REGIME AUSTERE DE VAUGIRARD
voyants les entouraient à cause de la sainteté qui rayonnait à travers ces haillons1.
Le régime de la table n'était point fait pour adoucir les rigueurs de cette vie pénitente. On ne fît jamais la cuisine au noviciat de Vaugirard. Mais, chaque jour, un des Frères se rendait à l'école de la rue Princesse et rapportait, dans une hotte, le pain, le potage et quelques nuls grossiers, plus propres à contenter la mortification qu'à satisfaire la sensualité : les restes de la communauté et du séminaire de Saint-Sulpice, les débris de table de quelques autres communautés, très pauvres elles-mêmes, étaient la principale ressource des réfectoires de la rue Princesse et de la maison de Vaugirard. Souvent le Frère quêteur se faisait attendre : avait-il le droit de presser les bienfaiteurs et de leur dire qu'on avait faim à Vaugirard? Le jeûne, prolongé de quelques heures, rendait plus appétissante une nourriture dont la seule vue eût blessé des yeux trop délicats. Un jour que le Frère avait été dévalisé en route par des voleurs affamés, il vint tristement en porter la nouvelle à M. de la Salle. « Dieu soit béni! » dit le Saint, qui pria doucement le Frère de retourner à Paris pour y faire de nouvelles provisions -.
Ces repas si chétifs. où l'on ne servait jamais de vin, offraient encore à ces religieux fervents matière à mortification. Sur ces aliments mal apprêtés et a peine suffisants, ils prélevaient la part des pauvres; ils sacrifiaient ainsi de leur nécessaire. Ils avaient adopté l'usage des anciens monastères de faire, au commencement du repas, la eoulpe des moindres fautes. La pénitence imposée par le supérieur retardait les humbles coupables; mais quand même ils se mettaient à table longtemps après les autres, ils en sortaient en même temps; le jeûne forcé qui en résultait, loin de les attrister, les rendait heureux; ils
' B.ain. p. :V22. - - [bid., p. 322. — 3 Ibid., ]>. 320.
montraient à la récréation, par l'épanouissement de leur visage, la joie qu'ils éprouvaient d'avoir doublement expié leur faute et d'avoir uni la privation de nourriture à la flagellation des sens1.
La discipline était en honneur dans cette sainte maison. Volontiers les bras s'armaient de cet instrument de pénitence. Les exemples du supérieur entraînaient tous les membres de la communauté: car il n'arrivait pas à cacher à tous les regards ■ les disciplines armées de rosettes pointues donl il se servait ». Un jour, en balayant sa chambre, un Frère trouva une discipline tout humide encore de son sang et enveloppée dans un papier qui en était rougi. Sa permission était nécessaire pour que les Frères prissent la discipline; mais, persuadé que le courage en ce poinl est pour les âmes la source d'un rapide progrès, il l'accordait volontiers. Chaque soir, après la prière, le silence de la communauté était un instant troublé par le bruit des coups dont les Frères châtiaient leur chair pour la réduire en servitude2.
Le sage instituteur comptait moins cependant sur ces généreuses flagellations que sur la mortification intérieure. < J'aime mieux, disait -il à ses enfants, une once de mortification d'esprit qu'une livre de mortification corporelle. » A ceux qui étaient plus avides de macérer le corps que de dompter leur volonté . il répondait : • Ah! mon cher Frère, disciplinez bien votre esprit: voilà la discipline qui vous convient et dont vous retirerez le plus de fruit3. » Dociles à celle leçon de leur père, les Frères acceptaient de bon cœur les humiliations el les réprimandes, et se faisaient un devoir de porter 1 obéissance jusqu'à la plus délicate perfection. Lorsqu'ils traversaient les rues, ils marchaient silencieux, modestes. Les veux bai-scs. tout, absorbés dans la prière. La vue de
1 Ri un. p, 320. — ; [bid., p. 319, 321. — :; Paroles citées au Procès apostolique de Rouen, Archives de l'archevêché de Rouen, fol. 176.