DEUX FRERES INFIDELES
Jusqu'alors, ces deux Frères s'étaient montrés aussi fidèles religieux que maîtres habiles. M. de la Salle n'avait eu qu'à se louer de leur zèle et de leur vertu. Intrépides au travail, ils avaient été patients dans les difficultés, silencieux et résignés dans les contradictions; ils s'étaient fait un bonheur de partager les humiliations de leur père. Mais il parut bien qu'il restait de l'orgueil au fond de leur cœur. Blessés dans leur amour-propre , mécontents de voir leur mérite méconnu, ils ne purent supporter qu'un autre prit pied sur eux et leur commandât. Ils se révoltèrent contre leur chef, et leur attitude devint pour lui comme un cruel martyre.
Quand le premier des deux partit. M. de la Salle le pleura comme un enfant prodigue. C'était un sujet de grande valeur. « bon écrivain, habile à cultiver la jeunesse, zélé pour son instruction, pieux et irrépréhensible dans sa eonduite '; » il eût été parfait si, aux dons de nature et de grâce, il avait su joindre l'humilité". Son départ était un scandale pour Paris, où l'Institut ne faisait que de s'établir; il laissait vide une place difficile à combler. C'était en 1690, on manquait de maîtres. Plutôt que de troubler les écoles de Champagne, M. de la Salle remplaça lui-même le déserteur, trop heureux de montrer à ses Frères en quelle estime il tenait les fonctions de maître d école.
L'autre Frère resta encore deux ans dans la communauté, mais ce fut pour exercer la patience et la longanimité de son supérieur. Loin de se fermer, la plaie faite a son amour-propre ne fit que s'envenimer. Il s'oublia jusqu'à porter la main sur son père3, et c'est alors seui. ment que la charité du Saint, vaincra' par L'ingratitude,
-a de le protéger et de le retenir.
Pendant que ces divisions intestines affligeaient à Paris i âme du fondateur, les nouvelles venues de Reims n'étaient
1 Blain, [>. JOi-302. — - Ibid., p. 301.— } Ibid., p. 302.
pas faites pour le consoler. Entre les mains du frère Jean-Henry, l'œuvre se désagrégeait et tombait en ruines.
Le frère Jean-Henry était un homme recommandable à bien des égards1. Entré, dès l'âge de quinze ans, au petit noviciat, il avait employé deux ans à compléter son instruction. En L686, ii avait reçu l'habit des mains du frère L'Heureux, alors supérieur, el avail élé appliqué aux écok-s de Reims. Il s'était distingué par une grande générosité : dune très vive piété, ami du silence et du recueillement, très enclin à la mortification, gardant d'ailleurs dans la pratique de la vertu la gaieté el la simplicité, il était devenu l'édification de la communauté. Lorsque M. de la Salle prit Henri L'Heureux pour le mettre à Paris, le frère Jean -Henry, quoique âgé seulement de dix -neuf à vingt ans. lui parut le plus capable de gouverner la maison de Reims. Ses exemples de vertu étaient bien de nature, en effet, à maintenir la ferveur. Toujours le premier aux exercices de piété el au travail, il enseignail par ses actes ce que l'inexpérience de la parole ne lui permettait pas d'exprimer de vive voix.
Mais, dans un supérieur, la prudence est une vertu capitale. Elle manqua au frère Henry. Sa ferveur, encore dépourvue de maturité, n'eut pas la souplesse que demande la direction des hommes. Il parut « dur et indiscret8 ». Dès la fin de 1688, huit Frères sortirent de la communauté de Reims. Le séminaire des maîtres de campagne, que le fondateur avait laissé si prospère, se dépeupla peu à peu; les jeunes maîtres formés prirent des écoles, el ils n eurenl pas de remplaçants. Le petit noviciat lui-même périclitait. Comme c'était la grande ressource de l'Institut pour le recrutement de ses membres. M. de la Salle. inquiet de l'avenir, résolut de le transporter à Paris.
Les jeunes novices arrivèrent à la fin de 1690. Les
1 Hi.ain. l. Il, Abrégé de la vie <lu Frère Jean - Henry , p. 71-76. —
•' ll.nl., p. 312.