SÉMINAIRE DES MAITRES DE CAMPAGNE
Les élèves de ce séminaire « étaient vêtus en séculiers; chacun gardait l'habit qu'il avait apporté et s'en entretenait... Ils étaient nourris, logez et instruits gratuitement, et on ne leur demandait rien qu'une bonne volonté '... ». Ils suivaient à peu près le même règlement que les Frères. « Le lever était marqué à quatre heures et demie, le coucher à neuf : l'oraison, la lecture spirituelle, l'examen de conscience, partageaient la journée avec les exercices convenables à la profession. » Le silence et le recueillement, en usage dans la communauté des Frères, étaient sévèrement gardés.
Le programme d'études fut le même que celui de l'ancien séminaire des maîtres de Reims. Il comprit le catéchisme, la lecture et l'écriture, avec l'orthographe et la grammaire, l'arithmétique, le système des poids et mesures, enfin le plain- chant2. Le plain-chant avait une grande importance pour les maîtres de campagne; formés au chant, les instituteurs tenaient avec avantage le lutrin de la paroisse où ils enseignaient3.
Au séminaire des maîtres fut annexée l'école de charité. Cette école avait deux classes : l'une était dirigée par le Frère adjoint de Nicolas Yuyart. l'autre était tenue, à tour de rôle, par un élève-maître. C'est ainsi qu'au xxli" siècle Jean -Baptiste de la Salle avait réalisé les conditions les plus favorables à une école normale, en fournissant aux élèves l'occasion d'appliquer les règles pédagogiques qui leur étaient données.
Nous ne pouvons douter du succès d'une institution réglée avec un sens si éclairé. Au reste, un document du temps nous a conservé le souvenir des heureux fruits de cette fondation. Le curé de Saint- Nicolas -du- Chardonnet écrivit en I71U, au lendemain de la mort de M. de la Salle : « Pour moi et toute ma pairie, nous lui
1 Bi.ain . p. 365. — - Ibid-, p. 365. — : C'est ce qui faisail dire à M. de la Salle, dans le Mémoire puni- l'habit îles Frères : « Les élèves de notre séminaire sont instruits à chanter parfaitement. »
aurons des obligations éternelles. Il a eu la charité de m'élever, au faubourg Saint-Marcel , quatre jeunes hommes pour les écoles, qui sont sortis de chez lui si bien formez et si zélez, que s'ils avaient trouvé dans les ecclésiastiques du païs de quoi cultiver les bonnes dispositions où il les avait mis. ils auraient établi une communauté des plus utiles pour la province1. »
Le séminaire de> mailres de campagne ne dura que peu d'années, cinq ou six ans au plus. Le curé de Saint- Hippolyte, tant qu'il vécut, le soutint, par son crédit, contre les assauts qu'il eut à subir de la part du propriétaire de la maison et du côté des maîtres écrivains. Mais à sa mort, le frère Vuyart, égaré par l'amour de l'argent, compromit l'œuvre en perdant sa vocation. Nous aurons à dire, au chapitre suivant, la blessure profonde que cette défection fit au cœur de notre Saint2.
M. de la Salle mou Ira. en 1698, à quel point sa charité savait se prêter à toutes les exigences des œuvres d'éducation. Jusqu'alors il ne s'était occupé que des pauvres et de<< petites écoles. Il fut amené, par les circonstances, à ouvrir, en faveur de cinquante jeunes Irlandais, un pensionnat don! le programme, malheureusement, ne non- a pas été conservé. Il fondera plus lard un autre pensionnai à Sainl-Yon. et préludera ainsi, par lui-même. à un genre d'œuvres que son Institut, développé, tiendra un jour avec tant de succès.
Chacun sait que Jacques II, chassé d'Angleterre par Guillaume d'Orange en 1688, avait reçu de Louis XIV, au château, de Saint-Germain -en-Laye, une hospitalité vraimenl royale. Les seigneurs de sa cour, fidèles à leur prince, 1'avaienl suivi dan- son exil. D'ailleurs certaines familles irlandaises, demeurées fermes dans leur foi, lui avaient envoyé leurs enfants pour qu'il les lit élever
1 Bi \i\ . t. II . p. 179. — 2 Voir au chapitre suivant. — 3 Nous admet* ■II,- date d'après Simon di Doncourt, t. III. p. 170.
PENSIONNAI' DES JEUNES [RLANDAIS 303
dans la religion catholique. Il se trouva qu'en 1698 Jacques II avait cinquante jeunes Irlandais à instruire et à rendre capables de tenir un emploi. Louis XIV chargea l'archevêque de Paris, Mor de Noailles, de les placer dans une maison sûre, où ils passent recevoir une éducation à la fois chrétienne et distinguée. Après en avoir conféré avec M. de la Chétardve. en ré de Saint- Sulpice. l'archevêque désigna à la confiance du roi l'établissement de Notre-Dame dv^ Dix- Vertus. En conséquence, les jeunes seigneurs irlandais furent remis aux mains de M. de la Salle et de ses disciples '.
L'entretien des pensionnaires pesa tout entier sur la maison, et en définitive sur le bureau de charité de la paroisse Saint-Snlpiee. C'est ce que nous trouvons clairement exprimé dans les Remarques historiques à la date du Ier décembre L6982. « On a retiré chez les Frères des écoles charitables un nombre considérable de pauvres
garçons irlandais chassés de leur pays pour la foi,
et qu'il faut entretenir généralement de toutes choses, exercer à leur égard le droit d'hospitalité dans toute son étendue, et pratiquer à la lettre cette parole de Noire- Seigneur : Ilospes er;im, et collegistis me3. »
Jean-Baptiste se dévoua sans réserve à l'éducation de ces jeunes étrangers. Il leur donna pour professeur l'un des Frères les plus instruits. Mais, sans se fier entièrement à la vigilance du Frère, il travailla lui-même activement à leur formation ''. Ses bonnes manières de gfentilhomme lui permettaient d'enseigner la délicatesse el le savoir-vivre à cette jeune noblesse.
Jacques II vint un jour visiter le pensionnat. II parcouru! 1a classe et les dortoirs, admira le bon ordre qui régnait parmi ses jeunes sujet-, leurs progrès dans les
1 De nombreuses jeunes Elles irlandaises furent confiées aux dames int- Thomas -de -Villeneuve, rue de Sèvres. — - Simon- dj DoxbouRT, t. III. p. 170. — ■' a J'étais étranger, el vous m'ai illi. »
Mai m., xxv, 35. — '' Blain , p. 368.
études, la bonne éducation qui éelatait dans leur tenue. Il en exprima toute sa satisfaction à M. de la Salle , et le remercia cordialement des peines qu'il se donnait pour les instruire. Ces hauts témoignages d'estime ne firent que stimuler le zèle du maître, et en peu de temps les jeunes Irlandais furent « en état de remplir les places diverses qui leur étaient destinées1 ».
M. de la Salle ne se prêta pas avec moins de complaisance au désir que lui exprima M. de la Chétardye. de fonder une école dominicale "2.
Très soucieux d'atteindre toutes les âmes de sa paroisse, dans quelque situation qu'elles fussent, le curé de Saint- Sulpice avait entrepris de réunir, chaque dimanche, les jeunes ouvriers et apprentis que le travail de l'atelier tenait occupés tout le reste de la semaine. Il avait remarqué que ces pauvres garçons vivaient dans une grossière ignorance de la religion, et profanaient, le plus souvent, les dimanches et les fêtes par les excès de l'intempérance et du jeu. Pour les soustraire aux occasions de désordre, pour les instruire de la doctrine chrétienne et leur procurer le bienfait des offices religieux, il fallait leur ouvrir un lieu de réunion, et les y attirer par des exercices aussi intéressants qu'utiles. On voit que l'idée du pal rouage moderne germait déjà dans la tête de ce zélé pasteur.
Il sembla à M. de la Chétardye que, pour lancer et diriger celle œuvre, personne n'était plus apte que M. de la Salle. Celui-ci n'avait ni moins de zèle ni moins de pénétration que le curé de Saint-Sulpice. Il vil. dans ce projet, l'heureux el nécessaire complément de ses écoles populaire-: car \\ pourrait, par là. suivre ses écoliers jusque
1 Bj \in. p. 368, — J D'après Blain, Gosselin, Simon de Don rr,
c'esl bien en 1699 qu'il faul mettre la fondation de l'école dominicale. Si Mmmimii (p. 222 en place le commencement en 1709, c'esl par erreur. En 1709, M. do la Chétardye essaya de reconstituer l'école dominicale tombée en I 705.