MEMOIRE A M. BAUDRAND
« Et rien n'a cet effet d'une manière plus avantageuse qu'un habit singulier, qui paroist estre le propre d'une communauté, où il soit et puisse estre en usage d'estre porté.
« M. Vincent d a jugé qu'un habit singulier en quelque manière estoit nécessaire pour retenir les sujets dans sa congrégation; à combien plus forte raison le semble-t-il dans une communauté dont les sujets sont sans étude et sans lumière.
« Cet habit singulier fait que la pluspart de ceux qui entrent dans la communauté ne se mettent pas en peine si la communauté est stable et fondée, ou non.
« Cet habit singulier fait que les séculiers regardent ceux de cette communauté comme personnes séparées et retirées du -monde; et il paroist fort à propos qu'on ait cette idée d'eux , afin qu'ils ne fréquentent pas facilement et ne communiquent pas trop aisément avec les personnes du siècle , et qu'ils ayent mesme plus de retenue à leur esgard.
« Avant cet habit singulier, quand on parloit d'observer les règles, plusieurs disoient qu'ils n'avoient pas plus d'obligation d'observer des règles que les personnes du monde, puisqu'ils n'en estoient distinguez en rien.
« Depuis l'habit singulier, il ne paroist pas qu'on se fasse difficulté là dessus, tous se regardant comme personnes de communauté.
« Avant cet habit singulier, on venoit dans cette communauté comme chez un homme qui tenoit des maistres d'écolle, comme des domestiques , sans aucune idée de communauté ; plusieurs y venoient afin de se former et ensuitte de se produire; plusieurs demandoient des gages, et plusieurs autres croyoient qu'on leur estoit fort redevable de ce qu'ils se contenaient de la vie et de l'habit 2.
« Depuis cet habit , on n'a point d'autre idée , lorsqu'on demande à y entrer, que de venir dans une communauté pour y demeurer le reste de sa vie; on ne sçait ce que c'est
1 Sainl Vincent de Paul. — 2 Ces détails confirment ce que nous avons dit des deux phases du recrutement : tout d'abord les sujets étaient venus par esprit d'intérêt; quand la communauté fut constituée, ce fut le désintéressement qui les guida.
de demander des gages , et on se croit fort heureux d'y être receu : c'est l'habit seul qui produit ces effets.
«r Avant cet habit, la pluspart s'en alloient avec l'habit qu'on leur donnoit; présentement, cet habit sert pour retenir les Frères dans leurs tentations. Quelques uns mesmes ont avoué qu'ils ont esté plusieurs fois en disposition de sortir, et l'auroient fait si cet habit ne les avoit retenus.
« Inconvénients <[uil y a touchant l'habit ecclésiastique.
I 11 parois! peu à propos de donner un habit purement ecclésiastique à des laïques qui n'ont pas d'étude et qui d' étudieront jamais , et qui mesme n'ont ny ne peuvent exercer aucune fonction , ny porter le surplis dans l'église , tels que sont ceux de cette communauté des écoles chrétiennes.
«. Il n'est pas à croire que Nosseigneurs les Evesques, qui en ont ou en auront dans leurs diocèses, souffrent et tolèrent que des personnes de cette qualité portent l'habit ecclésiastique.
« Il ne paroist pas que celui qui a la conduite de cette communauté puisse donner une réplique qui soit raisonnable, quand on luy demandera pourquoy, par sa propre authorité, il donne et fait porter l'habit ecclésiastique à des personnes qui ne le sont pas.
« Quel lieu y auroit-il pour lors de se justifier?
« On a eu quelque dessein de leur faire recevoir la tonsure; mais plusieurs personnes, et M. Baudrand, ne sont pas de ce sentiment. Il est mesme difficile à croire que Nosseigneurs les Evesques veuillent donner la tonsure à des personnes qui n'ayent ni ne puissent avoir aucun commencement d'étude1, n\ exercer aucune fonction dans l'Eglise, et c est cependant ce qu'on prétend des personnes de cette communauté.
- H paroisi de conséquence que ceux de cette communauté soient distinguez d'habil des ecclésiastiques.
<r Ils sont tous les jours dans les paroisses2, et leurs
1 II s'agit toujours 'li"- études classiques. — "2 II s'agit ici des églises paroissiales.
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écoles en sont proches ordinairement; ils y conduisent les enfants pour y assister à la sainte messe et au service divin.
<r Nosseigneurs ne les y souffriront pas en long manteau , mais les obligeront de porter un surplis , les y emploieront dans des fonctions ecclésiastiques, au moins quand ils auront besoin de leur secours.
« Ce besoin arrivera souvent, parce qu'il y a peu d'ecclésiastiques dans la pluspart des paroisses des villes; souvent il n'y a qu'un curé, ou au plus un vicaire avec lui.
<r Les maistres se feroient honneur de porter le surplis dans les paroisses, d'y estre avec le clergé et d'exercer des fonctions ecclésiastiques.
« Ainsi ils quitteroient facilement le soin de leurs enfants dans l'église , qui est pourtant la seule chose pour laquelle ils y vont, et qui est d'elle-même bien rebuttante a la nature.
« Tout ce qu'il y a en cet article est d'expérience1 (Saint- Jacques, Laon, Chateaup. 2).
« 3° Si les Frères de cette communauté avoient l'habit ecclésiastique, ils auroient facilement la tentation d'étudier, d'estre tonsurés, d'avancer dans les ordres, de chercher des employs dans les paroisses.
« Ils se lieroient facilement et communiqueroient avec MM. les Curés et autres ecclésiastiques, les voyant tous les jours , dont la fréquentation trop libre pourroit leur occasionner beaucoup de tentations contre leur vocation et le relâchement dans leur employ.
« 4° Le long manteau leur seroit fort incommode dans leur employ.
« Ils ne pourraient , avec cet habit , se remuer au milieu de leurs écoliers , ny les ranger et tenir aisément en ordre , quand ils les conduisent à l'église ou quand ils v sont.
«: On a remarqué qu'avec cet habit, on est en estât de renverser la pluspart des petits enfants de costé et d'autre, en les voulant ranger.
1 Le saint veut dire qu'on avait eu à regretter de fait ces inconvénients. — "-' A Saint- Jacques de Reims, à Laon et à Château- Porcien, les curés avaient mis les Frères à contribution pour les offices divins.
<r Dans la pluspart des villes, on sera obligé de tenir des écoles en différents quartiers , et les maistres doivent y demeurer tous les jours trois heures et demie le matin et autant de temps après le disner.
« Dans ces écoles, pendant l'hiver, les maistres auront besoin d'autres habits que de leurs habits ordinaires poulies garantir du froid. Un long manteau ne leur serviroit de rien pour cet effet , au lieu que leur capotte leur sert de robe de chambre dans leurs écoles. )>
Telles étaient les raisons solides sur lesquelles M. de la Salle motivait son refus de changer l'habit de ses Frères. M. Tronson1, à qui le Mémoire fut présenté, le trouva très sage et l'approuva. Le supérieur de Saint- Sulpice s'élevait au-dessus des difficultés mesquines que la singularité du costume provoquait momentanément dans les rues; il mettait au-dessus de tout la nécessité de laisser aux Frères leur autonomie, de les distinguer extérieurement des ecclésiastiques, d'établir la stabilité dans leur congrégation, parle principe de la fidélité aux traditions. Fort de l'appui d'un homme aussi éclairé et a u -si estimé que M. Tronson, notre Saint remit son Mémoire à M. Baudrand. Mais celui-ci, plus préoccupé sans doute de faire droit aux réclamations de ses paroissiens (pie de sauvegarder un principe de discipline générale, ne se rendit pas à ses raisons. La fermeté de M. de la Salle fut taxée d'entêtement, et M. Baudrand, qui avait cependant pour lui une très vive affection, manifesta par de la froideur son mécontentement. M. de la Salle consentit à reprendre pour lui-même l'habit ecclésiastique; niais les Frères continuèrent à porter la robe et la capote.
Le saint fondateur était à peine sorti de cette affaire, qu'il se trouva aux prises avec tous les embarras d'un
1 M. de l;i Salle n'a pas nommé M. Tronson; mais Blajn p. 300 dit qu'il l'a désigné bien clairement.