INSTRUCTION RELIGIEUSE
écoliers comme en prêchant ; mais il les interrogera presque continuellement par plusieurs demandes et sousdemandes; afin de leur faire comprendre ce qu'il leur enseignera, il interrogera plusieurs écoliers de suite sur une même question 1 ... Il ne se servira, dans ses demandes, que d'expressions simples et de mots très faciles à comprendre, et qui n'aient pas besoin d'explication, si cela se peut, et fera les demandes et réponses les plus courtes qu'il lui sera possible2... Il aura égard de parler fort peu et de beaucoup interroger. Il ne parlera que sur la matière qui est proposée pour ce jour et prendra garde de ne point s'égarer de son sujet. Il parlera toujours d'une manière grave et qui puisse inspirer du respect et de la retenue aux écoliers , et ne dira jamais rien de bas ny qui puisse exciter à rire. Il aura égard de ne point parler d'une manière molle , qui soit capable de causer du dégoût. Il ne manquera pas, clans chaque catéchisme, de donner quelques pratiques aux écoliers... Il prendra garde de ne pas troubler le catéchisme par des répréhensions et corrections à contre-tems3 ». L'écolier qu'on interroge « se tiendra debout et découvert, et ensuite fera le signe de la sainte croix, ostant ses gants, s'il en a, puis, ayant les bras croisez, répondra à la demande qui lui aura été faite, de telle sorte que sa réponse fasse un sens, en mettant la demande dans la réponse 4 » .
Tout serait à transcrire dans cette méthode, où l'intelligence et le sens pratique n'ont d'égal que l'esprit de foi : précieuses leçons pour tous ceux qui s'occupent d'enseignement.
Pour former de bonne heure à l'exercice de la charité les enfants de ses écoles, le Saint ordonne « qu'on mettra dans chaque classe un petit panier, dans lequel les
1 Conduite des Ecoles chrétiennes, édition de 1720, p. 09. — - Ibid., p. 101. — :î Ibid., p. 102-103. — 4 Ibid., p. 105.
(•niants pourront mettre le pain qu'ils auront de reste, lorsqu'ils en auront la dévotion , pour le distribuer à ceux qui sont pauvres1 ».
Ces préoccupations apostoliques, loin de faire oublier les « petites lettres ». stimulaient an contraire, dans le pieux instituteur, le zèle de l'instruction humaine. Le programme de ses écoles charitables n'avait rien à envier au programme (\c< petites écoles. On y enseignait à lire le français dans les livres imprimés et dans les manuscrits, puis le latin dans le Psautier2. L'écriture, sous ses différentes formes3, y était si bien cultivée, que les maîtres écrivains, nous le verrons, en prirent ombrage. On apprenait l'orthographe et la composition par des exercices pratiques : les enfants devaient écrire ce qu'ils avaient retenu des leçons du catéchisme; on leur faisait écrire les actes qu'ils auraient besoin de composer dans la suite, connue « promesses, quittances, marchez d'ouvriers, contrats de notaires, obligations, procurations, baux à louages et à fermes, procès - verbaux 4 ». Le coté pratique et utilitaire de cet enseignement se révèle aussi dans les leçons de calcul, « tant au jet qu'à la plume et dans les exercices de géométrie et de dessin. Le programme s'adapte toujours aux besoins des enfants ou dc> jeunes gens qu'on instruit: pour avoir le droit de façonner leurs âmes, on leur donnera toute la culture humaine qu'ils sollicitent. Seul, le latin sera exclu0', pour des motifs auxquels est attachée la conservation même de l'Institut.
1 Conduite des Ecoles chrétiennes, édition de 1 720 , p. 7. — - Ibid., p. 38. : [bid., p. ej à 69.— ' ll.i.l.. p. 73.— 5 La partie délicate du calcul était l'emploi des nombres complexes pour exprimer les deniers, sols, livres. Le calcul à La •< plume » consistait à faire sur le papier les opérations bien connues des nombres complexes. Le calcul au jél >■ consistai) à disposeï des jetons avec un ordre déterminé, de manière à exprimer à l'œil les deniers, les sols, les livres, les vingt livres, les cent livres, les nulle livres d'une somme donnée. Cf. l'Escole paroissiale, édition de 1654 . p. 275. — ' Règle, ch. sxvih, art. t, 2, 3.
LE MODE SIMULTANE 207
C'est dans la Conduite des écoles de Jean-Baptiste de la Salle, mieux que dans YEscole paroissiale, que le programme des études primaires, jusque-là très llotlant, se trouve définitivement fixé1.
Entre les mains de M. de la Salle et de ses disciples, ce programme devient fécond, parce que l'habileté de leur méthode permet aux écoliers de le réaliser intégralement.
Le progrès le plus appréciable que la pédagogie doive à l'Institut des Frères, c'est la substitution du mode simultané au mode individuel.
Dans le mode individuel, le maître donnait son enseignement à chacun des enfants, l'un après l'autre; l'écolier devait parler si bas, que le maître seul pût l'entendre et que la classe n'en fût point troublée2. Dans les écoles de huit à dix élèves, le maître suffisait à tous , tant bien que mal ; du moins . l'indiscipline et l'oisiveté n'y faisaient pas de trop grands ravages. Mais dans les classes de cent élèves, un maître unique, même aidé d'un coadjuteur, ne pouvait faire face à la besogne; il joignait alors l'enseignement mutuel au mode individuel. Il créait à cette fin une légion d'officiers : empereurs, décurions, préteurs, intendants, admoniteurs, répétiteurs, lecteurs, récitateurs de prières. Les répétiteurs avaient le rôle le plus important : ils passaient le long des tables, et faisaient réciter à chaque écolier individuellement sa leçon3. Dans une classe nombreuse, bien divisée en décuries, chaque élève se trouvait atteint par des écoliers plus avances que lui. Cet enseignement mutuel, si préconisé sous le nom de méthode de Lancaster au commencement du \i\' siècle, avait donc été expérimenté dès le wii siècle et rejeté, du moins en ce qu'il avait de nuisible, par le fondateur des Frères.
Par le mode simultané, M. de la Salle voulait que le
1 Dans VEscole paroissiale, on donne les éléments de la composition latine, :j partie, chap. rv. — '-' UEscole paroissiale, p. 98. — 3 Ibid., p. 89 à H»-.
maître s'adressât à tous les élèves en même temps. L'ordre y gagnait, le progrès intellectuel encore plus. Car les écoliers taisaient plus de profit dans la leçon de leur maître que dans celle de leurs camarades; de plus, aucun élève ne se trouvait distrait de son travail pour enseigner des enfants moins instruits que lui.
Mais cette méthode amena dans les écoles une heureuse réforme1. Toute école nombreuse fut divisée en plusieurs classes; chaque classe se tenait dans un local séparé, sous la direction d'un maître particulier. Chaque liasse était à son tour subdivisée en plusieurs sections, dont le maître s'occupait successivement. Tandis que le maître instruisait nue section, les autres se livraient à des travaux différents. Des moniteurs ou répétiteurs surveillaient les sections que le mai Ire abandonnait momentanément : c'est ainsi que le mode mutuel s'adaptait, d'une façon très modérée, au mode simultané2.
M. de la Salle trace la méthode nouvelle avec autant de netteté que de simplicité : « Pendant qu'on lira, dit-il, tous les autres de la même leçon suivront dans leur livre, qu'ils doivent toujours avoir en main. Le maître veillera avec un très grand soin à ce que tous lisent bas ce que le lecteur lira haut, et fera de temps en temps lire à quelques-uns quelques mots en passant, pour les surprendre et reconnaître s'ils suivent effectivement3. Il doit avoir un grand soin que celui qui lit prononce si nettement, que tous les autres le puissent facilement entendre ;. »
Devant chaque section, « le maître ne parlera pas comme en prêchant; >• mais il aura soin de beaucoup interroger, fidèle observateur de la méthode socratique, il n'aidera pas trop facilement les élèves à répondre aux
1 Cf. Dictionnaire <!'■ pédagogie, art. Frères des Ecoles chrétiennes, par Eug. Rendi . — s Conduite des i:<-<i/r* chrétiennes, -n partie, eh. vin. En introduisait les officiers, M. 'If la Salle ne leur donne pas le rôle prépondérant. — n Conduite..., p. 20. — 4 Ibid., p. 110.