LETTRE DU CURE DE VILLIERS
sente'' à Son Enïinence. Sur ce mémoire, Monseigneur le Cardinal a député M. Pirot, un de ses grands vicaires, pour aller faire visite chez M. de la Salle et interroger les Frères.
« Dans une seconde visite leur a présenté, de la part de Son Emmenc&, M. l'abbé Bricot, pour être leur supérieur temporel. Sur ce mot de supérieur, la plupart des Frères se sont écriés qu'ils ne reconnaissaient d'autres supérieurs que Son Éminence et M. de la Salle. Monsieur le grand vicaire leur dit qu'il fallait obéir à Son Eminence, et, leur montrant l'acte signé de Monseigneur le cardinal, que s'ils refusaient d'y obéir, ils seraient punis comme des rebelles. Les Frères lui répliquèrent qu'ils honoraient beaucoup Son Éminence, mais qu'ils ne pouvaient se résoudre à accepter d'autre supérieur que M. de la Salle, qu'ils aimaient mieux mourir que d'avoir d'autre supérieur que luy , qu'ils étaient disposés d'aller en prison et hors du royaume, où il plairait à Son l'minence de les reléguer, et même à la mort.
« Monsieur le grand vicaire essayait de les apaiser et de leur faire changer de résolution , en leur représentant les bonnes calitées (sic) tant intérieures qu'extérieures de ce nouveau supérieur; mais les Frères répondaient que M. de la Salle n'avait pas seullement toutes ces calitées, mais encore beaucoup d'autres plus excellentes. Et commencèrent à en faire le dénombrement et dire entre autres qu'il était doux et bénin aux autres, mais dur et sévère à luy-mème ; qu'il ne leur commandait ny ordonnait rien qu'il n'eust fait et ne fit luy-niéme, et qu'on ne leur en pourrait donner aucuns qui pussenl l'égaler, tant dans la conduitte à gouverner, que dans toutes ses excellentes vertus et calitées.
Pendant que lesdits Frères faisaient ces réponses, M. de la Salle était là présent, qui les priait avec instance à deux genoux, la larme à l'œil et les mains jointes, de se soumettre aux ordres de Monseigneur, qui leur estaient signitîés par monsieur le grand vicaire ; mais ils luy répondirent qu'ils lu\ obéiraient en toutes autres choses, mais que pour cet article ils ne le pouvaient faire et ne le feraient pas. Monsieur le grand vicaire, voyant qu'il ne pouvait rien gagner sur leur esprit, el qu'il ne les pouvait faire obéir aux ordres de Monseigneur le Cardinal, ny par ses raisons, ny par les
instances que leur en faisait M. de la Salle, mais qu'au contraire il les irritait davantage et les animait de plus en plus dans leur résolution, sortit avec M. l'abbé Bricot, le nouveau supérieur prétendu , tout couvert de honte et de confusion, non seullement de l'assemblée desdits Frères, mais aussv de leur maison. M. de la Salle les reconduisit les larmes aux yeux de voir la désobéissance et l'oppiniàtreté de ses Frères (si l'on peut bien nommer ainsy leur zèle et leur affection pour M. de la Salle, leur fermette et constance à le maintenir dans son authorité de supérieur) , lui demandant pardon et lui faisant mille excuses pour eux, de ce qu'ils ne s'étaient pas voulus soumettre. Car il aurait souhaité d'être déchargé de la supériorité, et ce luy aurait été un plaisir et une satisfaction tout extraordinaire. »
Cette scène, racontée par un ami encore sous le coup de l'émotion, révélait bien clairement l'affection profonde qui unissait les Frères à leur supérieur. Elle dui convaincre M. Pirol que le Mémoire de M. de la ChéLardye était sans fondement, el que la bonne foi de M. le curé de Saint -Sulpice avait été surprise par les récits erronés de quelques mécontents. Non seulement M. de la Salle n'imposai! pas aux Frères un joug insupportable, mais les cœurs lui étaient si étroitement attaches, que la maison se lut vidée si M. de la Salle eût cessé d'en être l'âme. C'est ce que les Frères tirent nettement entendre à M. Pirot. Comme M. de la Salle lui promettait qu'après avoir réfléchi, les Frères se soumettraient :
" (Test ce que vous ne devez pas promettre, répondirent-ils; notrer résolution est liée à notre vécu; l'une dépend de l'autre, el l'une comme l'autre est une exclusion pour le nouveau supérieur. Si, malgré notre résistance, on l'introduit dans la maison, il y pourra amener de nouveaux sujets qui lui promettront obéissance, il la trouvera libre: car. quant à nous, nous sortirons avec celui à qui nous l'avons promise1. »
1 l'.i ain . t. 1 , e. i 16-417.
LETTRE Dl CURÉ DE VILLIERS 341
Quand on aime à ce point, on ne peut être vaincu. La suite du récit, que nous empruntons au curé de Villiers, montrera le triomphe des Frères.
« Monsieur le grand vicaire ne fut pas plustost de retour , qu'il publiast et louast le zèle et l'affection que les Frères avaient témoigné avoir pour Al. de la Salle, disant à Monseigneur : « Si toutes les personnes de communautez , les « religieux et religieuses , étaient aussi unis et affectionnés « à leurs supérieurs que le sont les Frères pour M. de la « Salle, on ne verrait pas tant de désordre à Paris. » Et ensuite lui fit le récit de tout ce qui s'était passé , et que lesdits Frères n'avaient voulu entendre aucune raison touchant l'acte de réception de ce nouveau supérieur.
« Ce qui le fâcha si fort que, sur l'heure même, il envoyât au palais pour voir quel remède on pouvait apporter à cette affaire, et punir les Frères du peu de soumission qu'ils avaient à ses ordres.
« Quelque temps après , monsieur le grand vicaire vint dire à M. de la Salle que s'il ne faisait obéir ses Frères aux ordres de Monseigneur, qu'il avait ordre de Monseigneur de luy signifier son exil. M. delà Salle fit réponse qu'il sçavait fort bien les instances qu'il leur en avait fait, et qu'il n'y avait pu rien gagner. Pour ce qui était de son exil, qu'il était tout prêt d'aller où il plairait à Son Eminence de l'envoyer; que ce qui le consolait, était qu'il trouverait Dieu partout, et que ce serait un bonheur pour luy que de souf-, frir, et que, pour ce qui était du vivre et du vêtir, il n'en pouvait avoir moins qu'il n'avait.
« Monsieur le grand vicaire s'en retourna1..., sans exécuter ce qu'il luy avait dit, admirant son désintéressement et son indifférence. Les Frères, ayant sceu ces nouvelles, se résolurent de passer tout le jour et la nuit en prière, sans boire ny manger, implorant les secours du Ciel dans leurs angoisses et afflictions. Le jour d'apprès , ils se résolurent de quitter les écolles et d'abandonner leur maison de Paris. Comme
1 Ici un mol illisible sur Le manuscrit.
ils travaillaient à l'exécution de leur résolution, la nouvelle eu fut portée à M. le curé de Saint -Sulpice, qui fust aussitosl trouver M. de la Salle et le priast de les en détourner <'L d'y mettre empeschement. Dans le même temps, Monseigneur envoyait au Parlement ordonner de ne point prononcer La sentence de bannissement, mais de laisser cette ail' lire comme elle estait.
« Depuis ce temps , on laissa un espace de temps assez. considérable M. de la Salle et ses Frères en repos. Néanmoins, dans cet intervalle, il y eut plusieurs veùes et entreveùes de M. de la Salle et de quelques-uns de ses principaux Frères chez monsieur le grand vicaire, et de plusieurs ecclésiastiques envoyés de la part de monsieur le grand vicaire ou de M. le curé de Saint-Sulpice au logis de M. de la Salle, qui parlèrent et conférèrent avec chacun des Frères en particulier. »
Parmi les démarches auxquelles le curé de Villiers fail allusion dans sa lettre., nous relevons deux faits importants.
Le premier est une visite que M. de la Salle lit au cardinal de Noailles. L'humble supérieur savait à quel point L'archevêque était irrité de la résistance des Frères, et il craignait que ce ressentiment ne retombât sur son œuvre et ne détruisit , en peu de jours, l'édifice qu'il avait élevé au prix de tant de peines. Aussi alla-t-il se jeter à ses pieds, et là. fondant en larmes, il supplia Son Eminence de ne pas lui imputer une faute qui ne venait que de la grande répugnance que les Frères avaient pour le supérieur" qu'elle Leur avait choisi. Il lui protesta qu'il n'avait rien négligé pour les faire condescendre à m - ordres, mais qu'ils avaient été si troublés, au premier abord, qu'ils n'avaient voulu se déterminer à rien, et qu'il espérait les ramener avec le temps a un parti plus raisonnable1. ■
1 Maillefer, |>. I 66.