‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 132 sur 320 · PRIVATIONS DES FRERES · texte numérisé non relu

PRIVATIONS DES FRERES

épuisées, on se rendait au réfectoire à l'heure des repas : on récitait le Benedicite, puis les grâces, et l'on se livrait gaiement, sans avoir rompu le jeûne, à l'exercice de la récréation. Bien des l'ois le repas consista en un simple bouillon d'herbes. Un jour qu'ils n'attendaient rien, les Frères lurent agréablement surpris de trouver sur la table un peu de pain noir, que le Frère économe, après d'activés recherches, avait sans doute reçu en aumône à la porte de quelque riche hôtel ; personne n'en voulut prendre, avant que M. de la Salle en eût pris lui-même; on y toucha si peu, qu'on put ensuite en recueillir des restes.

Jamais le Saint ne parut inquiet de l'avenir. Pour ranimer le courage de ses disciples, il ne cessait de leur répéter ces paroles- de l'Evangile : « Ne vous troublez pas, et ne dites pas : Qu'est-ce que nous mangerons, ou qu'est-ce que nous boirons, ou de quoi nous couvrironsnous? C'est ainsi que parlent les païens. Mais votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. » Cette confiance absolue, les Frères la partageaient, quoiqu'elle fût mise parfois à la plus rude épreuve ; ils étaient surpris que, dans ce temps de disette extrême, leur supérieur ouvrit la main à tous ceux qui se présentaient, bien qu'il lut évident que, chez plusieurs sujets, la faim seule tenait lieu de vocation.

La situation de la communauté devint d'autant plus précaire, qu'elle se trouva bientôt frustrée des ressources sur lesquelles elle comptait à bon droit. Jusque-là, elle s'était alimentée à deux sources principales : le curé de Saint- Sulpiee lui donnait annuellement une allocation fixe de deux cent cinquante livres par Frère employé aux éeoles: hs diverses communautés du voisinage lui abandonnaient chaque jour les restes de leur table. Or la famine sévissait si cruellement, que les communautés les plus riches furent réduites à la gêne, et les déchets de leur table devinrent insignifiants. D'un autre côté, le

curé de Saint-Sulpice, obligé de suspendre le traitement des Frères, refusa de donner les 500 livres qu'il devait à M. de la Salle pour les deux maîtres de la rue du Bac1.

M. Baudrand, curé d'une immense paroisse où fourmillaient les pauvres, ne savait, en effet, comment faire face aux nécessités pressantes de sa population. En tout temps, les bureaux de charité, au nombre de trente2, avaient peine à soulager la multitude des pauvres entassés dans le faubourg Saint-Germain3 : pendant la famine de 1693, la charité du curé de Saint-Sulpice se trouva impuissante à conjurer la misère. Un document du 1er décembre de cette année 1693 nous en trace le triste tableau : « La paroisse de Saint-Sulpice est remplie de tant de différentes sortes, et en si grand nombre, de pauvres honteux, qu'il n'est plus possible à M. le curé de subvenir à leurs plus pressants besoins, avec ce qu'il peut recueillir des eharitez, et ce qu'il peut mesnager sur les produitz de sa cure; ainsy il voit tous les jours, avec beaucoup de douleur, périr un très grand nombre de personnes de tous asges, pour n'estre pas secourus autant que leurs nécessitez le requièrent *. »

Moins aidé par les riches, plus pressé par les pauvres, M. Baudrand dut économiser sur ses distributions accoutumées. D'ailleurs M. de la Salle, avec la délicatesse et la discrétion qu'il mettait dans ses relations, évita sans doute d'exposer au curé de Saint-Sulpice l'extrême misère à laquelle- était réduite sa communauté. 11 n'est pas croyable, en effet, que M. Baudrand, dont le cœur éta il grand et particulièrement incliné vers la communauté des Frères qu'il aimait, ail voulu faire sentir à M. de la Salle, par le retranchement d'un secours nécessaire, qu'il gardait des préventions et des antipathies

1 BLAIN, p. 335. - Simon li DdNCOURT, t. III. p. 151. — :! Ibid.,

p. 146. - ' Ibid., p. 1 54.

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