PLAIDOYER DE M. DE LA SALLE
ne pourraient plus être remplacés que par des gens de talents, de mœurs et de desseins différents, et que bientôt ils verraient des maîtres mercenaires présider aux écoles, qui. cessant d'être gratuites, cesseraient d'être chrétiennes et d'être une ressource pour l'éducation de la jeunesse pauvre. »
Supposez même, si vous voulez, disait-il encore, que les différents supérieurs ecclésiastiques des lieux où les Frères se trouvent établis, conviennent ensemble de vous donner, après ma mort, un seul prêtre pour Supérieur cas chimérique dans le cours ordinaire des chosi serait-il propre à vous conduire? Aurait-il l'esprit de communauté ? aurait-il l'esprit de la vôtre? En suivraitil les règles? Voudrait-il se ranger à votre forme de vie? Pourrait-il sympathiser avec vous, ou vous avec lui? Vous trouveriez -vous disposés à lui donner votre confiance : el lui. le serait-il à vivre au milieu de vous, comme un de vous? Supposons même qu'il tût un saint, qu'il lut plein de l'esprit de Dieu, de zèle pour le proehain. de charité et de tendresse pour vous, pourrait-il avoir les qualités spéciales de votre Institut, n'ayant pas été élevé avec vous el comme vous?
<( De plus, sa dignité mettant entre vous et lui de la différence, lui ignorant vos coutumes, vos usages et vos pratiques, comment pourriez -vous ne taire qu'un cœur et qu'une âme? Par rapport à vos règles, ne les voudraitil pas changer? En un mot, serait -il propre à vous conduire? Combien lui faudrait-il de temps pour avoir 1 expérience nécessaire pour vous gouverner selon l'esprit de votre Institut? En vérité, ne faudrait-il pas un miracle pour trouver un homme qui vous fût propre? Si von- ne l'attendez pas, pourquoi différez- vous d'ôter la supériorité à un prêtre, el de vous faire une loi de ne la rendre jamais à aucun homme revêtu de cette dignité? » Ces considérations étaient fort graves assurément: elledevaient poser le principe du gouvernement de l'Institut.
Rien de plus sage que cette règle fondamentale : il faut qu'une Congrégation de Frères soit gouvernée par un Frère. Les douze Frères présents à ce discours saisirent la portée de ces paroles, et nul doute qu'ils partagèrent en principe le sentiment de leur supérieur. Mais la conclusion pratique qu'en voulait tirer M. de la Salle s'imposait-elle? Non. Celui qui les avait groupés, qui avait façonné leurs âmes à la vie religieuse , qui les dirigeait depuis quinze ans , pouvait les gouverner encore sans que la règle en souffrît. Surpris d'une proposition à laquelle ils ne s'attendaient pas, les Frères lui déclarèrent que, jusqu'à sa mort, ils ne voudraient point d'autre supérieur que lui.
Alarmé d'une disposition qui lui faisait tant d'honneur. M. de la Salle reprend son discours; il y déploie toutes les ressources de son éloquence; il conjure ses chers disciples de procéder à une élection et de le décharger d'un fardeau qui l'accable. Comme les Frères gardent le silence cette fois, il espère qu'il en a triomphé. On se met aussitôt en prière ; et, après une demi-heure d'oraison, l'humble supérieur ouvre le scrutin , en exhortant les Frères à donner leurs suffrages dans un parfait esprit de désintéressement et avec une entière liberté1.
Les Frères votent en effet, sans s'être concertés, uniquement préoccupés de plaire à Dieu et de procurer le bien de l'Institut. Tous les bulletins portent le nom de Jean-Baptiste de la Salle. En 1686, les Frères avaient été dupes de leur simplicité; depuis lors, ils avaient reconnu qu'il serait aussi dangereux que déraisonnable d'enlever au fondateur la direction de l'Institut.
Confus et troublé du résultat, le Saint adresse à ses fils de paternels reproches. Il craint qu'il n'y ait une entente entre eux et qu'ils ne se laissent pas assez guider par l'esprit de Dieu Aussi ne se tient-il point pour
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vaincu il ordonne un nouveau tour de scrutin. Son humilité même le désignait aux suffrages unanimes : la seconde élection ne lit que confirmer la première.
L'embarras de M. de la Salle parut bien alors sur son visage; car il changea plusieurs fois de couleur. En face d'une détermination si arrêtée, qu'il n'espérait plus vaincre, il ne savait à quel parti se résoudre. Les Frères prirent la parole à leur tour : ils lui firent entendre respectueusement que l'élection était l'expression de la volonté de Dieu, et qu'ils étaient bien décidés à la maintenir; que le bien de l'Institut réclamait encore ses soins. et que sa mort ne viendrait que trop tôt leur donner l'occasion de lui substituer un Frère pour successeur; qu'il devait attendre du moins que l'Institut lût affermi, et qu'un jour viendrait peut-être où il pourrait se décharger de la supériorité1.
Cette dernière parole le consola , et il se soumit à la volonté de Dieu. Mais, dans l'intérêt même de son Institut, il ne voulait pas que son élection tirât à conséquence, et qu'on en prit prétexte, dans l'avenir, pour confier à un prêtre la supériorité. Aussi exigea-t-il que, dans l'acte qui tiit dressé de son élection, on fît une exclusion formelle de tout prêtre ou ecclésiastique engagé dans les Ordres sacrés. Cet acte important, capital dans l'histoire de l'Institut, était conçu dans les termes suivants2 :
« Nous soussigné/., Nicolas Vuyart , Gabriel Drolin. etc., après nous être associez avec M. J.-B. de la Salle, prêtre, pour tenir ensemble les Ecoles gratuites, par les vœux que nous avons faits le jour d'hier, reconnaissons qu'en conséquence de ces vœux, et de l'asso-
1 M.mi i 1 1 1 i. . p. \:\-2. — * L'authentique de cel acte, signé des douze Frères assemblés h Vaugirard, est conservé à la maison mère des Kick- C'est sans doute pour se conformer à l'humble désir du fondateur, que M. de la Salle n'est pas compté, dans l'Institut . au nombre des supérieurs. Le frère Barthélémy, <|ui fui élu en 1717, esl toujours appelé premiei supérieur.
ciation que nous avons contractée par eux, nous avons choisi pour Supérieur M. J.-B. de la Salle, auquel nous promettons d'obéir avec une entière soumission, aussi bien qu'à ceux qui nous seront donnez par lui comme Supérieurs. Nous déclarons aussi que nous prétendons que la présente élection n'aura dans la suite aucune conséquence.
Notre intention étant qu'après mondit sieur de la Salle, et à l'avenir pour toujours, il n'v ail aucun ni reçu parmi nous, ni choisi pour Supérieur, qui soit prêtre, ou qui ait reçu les Ordres sacrez; que nous n'aurons et n'admettrons aucun Supérieur qui ne soit associé, et qui n'ait fait vœu comme nous et comme Ions les autres qui nous seront associez dans la suite. Fait à Yaugirard. le 7 juin 1(594. »
Jean-Baptiste de la Salle, résigné à garder le rang qu'on lui imposait, reprit ses habitudes de vie pauvre. mortifiée, recueillie, qu'il avait menée jusque-là. Il continua de donner à la communauté les exemples de l'humilité et de la régularité. Par l'influence «le ses vertus, autant que par la force de ses exhortations, il exerça sur les novices e1 sur les Frères la plus bienfaisante action.