ACTE HEROÏQUE DE CHARITE
confesser un prêtre enfermé là pour un délit politique. M. de la Salle trouva ce prêtre infortuné dans le plus lamentable état*, aussi misérable au point de vue physique qu'abattu au point de vue moral : une soutane en lambeaux couvrait mal une chemise trouée et noire de vermine... Attendri jusqu'aux larmes par un spectacle si poignant, M. de la Salle embrassa d'abord le pauvre prisonnier. Puis, après avoir fermé, avec une miséricorde toute paternelle, les plaies vives de cette âme, par le sacrement de pénitence et par les paroles de compassion qu'inspire la foi, il résolut de soulager aussi son corps. Sur-le-champ, ces deux frères dans le sacerdoce échangèrent leurs habits ; le prisonnier prit les vêtements propres et sains du supérieur des Frères; M. de la Salle passa sur ses membres délicats les haillons pourris et la dégoûtante vermine du prisonnier, et, enveloppé de son large manteau, il sortit inaperçu de la prison, dérobant à tous les regards la joie qu'il éprouvait d'avoir soulagé un membre souffrant de Jésus- Christ. Lui seul eût pu nous dire si, la nuit suivante, le Christ ne lui apparut point, pour lui donner la réponse qu'avait entendue saint Martin après un acte de charité qui ne fut point plus grand :
« C'est Martin, encore catéchumène, qui a jeté sur mes épaules nues ce vêtement-. >
Ce que notre Saint goûtait par-dessus tout, à la rue de Charonne, c'était la solitude. Il y vivait comme dans une terre d'exil, loin des relations du monde et des vains bruits de la terre. Les calomnies ne cessaient de poursuivre sa mémoire, depuis qu'il avait quitté la rue de Vaugirard; son départ avait provoqué les plus malignes interprétations. Toutes ces rumeurs s'éteignaient avant d'arriver à la rue de Charonne. Il jouissait pleinement du silence qui lui était cher, et il en profilait pour
1 Maillefer, p. 18t. — J Tiré de la légende de sain! Martin.
37i) LES GRANDES EPREUVES
s'iidinmrr à l'oraison. Les dimanches et jours de congés, les Frères des écoles allaient. malgTé la dislance, jusqu'au faubourg Sainl -Antoine. Heureux de se retrouver près de leur père et d'entendre ses leçons, ils renouvelaient leur ferveur en participant à sa vie de retraite. Quant à lui, il continuai I à exercer sur eux son action bienfaisante, et bénissait Dieu de la régularité religieuse que son Institut gardait en dépit de tous les obstacles.
Dès son arrivée à la rue de Charonne, il s'était empressé d'y ouvrir une nouvelle école : les enfants du quartier s'y pressèrent eu foule. L'École dominicale, sortie victorieuse des crises récentes que nous avons racontées, l'avait suivi au faubourg Saint- Antoine ; et, chaque dimanche, les jeunes apprentis venaient en grand nombre y puiser, avec les notions de dessin et de mathématiques, la connaissance de leur religion et le courage de pratiquer la vertu.
Ses succès furent l'occasion de la nouvelle tempête qui se déchaîna contre lui. Il n'avait pas goûté cinq mois de paix dans sa retraite, que les maîtres écrivains et les maîtres i\^> petites écoles unirent leurs efforts pour ruiner, s il était possible, les œuvres de jour en jour plus prospères de l'Institut.