L ECOLE DE DABNETAL. LES ECOLES CHARITABLES DE HOUEN
LES FRÈRES, LOGÉS D'ABORD A LHOPITAL , S'ÉTABLISSENT ENSUITE DANS UNE MAISON DE LA VILLE
Au plus fort de la persécution des maîtres écrivains, M. de la Salle reçut l'invitation d'aller tenir, à Rouen, les écoles de charité. Cette offre lui allait droit au cœur. Depuis de longues années, en effet, il éprouvait pour Rouen un attrait instinctif; Rouen lui était cher, parce que de là lui était venue sa vocation ; un secret pressentiment l'avertissait qu'il était destiné à y poursuivre l'œuvre de Mm0 Maillefer et d'Adrien Nyel. Dans les circonstances critiques où il se trouvait à la fin de 17(H, une fondation à Rouen lui apparaissait comme le moyen providentiel de sortir d'une terrible impasse : en suivant les Frères, il cesserait d'importuner, par sa présence, ses nombreux ;idversaires; il transporterait, sur une terre qu'il croyail plus hospitalière, son cher noviciat.
L'appel venait de M. des Hayes, son ancien confrère <1( Saint -Sulpice, plus tard curé de Saint-Sauveur de Rouen; il était transmis par M. Chardon de Lagny, protestant converti, prêtre de la Communauté de la paroisse Saint-Sulpice. M. de- la Salle, ravi de cette demande, se hâta d'écrire à M. des Hayes, le 26 septembre 17041:
« J'ay appris de M. Chardon, ce matin, que vous luy aviez écrit pour avoir de nos Frères pour Rouen, et que vous en demandiez deux cl (pie vous désirez sçavoir ce qu'il faudra. Je suis fort disposé à en donner deux. Pour ce qui est du prix. VOUS sçavez (pie non- ne sommes pas difficiles, et que nous n'en pourrions pas envoyer un seul. Si vous voulez bien me faire sçavoir pour quel quartier on les demande, et ce qu'on souhaitte de leur donner, vous m'obligerez très fort. Je crois que nous conviendrons aisément, et qu'on sera content de ceux que j'envoyeray. Je suis avec respect . etc.
M. de la Salle sut bientôt qu'il s'agissait de Darnétal. cl non de Rouen. Darnétal était un gros bourg industriel, très peuplé d'ouvriers, situé aux portes de Rouen. L'instruction des pauvres n'y était point négligée : M""' Maillefer2 y avait fondé une école charitable pour les filles; Laurent de Rimorel ''J en avait créé une autre pour les garçons. A la mort de Rimorel, l'instituteur étant resté sans traitement : les membres de la Congrégation, établie au collège des Jésuites de Rouen, offrirent une pension annuelle de cent cinquante livres, à la condition «pie l'instituteur serait nommé par eux'1. Leur choix était d'a'bord tombé Sur Jean Eïoudoul, un dv< Frères de l'aneieimr société établie par Adrien Nyel. Ce Jean IIoudonl venait de mourir en septembre 1704, et il avait été
Lettres, série <'.. n° Ta : nous publions cette lettre intégralement.
--ii ■ Miu Maillefer, voir ch. h, § II. — :i Laurent il»- Bimorel, administrateur «lu Bureau de oh ! i;iit beaucoup occupé «le- écoles charitables 'li' Rouen ri de Darnétal. — • i'.\'. L\ • ird, Annales, t. I. p. 170;
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question, parmi les membres de la Congrégation, de lui donner un successeur. M. des Hayes. qui en faisait partie et qui connaissait M. de la Salle et son œuvre, avait proposé de confier aux Frères l'école charitable de Darnétal. Sa proposition avait trouvé le plus sympathique accueil, et il avait été chargé lui-même d'vn préparer la prompte exécution.
La situation n'était pas brillante : on n'offrait aux deux Frères que le logement et le traitement annuel de cent cinquante livres qu'avait le prédécesseur. M. de la Salle, confiant dans la Providence, ne discuta point l'allocation: il ne voulait pas. d'ailleurs, laisser échapper l'occasion de s'établir aux portes de Rouen, d'autant plus qu'il avait l'espoir fondé d'entrer bientôt dans la ville. Il craignit plutôt que ses Frères ne fussent trop isolé- a Darnétal : car. pour éviter aux Frères les dangers de la séparation . il ne permettait pas qu'ils s'établissent à la campagne '. Mais il vit par lui-même - que l)arnétal était une petite ville ou les secours religieux ne manqueraient point aux Frère-. Avant de donner une acceptation définitive, il voulut seulement assurer à ses disciples une indépendance nécessaire: c'est pourquoi il écrivit encore à M. des Hayes. le 18 novembre 17043 :
« Jav receu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m écrire. Permettez-moi. je vous prie, de vous demander un éclaircissement sur une chose que vous ne m'avez point expliquée, qui est . si le maître d'école qu'on demande sera obligé de chanter et d'ayder M. le curé dans ses fonctions: car vous sçavez bien que nos Frères ne font ny l'un ny l'autre. Faites-moy la grâce au-si de
I'.i.ain. t. II. [i. [5. M. df la Salle aimait assez les pauvres pour qu'on m- pui^c L'accuser d'avoir dédaigné ceux de la campagne : il veillai! seulement a ce que les Frères ne fussenl pas séparés. — 2 La lettre qui suit «lit expressément qu'il alla à Darnétal entre tembre et le 1s novembre. — 3 Lettres, série E, n 90. Cette lettre inédite méritait d'être citée intégralement, à cause du principe qu'elle contient.
me mander combien il y a à peu près de communions dans ce lieu dans les deux paroisses1, el si chaque paroisse a son maîlre d'école. J'ay été à Darnétal, et je l'ay creu plus éloigné de Rouen. Je vous suis très obligé de vos bontés, etc. »
On ne saurait blâmer M. de la Salle d'avoir été si vigilant pour que les Frères n'eussent point d'autres fonctions que celles de maîtres d'école. S'il avait souffert qu'ils devinssent chantres et sacristains, comme l'étaient alors la plupart des instituteurs, il aurait compromis tout à la fois leur santé, le soin des élèves et leur ferveur religieuse. C'était, en effet, un point essentiel à la conservation de la régularité, que les Frères pussent se retrouver chaque jour, à des heures de repos, dans les exercices communs de la prière et de l'étude.
Dès qu'il l'ut rassuré sur les conditions faites à ses disciples, M. de la Salle choisit deux Frères, le frère Ponce en particulier, pour diriger la nouvelle école. Avant de les congédier, il leur lit prendre la bénédiction de l'archevêque de Rouen, M. Colbert, qui était alors à Paris. L'école fut ouverte dans les premiers jours de février 1705, et Dieu bénit si visiblement les travaux des deux humbles religieux, (pie leurs classes se remplirenl promptement d'élèves. Ils appliquèrent à Darnétal les règles déjà suivies dans les écoles sulpiciennes , et leur méthode produisit de si heureux fruits dans les enfants, que la population du village fut prise, à leur égard, de la plus sincère admiration.
Le bruil de ce "succès se répandit bientôt dans Rouen, et les habitants de la ville exprimèrent hautement le désir de participer aux avantages dont jouissait le village voisin.
Ce h esl pas que l'instruction primaire ne fût déjà
1 II y avait deux paroisses à Darnétal, Carville et Longpaon. L'école charitable était sur Longpaon.
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bien organisée dans la ville de Rouen. A côté des nombreuses écoles payantes, dont les maîtres-écrivains-jurés avaient le monopole, on comptait cinq écoles de charité, quatre pour les pauvres des principaux quartiers, une à l'hôpital général pour les enfants qui y étaient enfermés. Ces écoles charitables, fondées en 1555 et tenues d'abord par « d'honnêtes ecclésiastiques », puis relevées par Nyel et sa petite société de frères instituteurs en 1661, étaient depuis plusieurs années dans le désarroi ; les maîtres , mal recrutés, peu instruits, sans fixité, négligeaient les enfants confiés à leurs soins1. Aussi n'y eut-il qu'une voix dans le peuple pour demander que ces écoles fussent mises aux mains de maîtres aussi habiles que ceux de Darnétal.
Les vicaires généraux firent à ces vœux le meilleur accueil, et, dès que l'archevêque fut de retour, vers le milieu du Carême, ils les lui transmirent avec fidélité. M. Colbert-, fils de l'illustre ministre de Louis XIV, avait la sûreté de vues et la fermeté de décision de son père : il saisit, du premier coup d'œil, tout le profil que sa ville épiscopale tirerait de la présence des Frères Originaire de Reims, il connaissait d'ailleurs les éminentes vertus de M. de la Salle, et il n'avait pas séjourné à Paris sans apprendre l'heureuse transformation opérée dans le faubourg Saint-Germain par les écoles sulpiciennes. C'est pourquoi, lorsque les Frères de Darnétal vinrent lui présenter leurs hommages, il leur fit connaître sa résolution d'appeler d'autres Frères pour les écoles de Rouen.
Assuré de répondre tout à la fois aux vœux de la population et aux désirs du fondateur des Frères, l'ar-
1 Pour toul ce qui concerne ces écoles charitables, voir H. de Beaurepaire, Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse (!<■ Rouen, t. II, p. 289 cl suiv. — - Entré à Rouen comme archevêque en août 1681, M-:l Colbert mourut le I" décembre 1707, cl fut remplacé par M- 'l'An bigné.
chevêque pria M. Couet, son vicaire général, de mander M. de la Salle en toute hâte. Celui-ci partit sans tarder I se rendit en poste à Rouen. L'accord fut vite conclu entre M. Colberl et M. de la Salle : il fut arrêté, en principe, (pie les quatre écoles charitables de la ville seraient confiées aux frères.
Mais l'archevêque avait agi sans le Bureau de charité; il lui vint de ce côté une opposition à laquelle il ne s'attendait pas. Les quatre écoles charitables de la ville étaient, en effet, sous la dépendance du Bureau des pauvres valides ' : ses administrateurs nommaient les maîtres et payaient leur rétribution sur les ressources de l'hôpital général. En s'opposant à l'introduction des frères, les membres du Bureau subissaient assurément l'influence d'impressions multiples. Pour eux c'était aller à l'inconnu : on pouvait regretter un jour d'avoir ouvert la porte à (\e^ étrangers, d'avoir attire sur la ville une charge nouvelle en facilitant l'entrée d'une communauté. D'ailleurs, ils allaient perdre pratiquement toute autorité sur leurs écoles; car les maîtres nouveaux ne recevraient d'ordre que de leur supérieur. Ils ne se ciovaient pas en droit d'aliéner un privilège dont le Bureau avait bénéficié jusque-là. En cas de mécontentement, il était facile de changer des maîtres isoles: mais une communauté ferait nécessairement la loi et rendrait toute réforme impossible. Jusqu'alors, les maîtres s'étaient contentes d'une très modique rétribution : les Frères n'exigeraient- ils pas davantage ? Les maîtres anciens se consacraient volontiers, en dehors des classes, au soin des pauvres de l'hôpital; les Frères consentiraient-ils à des services si bas, et ne réclameraient- ils pas leur liberté? Ce serait une perle notable que, de ce chef, le Bureau aurait a subir. Enfin, que ferait-on i\c> maîtres anciens? Convenait-il de les renvoyer? Ne leur devait-on pas, à
1 Cf. D] Be AUREP AIRE , ; l 324