LA FAMINE DE
des pauvres était incalculable, car. à Paris seulement, il fallait en nourrir plus de cent mille ; des voleurs parcouraient les chemins et faisaient main basse sur les transports de blé ou de pain ' .
Le gouvernement royal prit d'énergiques mesures pour affaiblir le mal. Il assura la circulation des grains par la vente forcée et fixa un prix modéré dont les détenteurs de blé devaient se contenter. On pourvut au soulagement des pauvres par la distribution de petites sommes d'argent : le duc d'Orléans, dans un voyage, donna jusqu'à deux ou trois sacs de mille livres par jour-. Mais on s'aperçut bientôt que l'argent allait à d'effrontés séditieux plutôt qu'aux gens les plus nécessiteux, et qu'ainsi l'on payait ceux qu'il eût fallu punir. Le roi traita alors avec un entrepreneur, qui s'engagea a lui fournir chaque jour cent mille rations de pain, à deux sous la livre, pour les pauvres de Paris. Ce nouveau moyen d'assistance amena d'autres abus : les pauvres de la campagne affluèrent à Paris et devinrent un danger pour la sécurité publique; des gens aisés trafiquèrent de la charité royale , et enlevèrent la plus grande partie de ce pain à prix réduit pour le revendre à gros bénéfice. Il fallut alors que les curés et les vicaires devinssent les marchands du pain cuit au Louvre : ils connaissaient leurs paroissiens, et ils pouvaient se rendre compte de leurs besoins 3.
En province, les évêques déployèrent un grand zèle pour diminuer la misère. Bossue t rendit à son clergé de Meaux un témoignage qui mérite d'être conservé v. « Les ecclésiastiques font leur devoir, dit-il, et principalement les chanoines et les curés que nous avons sous notre main. Il y en a plusieurs dans ce diocèse qui, n'ayant que la portion congrue, la sacrifient pour leurs pauvres,
1 Cf. Gaillardin, l. V, p. «2-450.— - Ibid., p. 435. - :; Ibid., p. 430- 439. - ; Mous l'empruntons à Gaillardin, p. ii3.
et vivent presque de rien sur leurs petites épargnes en vendant tout. »
Dans une lettre anonyme écrite au roi, Fénelon trace des misères de celte époque le plus lamentable tableau, o Vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, dit-il, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée : les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent ei ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti... La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision1... »
Cette détresse générale se fit promptement sentir à la communauté de Yaugirard. Dans une maison sans ressources, qui n'a va il d'autre capital que la charité publique, la disette eût fatalement amené la ruine, si la Providence n'avail veillé sur ses humbles serviteurs. Jamais le saint. fondateur ne donna de preuves plus frappantes de sa confiance en Dieu.
A l'automne de 1693, M. de la Salle comprit qu'il serait imprudent de passer l'hiver à Yaugirard. Le pays était infesté de voleurs, et, dans une maison sans défense, les Frères eussent pu être victimes de quelque mauvais coup. D'ailleurs, le Frère qui chaque jour allait, à Paris chercher les vivres n'échappait que par miracle aux attacrues de gens affamés. Pour sauvegarder sa communauté, le sage supérieur la transporta pour quelques mois dans la maison des Frères de la rue Princesse.
Bien long et -bien dur fut pour les Frères cet hiver de 16932. La faim qui se faisait si cruellement sentir au dehors ne les épargna point. Il arriva souvent qu'on manqua de pain. Lors même que les provisions étaient
1 Cette lettre a dû être écrite vers 1694. Elle l'ut publiée par d'Aleaabert en 1787; mais son authenticité fui d'abord mise en doute. L'original a été découveri en 1825. Voir Correspondance de Fénelon, édition Le Clerc, 1827, I. 11. p. 338. — 'J Les détails qui suivent sont empruntés à l'.i un", |>. 333-339,.el à Maillot* , p. 125-127.