire de son serviteur (^).

Là, devaient finir les persécutions dirigées contre Ignace. Restait à démontrer l'innocence de ses compagnons. Bien qu'ils eussent été justifiés en quelque sorte dans la personne de leur chef, il importait à leur réputation de produire en leur faveur des témoignages particuliers et personnels. Le Seigneur y pourvut. Dès qu'on apprit à Bologne, à Ferrare, à Venise, à Paris, les odieuses imputations qui pesaient sur eux, les évêques et les curés de leur connaissance s'empressaient de leur envoyer les attestations les plus honorables. De plus. Hercule, duc de Ferrare. ordonna à son ambassadeur à Rome d'interposer partout où besoin serait, en faveur de Claude Le Jay et de Simon

Rodriguès, l'autorité de son témoignage et de son respect pour leurs vertus.

La bourrasque passée, Ignace n'avait plus semble-t-il, qu'à rendre grâce à Dieu, et à jouir en paix du calme retrouvé. Tout avait tourné en sa faveur. Michel Navarro avait été condamné à l'exil, comme calomniateur, et les trois espagnols, ses instigateurs, assignés par Ignace, pour prouver juridiquement leurs assertions mensongères qu'ils avaient publiées dans toute la ville de Rome contre lui et ses compagnons, s'étaient avoués coupables. Mais sur leurs instances, de puissants protecteurs demandaient qu'on se contentât de leur rétractation publique. Ignace savait qu'un arbre, bien que coupé au ras de terre, pousse souvent de vigoureux rejetons, si on lui laisse ses racines ; il n'en voulut donc laisser aucune aux malignes imputations dont il avait été l'objet ; il exigea que l'affaire fût terminée par sentence juridique. Il craignait, en effet, de nouvelles calomnies, et surtout il ne voulait pas laisser dire que les poursuites avaient été assoupies d'après ses instigations personnelles. Les mensonges avaient couru la moitié de l'Europe ; quelle foi ajouterait-on à leur réfutation, si elle ne provenait d'un jugement public et irréfragable ? Ignace donnait d'autant plus d'importance à cette affaire, que cette sentence une fois rendue anéantissait toutes les attaques dirigées contre lui, soit en France, soit en Espagne, ou en Italie. Bien plus, elle fermait pour toujours la bouche aux malveillants privés désormais de tout moyen de lui porter de nouveaux coups.

La situation était grave. Pour Ignace, il ne s'agissait pas seulement de sa réputation personnelle ; car alors, il lui eût été facile, il lui eût été doux de supporter en silence cette violente attaque, mais il fondait un ordre destiné à se répandre^ dans le monde entier: il s'agissait de ses frères. Comment ceux-ci travailleraient-ils à procurer la plus grande gloire de Dieu et la conversion des pécheurs, si une accusation de mauvaises mœurs et de doctrine perverse les flétrissait d'avance ? L'outrage avait été public, la réparation devait l'être aussi.

« Je sais bien, écrivait saint Ignace à Pierre Contarini, que « nous ne ferons pas taire les hommes, et je ne suis pas si mala- « visé que de le prétendre : nous voulons seulement sauver

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