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LE FRÈRE GABRIEL A ROME

Dès leur arrivée à Home, la puissante influence du cardinal d'Estrées leur obtint une audience du pape, qui les reçut avec bonté et leur promit sa protection. Mais la mort d'Innocent XTI. survenue le 7 septembre 1700. suspendit toute négociation en vue des bulles. D'ailleurs ils perdirent, sitôt après l'élection de Clément XI, leur meilleur soutien ; car le cardinal d'Estrées, après les avoir recommandés à la bienveillance de Claude de la Bussière, dut partir pour la France.

Alors commença, pour le frère Gabriel, une vie traversée d'épreuves, qu'il soutint courageusement jusqu'en 1728. Au bout de quelque temps, son compagnon, découragé, l'abandonna1. Il resta seul, aux prises avec 1er- susceptibilités de son nouveau milieu et avec les suites fâcheuses d'une extrême pauvreté. Sans doute une famille de la Bussière lui offrit une généreuse hospitalité; mai- il s'en dégagea aussitôt qu'il le put. afin de vivre dans l'esprit de son Institut et de travailler à l'œuvre des écoles. Aucune tentation ne put le détourner de sa voie ni lui faire oublier les graves intérêts qu'il représentait à Borne.

Au reste, son supérieur le suivait avec la plus paternelle sollicitude. Une correspondance active, dont il ne nous reste que vingt lettres"2, tenait ces deux nobles âmes étroitement unies. Quoique le ton en soit parfois un peu vif, ces lettres respirent l'affection et le dévouement. Avec une tendresse de père. M. de la Salle s inquiète des moindres détails de la vie du frère Gabriel : il prend sur son indigence pour nourrir ce fils bien-aimé. En retour de ses sacrifices . il exige que le Frère ne fasse rien contre l'esprit de l'Institut.

1 Maillefer, p. 156, 'lit qu'il L'abandonna au boul de quelques mois. Pai ailleurs, Blain, p. 396, dil que ce Frère passa par Avignon, en revenant (h Rome, vers 1702, Lorsque M. de Château-Blanc se pré pnit d'avoir des Frères. — - Ces vingt '• trouvent dans le recueil

que nous citons.

Ce point capital, sur lequel il revient sans cesse, lui suggère les exhorta lions les plus pressantes. Il redoute particulièrement que le frère Gabriel ne se laisse séduire par l'esprit du monde : •< Faites en sorte, je vous prie, de qui lier cet esprit du monde auquel vous avez assez de penchant, en vous adonnanl à l'oraison et aux exercices intérieurs, et en fréquentant peu. En travaillant à avoir le plus qu'il vous sera possible l'esprit de votre Inslilul . vous attirerez sur vous les grâces de Dieu avec abondance1. » — « Je suis bien aise, écrit-il un peu plus lard2, que vous avez élé en retraite pour tâcher de reprendre l'esprit de voire état avec plus d'abondance, el l'esprit d'oraison. Je prieray Dieu qu'il vous le donne. Je sçay bien que c'esl une grande misère d'être obligé de communiquer avec le monde, et c'est un plus grand avantage pour vous que vous en soyez en partie dégagé. »

C'esl une règle fondamentale dans l'Institut que les Frères ne cultivent point la langue latine et n'aspirent poinl aux Ordres. Le vigilanl supérieur jette de véritables cris d'alarme . lorsque de fausses nouvelles lui font craindre que son cher frère Gabriel ne viole cette loi. Il doit lire le Nouveau Testament en français : « Je vous prie de n'en poinl acheter ni prétendre de latin3. » — « Je n'agrée nullement que vous appreniez le latin; vous sçavez bien que cela esl contraire à notre Inslilul : car il faut toujours s'en tenir à son Institut, sinon on perd tout, et Dieu n'y donne poinl sa bénédiction*. >> — - On m'a mandé que vous aviez voulu être tonsuré : marquezmoi ce qui en esl ; vous sçavez bien que cela est contraire aux pratiques de noire communauté3, o — « Un prêtre breton... a fait entendre en son pays que, lorsqu'il vous avait quitté, nous étiez diacre; je ne sçay ce qu'il veut

1 Lettres, n° 4s. du 27 avril 1705. — - Lettres. a° 64, «lu 14 février 1710. — 3 Lettres, u° 38, du 13 août 1704.— ; Lettres, n° 63, du i 1705. ■ Lettres, no 49, du 12 mai 1708].

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dire1. » — « Votre neveu esl venu me voir, me disant qu'il voulait rire Frère, et qu'il était allé vous voir et que vous alliez être prêtre2. » Ces craintes n'étaient point fondées ; car, si à certaines heures le frère Gabriel eut à se reprocher de très légères défaillances, il demeura fidèle à l'esprit de sa vocation au milieu de difficultés parfois inextricables.

Il fut d'abord, comme tout étranger, objet de suspicion : sa correspondance avec M. de la Salle fut souvent interceptée. « J'ai eu crainte comme vous, lui dit son supérieur, qu'on ait ouvert mes lettres3. » — « Je vous ay écrit plusieurs fois sans avoir receu réponse de vous. Je crois que c'est qu'on a intercepté mes lettres . comme j'ay sceu qu'on en a intercepté de vous à moy4. » Pour échapper à ces indiscrétions, le frère Gabriel change de nom en 1705 et se fait appeler M. Santenot ; les lettres lui arrivent tantôt par M. Claude de la Bussière, tantôt par M. Divers, procureur général des Lazaristes à Rome. En 1711, le Frère a donné à son nom une forme italienne ; les lettres sont adressées à « Gabrieli Drolini . maistre d'une école du Pape, proche les Capucins, à Rome3 ».

Cette école, le frère Gabriel ne l'obtint qu'après une longue attente. Pendant plus de quatre ans. il vécut dans la maison de M. de la Bussière. vaquant, pour occuper Ses loisirs, à l'éducation des enfants de son bienfaiteur6. .M. de la Salle ne peut tolérer ces relards; il presse le Frère de chercher une école et de rentrer au plus tôt dans l'esprit de sa vocation. « Il faut vous déterminer, lui écrit-il, ou de revenir ou d'entreprendre quelque chose où vous êtes... Commencez quelque chose; confiez- vous plus en Dieu7. » — « Je vous aideray en tout ce que je

1 Lettres, w 65, du 21 juin 1706. — - Lettres, a° i'«8, du S décembre 1716. — :i Lettres, n- 38, du 13 août 1704. — 4 Lettres, n 58, du :; décembre I7lti. — ■"■ Lettres, \v< 'i4 , du 24 août 1711. — 6 Lettres, qo 59, du II février 1706. — " Lettres, \v 52 (pas datée, parait être de 1702 .

pourray; mais il me semble que. pour que l'entreprise ssisse, il faut qu'elle vienne de vous et non pas de moy, et que je ne fasse que vous seconder. Vous sçavez que j'ay déjà dépensé quatre cents francs pour vous . dont je ne vois pas encore de suece/. Faites, je vous prie, que cela ne soit plus «le mesme1. » — « Je vous prie de vous fixer incessamment, si vous ne l'êtes pas8. -

Peut-être M. de la Salle ne se pendait-il pas compte de la difficulté qu'éprouvait le frère< rabriel d'ouvrirune école. Il existait à Home une œuvre des écoles charitables. Depuis la fondation des << écoles pies • . à la fin du \vi siècle, la ville était divisée en un certain nombre de quartiers, el chaque quartier avaii sou école et ses maîtres. Il était donc difficile à un nouveau maître, surtout à un étranger, de trouver place dans l'enseignement; le plus sur moyen de réussir était de se faire confier une de ces écoles « régionnaires », qu'on appelait « écoles du Pape ».

Au commencement de l'année 1705, le frère Gabriel ouvrit enfin une école gratuite de pauvres garçons. A peine le Sainl en eut-il la nouvelle, qu'il en manifesta sa joie. u Votre lettre, écrit-il, m'a causé bien de la joie — parce que vous m'y avez appris que vous faisiez entin la fonction de votre état... Tout ce que j'attendais avec impatience était que vous fussiez ce que vous êtes3. »

Le frère Gabriel entra-t-il, dès 1705, dans une « école du Pape ? Nous croyons qu'il ouvrit alors, à ses risques I périls, dans un quartier pauvre resté inconnu, une école gratuite. Qette hypothèse nous permet, seule, de comprendre la suite de la correspondance de notre Saint. En effet, après l'ouverture de cette première école, le frère Gabriel ayan( commis l'imprudence de quitter la maison de M. de la Bussière, M. de la Salle cul à porter toute la charge de son entretien. Elle eût pesé moins

» î. , ■!/>;■< . u ■' 82, du 23 décembre 1702. — - F.<*(tn:<. qo 38, d« il 1704 - 3 Lettres, n° 48, du 27 avril 1705.

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