XX LES ÉCOLES PRIMAIRES
tions au profit de l'Église de les appliquer à cette bonne œuvre et aux mourants qui ont des commodités de laisser quelques revenus annuels, par leur testament, à cette même intention, leur représentant d'une manière affectueuse l'excellence et le mérite de cette action '. »
Ainsi guidés par leurs chefs, les fidèles se faisaient un devoir de doter les écoles. Avant la Révolution , 80 maisons et 28281 livres de rentes avaient été données aux petites écoles de la Haute-Marne2. Dans la Sarthe, 181 donations ou legs avaient été faits aux écoles 3. M. de Resbecq a signalé, dans le seul arrondissement de Lille, 71 fondations scolaires4. Parfois les pasteurs, trop indigents eux-mêmes pour fonder des écoles, ajoutaient le fardeau de l'enseignement à celui du ministère paroissial, afin que les pauvres ne fussent pas privés de l'instruction 5.
Dans les grandes villes, des écoles spéciales étaient réservées aux pauvres. Les curés les avaient établies pour ceux qui, « faute d'argent, ne pouvaient aller aux écoles ordinaires, et demeuraient errants et vagabonds dans les rues, sans discipline, et dans une ignorance extrême de leur religion0. » A Paris, il n'y avait guère de paroisse qui n'en comptât plusieurs". A Rouen, quatre classes avaient été ouvertes en 1555 pour les garçons indigents. Les maîtres, tous ecclésiastiques, devaient apprendre aux écoliers a à craindre et louer Dieu, leur créance et les commandements de la loi, leur petit livre, la lecture, l'écriture, principalement les bonnes mœurs ». L'année suivante, deux autres écoles furent ouvertes à 160 petites filles, et confiées à deux « honnestes femmes » , qui devaient les instruire et leur montrer à travailler à l'aiguille8.
Les communautés religieuses adoptèrent généralement la gratuité et facilitèrent l'entrée des pauvres à l'école. Ainsi les Filles de Notre-Dame avaient ordre de ne « rien deman-
1 Allain, p. 197. — s D'après Fayet, cité dans Allain, p. 198. — 3 D'après Bellée, rite dans Allain, p. 198. — 4 De Resbecq, cité dans Allain, p. 200. — 5 D'après de Charmasse, cité dans Allain, p. 197. — 8 Extrait du plaidoyer de M. Delabarre, 23 janvier 1680. Cité dans Pompée, Rapport, \>. IIS. — ' Allain, p. 188. — 8 Allain, Questions controversées, 1880, p. 190.
der aux escholières ni à leurs gens , pour ayder à achepter des ballais à nettoyer les classes, ou pour faire des bancs ou des tables, ou pour rabiller des verrières cassées1 ».
Là où n'existaient pas d'écoles particulières pour les indigents, on les admettait gratuitement dans les écoles payantes. UEscole paroissiale, qui était le guide pratique des maîtres , le recommande expressément 2. Les évêques dans leurs statuts, les municipalités dans leurs allocations, les bienfaiteurs dans leurs donations , faisaient un devoir « aux maîtres et aux maîtresses d'école de recevoir avec autant d'affection les enfants des pauvres que ceux des riches 3 » .
Les petites écoles , le plus souvent fondées par l'Église , étaient demeurées sous son influence. Un édit d'Henri IV, publié en 1606, avait reconnu et affirmé cette dépendance. Nous lisons, en effet, à l'article 14, que « les régens, précepteurs ou maistres d'escoles des petites villes et villages seront approuvez par les curez des paroisses ou personnes ecclésiastiques qui ont droit d'y nommer; et où il y aurait plainte desdits maistres d'escoles, régens ou précepteurs, y sera pourvu par les archevesques ou évesques, chacun en leur diocèse4 d... La juridiction ecclésiastique sur les écoles fut cent fois confirmée par les parlements , dans le cours du xvne siècle.
C'était un principe que les maîtres et maîtresses d'écoles étaient d'abord choisis par ceux qui payaient leurs gages. Tantôt ils étaient désignés par le fondateur, tantôt ils étaient élus dans une assemblée générale des paroissiens convoqués par le curé, tantôt par les magistrats et les notables seulement, assistés du curé3. Le premier soin du maître élu était
1 Règlement des Filles de Notre-Dame, cité dans Allain, Revue des questions historiques , t. XXXIII, p. 537. ■ — 2 L'Escole paroissiale , édition de 1654, p. 71. — 3 Ordonnance de l'archevêque de Toulouse, 1719, p. 24. Cité dans Allain, l'Instruction primaire, p. 191. — '' Isambert, Anciennes lois françaises, t. XV, p. 307. Cité par J. Simon, l'Ecole, p. 25. — 5 Allàin , p. 122-125.
XXII i ES ÉCOLES PRIMAIRES
de se pourvoir des lettres de régence !. Ces lettres étaient délivrées au nom de l'évêque par l'écolâtre , spécialement chargé de veiller sur les écoles. Un examen sérieux sur la pureté de la foi et les aptitudes pédagogiques du candidat devait précéder l'acte d'approbation; parfois un certificat de capacité, délivré par le curé des lieux où le régent avait précédemment enseigné , dispensait de l'examen 2. Pour les maîtres de campagne, les lois ne demandaient guère que « la bonne vie et les mœurs ». Dans les écoles de Paris, les nts devaient être maîtres es arts; mais cet arrêt du parlement ne s'appliquait pas aux écoles de charité3.
Au reste, le programme des études était alors beaucoup moins étendu et compliqué que de nos jours. Dans les procèsverbaux de l'ancien diocèse de Bordeaux, « les régents déclarent enseigner la lecture , l'écriture , l'arithmétique et le catéchisme4. » Les maîtres de certaines petites villes y ajoutaient la tenue des livres. A Paris, on apprenait les premiers éléments du latin aux enfants qui montraient plus d'aptitudes5. Si simple qu'il fût, ce programme était un vrai plan d'études primaires. Les instituts les plus religieux ne donnaient pas à l'enseignement de la religion les plus longues heures de classe : ils se préoccupaient réellement des besoins de la vie présente. Ainsi Pierre Fourier avait ordonné aux Filles de Notre-Dame d'instruire leurs enfants de « ce qui touche à la vie présente et à l'entretien d'icelle ». Aussi devront-elles leur apprendre « à lire, à écrire, l'arithmétique, à couldre et à travailler en diverses sortes d'ouvrages manuels, honnestes et propres à des filles, et qui, de soi, puissent apporter quelque profit à celles qui les apprendront et qui voudront s'en servir6 ».
1 Au un. p. 125. — * Ibid., p. 126. — 3 Ibid., p. 127, note.— k Allain, Revue des quest. hist, t. XXXIII, p. 537. — •"> Ibid. — r' Ibid., p. 534 et suiv.
La situation des instituteurs était fort modeste.
Leurs revenus provenaient de plusieurs sources. Un traitement fixe assurait en moyenne cent cinquante livres aux maîtres, cent livres aux maîtresses. Tous les élèves qui n'étaient pas classés indigents payaient mensuellement une rétribution scolaire : cette rétribution croissait avec l'âge des écoliers et les exercices auxquels ils s'appliquaient. Des dons en nature , modique part prélevée sur la récolte des paysans, venaient en aide à la maison du régent. Enfin , par les fonctions de chantre ou de sacristain qu'il remplissait, il participait au casuel de l'Eglise1.
Malgré la modicité de ces ressources , la condition de maître était parfois très recherchée. Lorsqu'une vacance de place était connue, nombreux étaient les candidats. En 1674, à Bourbourg, dans le département du Nord, quatorze aspirants concourent pour obtenir la régence 2. Une fois la position acquise, elle était énergiquement défendue contre les rivaux. Quoique les maîtres fussent révocables tous les ans, la plupart demeuraient de longues années dans leur école , honorés des populations comme mandataires des pères de famille et auxiliaires des ministres de la religion 3.
Au xviie siècle , les petites écoles étaient fréquemment tenues par des ecclésiastiques. A Paris, par exemple, sur 44 maîtres de petites écoles mentionnés dans un arrêt du parlement de 1625, 21 sont prêtres. Quand M. Démia fonda à Lyon ses premières écoles de charité, il les mit sous la conduite d'ecclésiastiques4. Nous verrons qu'en 1688, lorsque M. de la Salle sera appelé par M. de la Barmondière pour diriger les écoles sulpiciennes , il mettra ses Frères à côté d'un ecclésiastique de la communauté. Même en 1710, dans
1 Allain, l'Instruction primaire, p. 129-132. — 2 Ibid., p. 133. — 3 Merlet, cité dans Allain, p. 145. — 4 Allain, p. 204.