EMPLOI DES LIVRES FRANÇAIS
questions qui leur sont posées; il les habituera à chercher avec ardeur ce qu'il sait qu'ils peuvent trouver euxmêmes. Par ce moyen, il les formera à la réflexion. Il ne donnera donc lui-même la solution d'une question qu'après avoir constate que ses écoliers sont impuissants à la découvrir '.
Le bon sens, qui dictait ces règles, le conduisit à une innovation qui parut alors très grave. Dans toutes les petites écoles, au xvnc siècle, les écoliers apprenaient à lire le latin avant d'apprendre à lire le français. Il est vrai que, dans les écoles de Port-Royal, on avait commencé par le français; mais elles furent si promptement supprimées2, que leur exemple n'exerça pas alors une profonde influence sur la pédagogie. En effet, Y Escale paroissiale . qui était le code des écoles populaires, veut qu'on commence par la lecture du latin. « Il faut premièrement, y est-il dit, que les enfants, avant que d'être mis à la lecture française , sçachent bien lire en latin en toutes sortes de livres'. » La raison qu'on en donne est que c< la lecture française estant bien plus difficile à prononcer que la latine » , il faut commencer par le plus aisé.
Cette méthode pouvait être excellente pour des enfants destinés aux études classiques; mais pour les enfants du peuple, qui passaient deux ans au plus à l'école, auxquels il importait de savoir lire des livres écrits dans la seule langue qu'ils parlaient, le français, il était évidemment plus raisonnable et plus pratique d'apprendre avant tout la lecture du français. C'est ce que M. de la Salle vit clairement*, et il ne craignit pas de rompre avec l'usage commun, pour que l'école fût à ses élèves d'un véritable
1 Voir L'article d'Eugène Rendu, cité plus haut. — 2 Fondées en 1643, Iqs écoles de Port-Royal furenl supprimées en 1660. — 3 L'Esco le paroissiale, p. 248. — ' Lorsque Godel îles Marais, évêque de Chartres, voudra l'empêcher d'appliquer sa méthode, M. de la Salle l'amènera à son sentimeni par la force de ses raisons.
profit. Le premier livre, dit-il, dans lequel les écoliers ap prendront à lire dans les écoles chrétiennes sera rempli de toutes sortes de sillabes françaises1... Le livre dans lequel on apprendra à lire dans le latin sera le Psautier; on ne mettra dans cette leçon que ceux qui sçauront parfaitement lire dans le français2. » L'opposition entre Y Esco le paroissiale et la Conduite des écoles chrétiennes est donc sur ce point très catégorique. Tandis qu'il « fallait quatre ou cinq ans pour apprendre à lire à un enfant qui, de la croix de Jésus3, se traînait péniblement à travers les livres latins4 », les disciples de Jean- Baptiste de la Salle faisaient utilement, en deux années, l'éducation primaire de leurs élèves.
Ce progrès rapide des enfants étail dû en grande partie à la discipline exacte qui régnait dans les classes. Ame douce et forte tout ensemble, Jean-Baptiste de la Salle a laissé son empreinte dans sa pédagogie. Tout y est réglé avec précision et conduit avec fermeté; mais, sous cette vigoureuse charpente du règlement, on sent toujours battre un cœur humain très dévoué. Pour des enfants mal surveillés par leurs familles, jusque-là abandonnés à tous leurs caprices, la discipline était l'indispensable condition de la formation morale et du profit intellectuel.
M. de la Salle avait commencé par régler l'entrée et • rlie des écoliers. La porte des écoles s'ouvrait à heure fixe; les élèves arrivés avant l'heure devaient éviter de eri<r et de chanter dans la rue. mais s'assembler avec lanl de modestie que les passants pussent en être édifiés5, En entrant dans l'école, les enfants devaient marcher « légèrement et posément », prendre de l'eau bénite et faire < le signe de la sainte croix ». « On leur inspirera d'entrer dans leur classe avec un profond respect dans la
1 Conduite, p. 29. - - tbid., p. 38. — :! C'esl ainsi qu'os appelail l'alphabet, parce qu'il commençai! par une croix. — * André, p. "284. — ■'• Conduite des écoles, p. "2.