RETOUR A VAUGIRARD
car il eut avec M. Baudrand deux contestations qui altérèrent un instant les sympathiques relation- de ees deux grands serviteurs de Dieu.
La première s'éleva au sujet des secours que le curé de Saint-Sulpice avait accordés aux Frères pendant la famine. M. Baudrand voulait les retenir sur la somme annuelle qu'il payait pour les maîtres d'école : c'eût été la ruine de la communauté. La Providence permit qu'après la recolle de 1694, lorsque l'abondance fut revenue, le curé de Saint-Sulpice reprît toutes ses habitudes de généreuse bienveillance envers les Frères'.
Un dissentiment plus grave éclata au commencement de l'année 1695. M. Baudrand trouvait excessif le loyer de sept cents livres qu'il payait pour la maison des Frère-, rue Princesse. Pour diminuer ses charges, il résolut de les transporter dans une maison de la rue Guisarde, dont le prix était notablement inférieur. Mais, tandis que M. Baudrand ne songeait qu'à alléger son budget de dépenses, M. de la Salle pensait aux besoins de sa communauté. La maison de la rue Guisarde ne convenait point à dv> religieux : en l'acceptant. M. de la Salle eût exposé les Frères aux plus regrettables inconvénients. Après avoir pris de judicieux conseils, il crut devoir s'opposer au désir du curé de Saint-Sulpice. Celui-Cl essaya de le vaincre en le privant de ressources : il ne renouvela point le bail de la rue Princesse; il laissa même aux Frères le soin de payer le loyer de l'année précédente -.
Dans cette impasse, l'humble supérieur recourut à ses conseillers ordinaires, MM. Tronson et Baùhin, de Saint- Sulpice. Plutôt que de sacrifier les intérêts les plus chers de sa famille religieuse, il s'exposa à encourir le mécontentement de M. Baudrand. cl prit à son compte le bail de la rue Princesse3. H était sans argent, mais il
; Bj un. p. 338. - Il)id., p. 338. — :! Ibid., p. 338.
2<.r> LE NOVICIAT DE VAUGIRARD
espérait que Dieu, témoin de ses droites intentions, lui viendrait en aide. Cette confiance ne fut point déçue ; la Providence l'aida en effet à porter ces charges nouvelles. Aucun biographe ne nous dit d'où lui vint le secours. Peut-être faut-il placer à cette date la visite qu'il fit à l'un de ses parents qui vivait à la cour de Versailles ; le comte de la Salle, aussi frappé de ses vertus qu'ému de sa grande détresse, lui remit la somme de mille écus '. Vaincu encore une fois par la noble fermeté du saint instituteur, M. Baudrand taxa d'entêtement la prudente direction que M. de la Salle donnait à sa communauté. Malgré ce dissentiment passager, M. Baudrand resta jusqu'à la fin, pour l'Institut, un protecteur et un père2.
§ IV
LA RETRAITE DE l(>94. — LES VOEUX PERPÉTUELS. — Ml. MON D'i \ SI II KHI R. RÈGLE POUR LE CHOIX DES SUPERIEURS
Les épreuves de la famine furent fécondes pour la jeune communauté des Frères. Non seulement M. de la Salle n'eut à pleurer aucune victime de la faim, mais il eut la joie de constater dans ses disciples un accroissement de ferveur et un pins grand amour de leur vocation. Il fallail bien que la-grâce agît puissamment sur leurs âmes, puisque c'étail an moment même où ils étaient réduits à la mendicité, que ces jeunes hommes avaient le plus vif désir de se fixer dans leur état. Par l'action pénétrante de ses exemples et de ses exhortations, leur père
1 Nous tenons ce détail inédit de M. le duc «le In Salle de Rochemaure, qui nous assure que le souvenir s'en conserve dans sa famille. — "-' Ri. .un lui-même L'insinue, p. 355.
LES VOEUX PERPETUELS 253
les avait ainsi préparés à goûter la souffrance et à aimer le dévouement, même dans la privation.
Depuis dix ans, ils ne faisaient que des vœux temporaires d'obéissance et de stabilité . Ce don restreint ne répondait pas à la générosité de leurs cœurs. Ils se sentirent humiliés de s'être jusque-là livrés à Dieu si timidement, et ils conçurent le projet de se consacrer pour toujours par les trois vœux de religion. Ils s'en ouvrirent à leur supérieur : c< Ne tiendrons-nous jamais à Dieu, lui dirent-ils. autrement que comme les valets du laboureur au maître qu'ils servent? Quittes au bout de l'année du service qu'ils ont promis, ils s'engagent à un autre martre à leur gré , ou bien ils renouvellent avec le premier le bail de l'année. Un pied dedans, un pied dehors la maison dans laquelle ils servent, ils sont toujours prêts à y rester ou à en sortir, selon que leur intérêt le demande. Aucun des maîtres ne peut s'assurer de leurs services au delà du terme convenu, parce qu'aucun ne possède le cœur de ces mercenaires; or nous, ne servons -nous pas Dieu à la manière que ces valets font leurs maîtres, en nous engageant à lui pour un an , pour trois au plus , et en retrouvant notre liberté ce temps expiré ? Par malheur, en la retrouvant, nous retrouvons l'ouvrière de nos dérèglements, et peut-être de notre perte. Si le sacrifice en était fait, la nécessité de persévérer dans notre saint état y fixerait immuablement nos volontés, et. en nous engageant à Dieu pour toujours, il lui attacherait nos cœurs !. »
Un langage si surnaturel ne pouvait que plaire à M. de la Salle : du reste, n'étaient-ce pas ses propres sentiments. et jusqu'à ses propres paroles, qu'il retrouvait ainsi dans le cœur et sur les lèvres de ses chers disciples? Dix ans (1 expérience lui avaient appris ce qu'il pouvait en attendre. Depuis lors, plusieurs sans doute avaient été
1 Bi.wN. p. 342.
infidèles; mais, en revanche, les autres étaient demeurés 1res firmes dans leur vocation. Ne pouvait-il pas faire, dans sa communauté, une sélection, admettre aux vœux perpétuels les sujets les plus éprouvés, maintenir dans les vœux annuels ceux dont la volonté n'était pas encore affermie? Il assurerait par là à son Institut la stabilité dont il avait besoin.
Mais, dans cet homme pondéré, la prudence réglait toujours le zèle ; pour l'exécution dv> plans les mieux concertés, la sagesse le gardait de tout entraînement. Craignant la vivacité de ses propres désirs, redoutant en ses fils les élans précipités de la ferveur, il prépara avec une activité bien mesurée sa réponse définitive1.
Il commença par consulter Dieu dans la prière ; car il avait à cœur cette pratique de n'entreprendre aucune affaire, sans s'être assuré préalablement des lumières et des grâces divines, par d'austères mortifications et des oraisons prolongées.
Quatre mois avant la Trinité de 1694, il sonda les plus anciens de ses disciples au sujet des vœux perpétuels; il vil dans l'intimité ceux de Paris, il écrivit aux Frères qui lenaienl les écoles de Champagne. Lorqu'il cul arrêté son choix sur douze Frères, il les fit passer un à un par les exercices de la retraite spirituelle. Durant ces retraites particulières, il put étudier à loisir leurs dispositions, se rendre compte de leurs forces morales, achever leur instruction religieuse, et les mettre en étal de prendre des engagements définitifs.
Après avoir consacré une semaine entière à chacun des Frères désigné-, après s'être assuré que tous désiraient ardemmenl et pouvaient prudemment émettre des vœux perpétuels, il les convoqua pour la retraite générale. La retraite -Ouvrit le jour de la Pentecôte et se termina le jour de La Trinité. En dehors des longues
1 Cf. Bi vin, p. 342.