PRÉPARATION DIX ACCORD
Au dire de Biais . le cardinal, qui était prêt à partir pour Contlans, sa maison de campagne, - demeura dans un morne silence quand il vit M. de la Salle à ses pied:- . Fut-il attendri par la posture humilité et les protestations sincères du serviteur de Dieu, ou bien craignit-il de manifester avec une émotion trop vive son mécontentement? toujours esl-il qu'il ne répondit pas. A la vue de son entourage, il laissa le Saint prosterné la face Contre terre, et partit. M. de la Salle, couvert de ce nouvel affront, bénit Dieu dans son cœur d'avoir été jugé digne de souffrir pour Jésus-Christ, et. sans manifester aucun chagrin, il reparut calme et résigné au milieu de ses chers disciples.
Les Frères, de leur côté, s 'agitaient pour terminer le différend. Ils allèrent conjurer le curé de Saint-Sulpice d'intervenir en leur faveur et de tirer, par son crédit, l'Institut du mauvais pas où il était engagé. M. de la Chélardve . fort peiné de la mauvaise tournure que 1 affaire avait prise, promit sa médiation. Toujours persuadé que M. de la Salle était incapable de gouverner sa communauté, il l'aurait volontiers sacrifié comme supérieur: mais il tenait à l'Institut, il en avait besoin pour ses écoles, il le voyait destiné à un grand avenir pour le bien de l'Église, et on venait de lui prouver que frapper M. de la Salle ce sérail ruiner l'Institut. Il fallait donc, pour ne rien compromettre, rétablir M. de la Salle dans la supériorité, et cependant réparer l'injure faite à l'autorité de l'archevêque. Pour cette mission délicate, le curé de Saint-Sulpice choisit M. Madot, prêtre de sa communauté, qui devint plus tard évêque de Chalonsur-Saône.
Nous suivrons ici Buun, |». 421, parce que son récit nous paraît le plus vraisemblable. Du reste, il se peul que la visite dont parle Maillefer, p. 167, ,-i dans laquelle M. de la Salle l'ut bien accueilli. <'il été faite ultérieurement. L'arrangement de si graves affaires 'lui, en effet, exiger plusieurs visites à l'archevêque. — - Blain, p. 421.
Esprit délié et insinuant, fertile en ressources. M. Madot se mit en devoir de terminer, à l'avantage des deux partis, cette malheureuse affaire. Il se rendit un jour, dès sept heures du matin, à la communauté des Frères. Il ne se donna point l'air d'avoir une mission à remplir. et ne mit personne en garde contre lui. Au lieu de réunir les Frères, il les vil un à un, ou deux ou trois ensemble, suivant (pu- la Providence les mettait sur son chemin. Malgré toute son habileté, il ne gagna rien sur eux tant qu'il parla du nouveau supérieur. Après quatre heures d'efforts inutiles, il tint un autre langage et fit des concessions '.
« Hé! mes Frères, leur dit-il, on ne vous ôlera pas M. de la Salle, (le n'est que pour vous mettre à couvert qu'on vous demande d'en recevoir un autre, afin d'honorer Tordre que vous en avez reçu , et de rendre le respect dû à la puissance qui vous l'envoyé. Du reste, le nouveau supérieur n'en aura que le nom sans en faire l'office. Il ne viendra chez vous qu'une fois le mois. Qu'avez- vous à craindre d'une visite si rare, et d'un homme qui ne laissera dans la maison, quand il viendra et quand il en sortira, aucun vestige de son passage? On ne touchera ni à vos pratiques, ni à vos règlements. M. Bricot, en respectant tout ce que M. de la Salle a l'ait. laissera les choses dans l'état dans lequel il les trouvera, en le laissant lui-même à sa place.
— Que ne le disait-on, lorsqu'on amena cet abbé! repartit alors un des Frères. Et pourquoi vous-même, monsieur, avez-vous usé de tant de délai pour le dire? »
In terrain d'entente était trouvé; en peu d'instants. M. Madot y rallia jusqu'à douze Frères. Les autres, plus déliants, refusèrent de se rendre. Mais il suffisait à M. Madot d'en avoir douze, et. pour qu'ils n'eussent pas
1 Les paroles qui suivent son! empruntées à Blain, p. 1:25- \-l~ . qui les ;i sans dmilc arrangées.
LETTRE Dl CURÉ DE VILLIERS 34b
le temps de revenir sur leurs bonnes dispositions , il leur proposa d'aller sur-le-ehamp faire, aux pieds du vicaire général, leur acte de soumission. Ils demandèrent, il est vrai, que les conditions promises fussent consignées par écrit; M. Madot s'y prêta volontiers. Par un tour habile du négociateur, les clauses de l'entente furent présentées à M. Pirot. non comme des conditions qu'on imposait, mais comme des grâces qu'on demandait, et l'accord fut conclu. En définitive, la victoire restait aux Frères.
Pour que l'honneur de l'archevêque fût sauf, le supérieur nominal devait être accepté publiquement. La cérémonie de l'installation eut lieu le 9 janvier 1703 *.
« Quelque huit ou dix jours apprès, qui fut le neufvième de ce mois, écrit le curé de Villiers, le grand vicaire et M. l'abbé Bricot revinrent chez M. de la Salle, firent assembler les Frères2, leur tirent mille promesses et, entre autres, qu'on innoverait rien, qu'ils garderaient toujours leurs règles, qu'on ne leur èterait point M. de la Salle, mais qu'il fallait obéir et recevoir ledit abbé pour supérieur, qu'ils auraient toujours la consolation d'avoir M. de la Salle , et que ledit abbé n'irait chez eux qu'une fois le mois. Ils le reçurent à ces conditions, ou du moins ils ne résistèrent pas comme la première fois ; et si le proverbe est que celui qui se tait
1 Cette date D'est donnée ni dans Blain ni dans Maillefer; mais nous la conjecturons d'après la lettre du curé de Villiers. Cette lettre, en effet, rapporte la visite en question au 9. De quel mois"? Il nous semble impossible qu'entre le premier dimanche de l'Avent, jour de la scène racontée, et le 9 décembre, on ait eu le temps de l'aire toutes les négociations contenues dans noire récit; d'ailleurs, la lettre dit qu'on laissa aux Frères un certain temps de repos. D'un autre côté, il nous parait juste de ne pas retarder cette conclusion au delà du 9 janvier 1703. Nous sommes persuadé, pour les mêmes raisons, que Blain , [i. i'Ji-, commet une erreur de date en plaçant la visite de M. -Madot des le
8 décembre 1702. — * A partir de ce point nous transcrivons, non le manuscrit, dont la feuille est perdue maintenant, mais le texte inséré au Procès apostolique de Paris, fol. 122-123. On remarquera que l'orthographe y a été modernisée.
semble consentir, ils ont bien consenti à l'élection de cet abbé, puisque pas un des Frères ne dit mot.
Voilà où en sont les choses à présent, ajoute en terminant l'auteur de la lettre. On ne croit pas qu'elles puissent durer, et on espi-re que cela n'aura pas de suite. On a fait un premier pas, et on veut le soutenir pendant quelque temps; tout ce qui se peut faire est de ménager les moments favorables pour essayer de détromper Son Emmenée, et pour faire valoir ton les les qualités de M. de la Salle. C'est ;i quoi j'ai déjà travaillé et ce que je poursuivrai dans toutes les occasions que la Providence me fera naître. Je lui dois cette justice, et au surplus, la part que vous y prenez miengage encore à m \ porter avec plus de zèle. »
Les prévisions du fidèle ami de Villiers se réalisèrent. Après qu'on eut, pour remplir les formalités, présenté M. Bricot aux Frères et chanté le Te Deuni à la chapelle, l'affaire tomba d'elle-même. M. Bricot, excellent jeune prêtre de Lyon, qui s'était prêté, non sans répugnance, aux desseins du vicaire général et du curé de Saint-Sulpice, ne revint qu'une fois à la Communauté des Frères. Pour le tirer d'une si fausse situation, on le nomma bientôt à un poste avantageux qui absorba sou temps et ses soins. Le remplaçant que M. de la Chétardye lit designer ; n'exerça chez les Frères aucune autorité réelle. M. de la Salle resta seul maître dan- sa communauté, et l'Institut reprit son train de vie fervente -.
1 Blain, p. 428. — - Maii.i.i i i .1; . |>. 17:2.
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