RETRAITES A SAINT-YON
Durant ces jours de bénédiction, il agit sur les Frères par la parole et par l'exemple. Chaque matin il donnait une instruction; un des prêtres qu il avait près de lui en donnait une autre le soir. De [tins, il voyait chaque Frère en particulier, se faisait rendre compte de ses dispositions intimes, et le préparait à mieux s'acquitter. à l'avenir, de ses obligations. Dans les instructions publiques ou privées, sa parole, tout empreinte d'esprit de foi, l'animait l'amour du devoir, inspirait un saint zèle pour l'obéissance et la mortification, provoquait une sainte émulation pour les pratiques de la perfection chrétienne, relevait la dignité des fonctions de maîtres d'école et enseignait l'art de s'en acquitter d'une façon apostolique '.
Peut-être faut-il faire remonter à celte retraite de I7i>.v> l'usage qu'il introduisit de faire les méditations de l'aprèsmidi « sur l'emploi de l'école2 ». Les enseignements qu'il donnait sur ce sujet ont été condensés par lui-même en seize méditations, ayant pour titre : Méditations pour le temps de ht retraite, à l'usage de i ou tes les personnes (lui s emploi/en f à l'éducation de la Jeunesse, et particulièrement pour ht retraite que font les Frères des Écoles chrétiennes pendant les vacances*. Ce précieux écrit est tout à la fois un livre d'apostolat et un manuel de pédagogie. L'auteur enseigne à ses disciples, qu'il appelle des « coopéraleurs de Jésus-Christ » et des « anges gardiens de. la jeunesse », qu'ils doivent travailler à former des chrétiens. Mais en même temps il leur apprend, avec une sagesse consommée, l'art d'exercer sur les enfants un ascendant moral. « Oh! quelle gloire ne
1 Cf. Maillefer, p. 198-199. — - Lucard, Annales, |>. 180, le dit ssément; mais il n'en donne pas la preuve, <-t nous ne l'avons pas trouvée. — 3 L'édition que nous avons sous l<-s yeux esi de 1816. (Langres, Laurent Bournot. Le texte du Saint <!<.it s'y trouver à | < .i ntact; car c'est lf style <!'■ l'époque <!<• M. de la Salle. .Les éditions postérieures ont été assez profondément t*< maniées, pas toujours avantageusement.
sera-ce pas, dit- il en terminant, pour les personnes qui auront instruit la jeunesse, quand leur zèle et leur application à procurer le salut des enfants sera publié devant tous les hommes, et que tout le ciel retentira des actions de grâces que ces enfants bienheureux rendront à ceux qui leur auront appris le chemin du ciel : ! »
Les paroles de M. de la Salir tiraient de ses exemples leur force el leur efficacité. Il était toujours le premier ;t tous les exercices, et il suffisait de le regarder pour être porté au recueillement. Il était si sévère à lui-môme et si fidèle observateur des règles, qu'on ne sentait aucune peine à suivre ses traces. Certains Frères lui exprimèrent la crainte que tant d'observances, si sagement établie-. ne pussent se soutenir dans la suite avec la même exactitude ; il répondit que Dieu ne lui demanderait compte que du présent, et non de l'avenir; mais que, pour lui. il était bien résolu de rester fidèle jusqu'à la fin2.
Ranimés par huit jours de retraite passés dans le commeree d'un Saint, les Frères reprirent courageusement le chemin de leurs écoles respectives, pour y distribuer les trésors de vie chrétienne qu'ils venaient de puiser à si bonne source. Quant à M. de la Salle, il allait donner ses soins à des œuvres nouvelles que la Providence lui indiquerait.
Il y avait une grande lacune dans renseignement au wii et au xvnie siècle. Entre l'instruction primaire des petites écoles, dont se contentait le peuple, et les études classiques des collèges et des universités, où 1 on se préparait ;mx carrières libérales, on ne trouvait aucun intermédiaire. Les classes moyennes de la société, petits bourgeois, propriétaires ruraux, commerçants et industriels i\r- villes, ne voyaient aucune maison d'éducation à leur portée : l'instruction primaire ne leur suffisait pas, études classiques leur étaient un luxe inutile . Sans prémé-
1 Méditation \\l . p. 62. — - Blain, t. II. p. 32. Maillefer, p. 199.
PENSIONNAT DE SAINT- YON 10:s
ditation de sa part, M. de la Salle fut appelé par la Providence à combler cette lacune, cl il imagina, dès 170.'), ce qu'on a nommé depuis l'enseignement primaire supérieur, ou renseignement secondaire moderne1.
Il était à peine établi à Saint- Yon, en effet, que certaines familles aisées de Rouen le sollicitèrent de prendre en pension leurs enfants. « La demande, conforme à ses vues, lui fut très agréable, dit son premier biographe-. L'instruction et l'éducation de la jeunesse étant le grand objet de son zèle et la fin de son Institut, il ouvrit sa maison avec joye à tous les enfants qu'on voudrait y envoyer, pour être élevez et formez dans l'innocence et la connaissance de la religion. » Au dire de Maillefer , on lui en « adressait de tous pais »,
Dans cette création. M, de la Salle ne perdait point de vue « son œuvre maîtresse et principale » de l'école populaire ' : mais il donnait une preuve nouvelle de la largeur d'esprit avec laquelle il concevait sa vocation, de la souplesse avec laquelle il accommodait son idée d'éducation aux besoins du temps et aux vœux qu'on lui exprimait. Il ne dédaignait pas non plus les avantages matériels au'un pensionnat lui procurerait; avec les bénéfices de Saint-Yon, il ferait vivre les maîtres si mal rétribués des écoles gratuites. C'est ce qu'il écrivit un jour au frère Thomas, son procureur général : « Vous vous plaignez que le noviciat est très pauvre ; je crois que le moyen dont Dieu veut se servir pour nous faire subsister, est de prendre des enfants en pension , de bien les instruire et de les bien élever5. »
M. de la Salle mit à la tête de ce pensionnat les Frères
' M. Duruy en fit l'aveu en 1867, Journal officiel, '2 mars. (Cité le 24 mars à VEnquête sur l'enseignement secondaire, en 1899, l. II.) — 1 Blain, t. II, p. A2. — :! Maillefer, p. 195. « II fut obligé <l<- former un collège séparé de la Communauté. » — ' Déposition devanl la commission d'Enquête sur l'enseignement secondaire, t. II. — " Cité dans Bi isson. Dictionnaire île pédagogie , p. 1518. Nous n'avons pas retrouvé ce texte dans la collection qui nous a été communiquée.
les plus capables. Avant toutes choses, il prit soin que la vie chrétienne y fût active. Par des règlements proportionnés à l'âge et à la condition des enfants, il en fit une espèce de pelil noviciat . « qui a toutes ses actions réglées el ses exercices de piélé marquez à l'heure1. >> Le catéchisme et l'histoire sainte, fidèlement récités et expliqués, formaient l'enseignemenl religieux.
L'enseignement profane lui divisé en deux parties. La première comprenait le programme de l'instruction primaire : la lecture du français . du latin, des manuscrits ou registres dans les différents modes d'écriture alors en usage, l'écriture, le calcul, la grammaire, le chant et le dessin. La seconde répondait au programme actuel de renseignement secondaire spécial : l'histoire, la géographie. (\v^ notions de littérature et de géographie, la tenue des livres, la comptabilité, la géométrie, l'architecture, l'histoire naturelle, et parfois même l'hydrographie, la mécanique, le calcul différentiel et intégral, la cosmographie, la musique et quelques langues vivantes; ces deux derniers cours, toutefois, étaient à la charge des parents -. Un ancien tableau de Rouenz a tout résumé en disant : < ( )n enseigne à Saint- Yon tout ce qui concerne le commerce, la finance, le militaire, l'architecture et les mathématiques; en un mot, toul ce qu'un jeune homme peut apprendre, à l'exception du latin. » Les divers éléments de ce vaste programme ont pu être réunis à l'aide des règlements, des livres de compte et même des cours manuscrits de quelques-uns des professeurs '. Certains cours étaient libres: et, d'après le Règlement, le préfel de pension consultait les parents, puis faisait connaître aux maîtres les éludes spéciales demandées pour chacun des enfants.
1 Bi ain ,1.11. |>. '.VI. — -' Dictionnaire >l<~ pêdayoyie de Buisson, 1. 11. p. 1548. — ■'' De I 77 i. Cité dans Buisson, p. liil s. — ■'• D'après Lu< ird, Vie, l. 1. p. 198. Évidemmenl (oui ce programme s'esi élaboré peu ;i peu et représente l'étal général des pensionnats 'les Frères au xviii' siècle : toul cela ne fui pas réalisé du premier coup à Sainl-Yon.
MAISON DE CORRECTION tOS
On comprend que l'étude d'une si belle organisation ait l'ait dire à M. Duruv. dans son rapport officiel du 2 mars lSli"1: « De ce premier essai sortit un enseignement qui, s'il en! été généralisé, aurait avancé d'un siècle l'organisation des écoles d'adultes et même de l'enseignement secondaire spécial. »
Le pensionnat de Saint-Ion fut conduit avec une si exacte discipline et un si grand esprit de foi, qu'en peu de temps les enfants parurent tout changés. « La plupart montraient tant de modestie, de piété et de docilité. » que leurs parents eux-mêmes ne les reconnaissaient plus2. Un si prompt succès ne multiplia pas seulement les pensionnaires, mais il attira encore à Saint-Yon une clientèle d'un autre genre.
Déjà M. de la Salle avait révélé, à Vaugirard et à la Grand'Maison , l'ascendant que la sainteté lui donnait sur les âmes indociles. Des jeunes gens indisciplinés et des hommes pervertis avaient été ramenés à la vertu par 1 influence de grâce qui émanait de lui. A peine eut-on reconnu, à Saint-Yon, les heureux effets de son action sur les âmes, que nomhre de parents lui amenèrent des enfants mutins, incorrigibles, ou même des jeunes gens intraitables, connus alors sous le nom de « libertins ». Ces adolescents, de familles honorables, enfermés là par l'autorité paternelle, payaient quatre cents livres de pension ;. Un Frère, qui leur était préposé, ne les perdait jamais de vue. Ils suivaient les mômes exercices de piété que les pensionnaires libres, assistaient aux mêmes catéchismes et aux mêmes exhortations. Leur programme (1 études était sensiblement le même. Avec les autres, ils étaient admis au réfectoire de^ Frères; et c'était là. souvent, qu'ils étaient le plus touchés par la grâce, à la vue des exercices de piété et de mortification pratiqués
1 Cité le 24 mars, .'i ['Enquête sur l'enseignement secondaire, en |t899, t. II.— 2 Blain, l. II, p. 32. — :t Lucard, Annales, I. |>. 22'.).
par les religieux, ou sous l'action pénétrante du recueillemenl qui les enveloppait1. A mesure qu'ils faisaient de plus sérieux efforts pour corriger leurs vices et réformer leur caractère, ils voyaient s'élargir devant eux les limites de la liberté.
Bientôt une colonie plus turbulente encore vint s'établir à Saint-Yon. Ce fut M. de Poutcarré qui l'offrit lui-même au zèle de M. de la Salle. Le bonheur avec lequel les Frères transformaient les jeunes « libertins » suggéra au premier Président de leur confier aussi des détenus. Ce sage magistral regrettait les effets désastreux de la prison sur les jeunes criminels. 11 était persuadé que, si elle est juste comme expiation des délits et comme sanction de la justice, la prison est immorale par la promiscuité qu'elle entraîne et par l'absence d'influences moralisatrices, de sorte que, au lieu de corriger la jeunesse, elle fortifie ses mauvaises inclinations. Plein de ces pensées, M. de Pontcarre pria M. de la Salle (rajouter cette œuvre de charité à ses autres entreprises de dévouement, et de recevoir les jeunes hommes que le Parlement ou le roi lui enverraient.
M. de la Salle éprouva quelque hésitation, parce que celle ouvre nouvelle entrait moins dans ses vues. Cependant, par égard pour un bienfaiteur insigne, il consentit à créer dans Saint -Yon une vraie pension de force2. La section déjà existante dc^ < libertins •> fut supprimée, et un bâtiment à part fut aménagé pour les pensionnaires détenus 3.
A leur arrivée dans la maison, ils manifestaient dordinaire leur mauvaise humeur par de violents accès de
1 l'i w\. II. p. 33. -' D'après Lucajid, Vie, 1, p. 203, la pension de force ne fui fondée qu'en \'\'<. — ; Ces détenus étaienl de condi^ lien- très diverses. I n ancien manuscrit, cité par Lucard, Vie, I, p. 205, tlil : i Ces messieurs étaienl en grande partie tics gens de qualité, quelques-uns de grandes familles, des officiers, des avocats, dea prêtres, des religieux, des négociants el une partie de jeunes étourdis. I i \ avail aussi plusieurs aliénés.