‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 193 sur 320 · MAISON DE FORCE · texte numérisé non relu

MAISON DE FORCE

colère. On les enfermait alors dans des cellules séparées. Seuls, les Frères chargés de les instruire pénétraient jusqu'à eux. Sous Faction calmante du silence et de la solitude, jointe aux douces influences des religieux charitables qui les visitaient, ils devenaient bientôt plus traitables et plus sociables. Dès lors on les tirait de l'isolement, et ils se mêlaient aux autres pour les repas, les réations, les exercices de piété et le travail.

Ils n'avaient à subir aucun dur traitement. « Le règlement de Saint -Yon ne ressemblait en rien au règlement d'une prison ; c'était plutôt celui d'un collège où rien ne dépasse les limites de la correction paternelle1. » Ils devaient se traiter entre eux avec beaucoup d'égards, éviter les contestations et les froissements ; il était interdit de se moquer des infirmités d'autrui -. La plus exacte discrétion tenait leurs noms cachés : on ménageait ainsi les justes susceptibilités des familles. Le directeur et le préfet des études connaissaient seuls l'origine de leurs pensionnaires.

Les détenus se livraient aux occupations les plus diverses. Tous pouvaient se donner l'innocente distraction de cultiver des fleurs sur la croisée de leurs cellules et d'élever des oiseaux en cage. Les uns s'appliquaient aux études et suivaient , avec les pensionnaires libres , les cours de géométrie, de dessin, d'architecture civile et militaire. Les autres préféraient les travaux manuels. Divers ateliers furent installés pour eux entre la prairie s vastes cours de récréation; là, de nombreux enfants indociles devinrent d'honnêtes ouvriers. De ces ateliers sortirent tous les travaux de sculpture, de serrurerie et de menuiserie qui. durant le xviiic siècle, furent exécutés dans l'établissement. On comprend sans peine que les Frères aient entrepris, en I72S. de bâtir eux-mêmes.

1 De Beaukkpairi:, Nxrtiae sur les maisons de forer, p. t>. — - Règhrnent des pensionnaires de Saint-Yon, dans Lucard, Annales, II. p. 230.

avec le concours de ces apprentis , leur nouvelle chapelle 1 .

C'est ainsi que M. de la Salle, en se laissant guider avec simplicité par la Providence, errait la « colonie agricole », la « maison paternelle » dont notre siècle se

fait tant d'honneur "-.

Quanl aux effets moraux de la pension de force, le chanoine Blain, qui les avait sous les yeux, en parle dans les termes les plus enthousiastes 3, « Il n'est pas croyable, dit-il, combien de gens foncièrement pervertis ont trouvé leur conversion dans cette maison, combien d'enfants rebelles et indomptables y ont perdu leur férocité el leur impiété... Plusieurs ont demandé l'habit des Frères et se sont enrôlez parmi eux. Plusieurs n'en ont voulu sortir que pour entrer dans des monastères... La plupart de ceux qui y ont été élevez font honneur à la maison, et donnenl l'exemple de leur sainte vie pour preuve de la bonne éducation qu'on y reçoit. »

L'importance de ces œuvres n'échappait point au public, et les gens rélléchis de Rouen savaient apprécier le trésor que la ville avait acquis en s'ouvrant à l'Institut. Dès l'année 1710, l'historien de la cité constatait que les établissements des Frères étaient également utiles à la religion et, à la société7'.

Ce n'est, pas ({ne les Frères fussent à l'abri de toutes difficultés. Files leur venaient parfois d'un côté où ils étaient en droit de n'en pas attendre. Le clergé paroissial, si /.élé qu'il tut pour les écoles charitables, l'était plus encore pour les privilèges curiaux : c'est ce qui donna lieu à plusieurs démêlés dont les biographes ont gardé le souvenir.

Le curé de Saint-Sever, M. Hecquet, prêtre pieux el

1 I'i'kiw \, Histoire sommaire <lr ht ville <!•' liouen, p. !>17. — 'On sait combien le système inauguré à Saint- Yon s'est développé de nos jours. Blain, i. Il, p. :\-l. — ' Histoire <!>• Ilouen. 1710, i. III.

ACCORD AVEC LE CURE DE SAINT - SE Y K H t09

fort dévoué, s'applaudissait d'avoir les Frères sur sa paroisse. Mais, bornant son horizon aux limites de son faubourg, il s'inquiétait moins de la liberté néeessaire au développement de l'Institut, que des intérêts de son église particulière et de l'édification de ses propres paroissiens. C'est pourquoi, dès l'arrivée des Frères, et surtout lorsqu'il les vit établir un pensionnat, toute sa préoccupation fut d'assurer en eux des paroissiens assidus à L'église. M. de la Salle, aussi respectueux de l'ordre établi qu'ami de la paix, consentit à signer, le 22 mars 1706, un accord avec le curé de Saint-Sever. En voici les clauses1 :

« 1° Que les Frères des escolles chrestiennes n'ouvriront point leur porte pour recevoir personne à leurs messes et offices ; .

a 2° Que tous les Frères et pensionnaires viendront faire la pasque à la paroisse :

<( 3° Que les pensionnaires seront conduits les dimanches pour assister à la messe paroissialle ;

« 4° Que le chapelain sera approuvé du consentement du curé ;

« 5° Que les pensionnaires trouvés capables de faire leur première communion par le sieur curé la feront à la paroisse ;

« (i0 Que le chapelain ne fera aucune bénédiction de cendres, cierges, bois et pain béni ;

« 7° Que les Frères feront à leur tour le pain béni :

« 8° Dans les maladies des Frères, ils recevront les sacrements du sieur curé :

« 9° Qu'en la procession du saint Sacrement, le chapelain sera tenu de venir au-devant avec un encensoir, pour recevoir le saint Sacrement qui sera posé dans la chapelle, et le conduira jusqu'à la porte;

1 La convention porte deux signatures: Hecquet, de la Salle. Archives de la Préfecture de Rouen, série I). n° 537.

« 10° Que, le jour de Pasques, il ne sera point célébré de messe à la chapelle, mais qu'ils assisteront à la messe paroissiale. »

M. de la Salle, eu signant celte convention, ne soupçonnait pas tout ce qu'elle lui ménageait de peines et d'humiliations. Si l'article qui obligeait les Frères de conduire les pensionnaires à la messe paroissiale était facile à accomplir en 1706, il offrit de graves difficultés dans la suite. En effet, les •< libertins » et les « détenus », moins dociles que les pensionnaires libres, profitèrent souvent de ces sorties pour s'évader. Une lutte alors s'engagea entre le cure de Sainl-Sever. qui. malgré tout, voulait qu'on respectai ses droits, et les Frères, qui tenaient à garder inviolable le dépôt confié à leur sollicitude. Nous verrons plus loin comment ce regrettable démêlé assombrit les dernières heures de notre Saint.

II semblait pourtant <pie le curé de Saint-Sever ne dût pas se montrer exigeant envers Saint- Yon; car M. de la Salle n'avait rien épargné pour que Saint-Yon rendit service à la paroisse. Il y avait, à Saint-Sever, une école gratuite fondée en 1699, grâce aune petite rente de cent livres, laissée à cet effet par un chanoine de la cathédrale. Mais cette école, mal dirigée, périclitait, lorsque, en 1706, par un acte de sainte générosité, sans demander la rente des cent livres, M. de la Salle ouvrit gratuitement une école pour les enfants pauvres du quartier*. En dépit de sa pi'opre détresse, il ne comptait pas avec les sacrifices.

Peu de temps après (pie les Frères de> écoles charitables eurent quitté l'hôpital et se lurent établis dans une maison particulière, le curé de Saint-Nicolas, sur la paroisse duquel ils habitaient, voulut qu'ils offrissent à leur tour le pain bénit et qu'ils assistassenl tous ensemble aux offices du dimanche dans son église. Exiger l'offrande du pain benil de pauvres qui ne vivaient que d'aumônes.

1 Cf. I.i i w.i.. Vie, i. I. p. 202.

DIFFICULTES A SAINT-YON 4i I

c'était évidemment dépasser les bornes de la discrétion. L'archevêque, devant lequel cette affaire fut portée, trouva une ingénieuse solution, en ordonnant que le curé de Saint-Nicolas payât le pain bénit et que les Frères en fissent l'offrande. La question de l'assistance aux offices lut plus difficile à régler. M. de la Salle ne pouvait vraiment pas se soumettre aux prétentions du curé de Saint- Nicolas; car c'était, pour les Frères, un devoir strict de se distribuer, chaque dimanche, dans les paroisses où ils avaient leurs écoles, afin d'y surveiller leurs élèves durant la messe et les vêpres. Afin de couper court au différend, le supérieur des Frères loua, pour ses disciples, une maison située sur une autre paroisse1.

Vers l'an 1708, d'autres difficultés surgirent au sujet de Saint- Yon. Des requêtes avaient été adressées à l'intendant de la ville, dans lesquelles on accusait les Frères des écoles et du pensionnat2. Les Frères y étaient représentés comme des maîtres incapables d'enseigner, portant préjudice aux gens du métier; on reprochait à M. de la Salle de mal nourrir les pensionnaires, quoiqu'il lui en revînt de grosses pensions. M. de Pontcarré, averti de ces accusations , invita l'intendant à venir avec lui à Saint-Yon, pour se rendre compte par lui-même de la situation.

L'humble supérieur, retenu en chambre par une incommodité , reçut les deux visiteurs dans sa modeste cellule. Il leur expliqua avec simplicité l'organisation de sa communauté : l'état des novices, appliqués exclusivement aux exercices de piété; la condition des Frères servants, chargés des travaux matériels; l'ordre suivi pour la formation des jeunes maîtres dans une sorte de scolasticat pratique. Quant aux pensionnaires, dit-il. « leur nourriture est réglée sur le prix de leur pension. Les uns ne donnent que cent livres, d'autres payent

1 Blain, t. 1. [>. :!î;i-3;i:i. — " Ibid., t. II, p. 405.

il 2 L'ETABLISSEMENT DK ROUEN

cinquante écus; il y en a qui sont sur le pied de deux, de [rois, et de quatre cent livres et plus; il est juste que la différence de prix fasse la différence de nourriture. Au reste, tous se portent bien. » Pour en donner la preuve , on fît défiler les pensionnaires sous les yeux de l'intendant. Il les trouva si florissants de santé, qu'il reconnut sans peine, dans les délations, un effet de la malveillance. et de la jalousie.

<< Eh bien, monsieur, lui dit alors ie premier Président, ne vous avais-je pas bien dit que vous vous en retourneriez plus content que vous n'étiez venu? »

S III

NOUVELLES ITTAQUES DES MAITRES ECRIVAINS ET DES MAITRES D ECOLE - M. DE LA SALI E SI PPRIME MOMENTANÉMENT LES ÉCOLES SULPICIENN] S. -\ RETRAITE AUX CARMES. — IL ÉTABLIT LES FI; PRÈS DE LA BARRIÈRE DE SÈVRES. — Il REVOIT SKS LIVRES

M. de la Salle avait espéré que son départ de Paris désarmerait ses ennemis. Son attente fut déçue; car les maîtres écrivains et les maîtres des petites écoles, qui jusqu'alors s'étaient fait la guerre, demeurèrent unis pour persécuter l'ennemi commun, l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes. C'était moins le supérieur des Frères que les Frères eux-mêmes qu'ils voulaient chasser de I enseignement. Pour arriver à leur fin, ils mettaient en œuvre tous les moyens; la justice étant trop lente à leur gré, ils n'hésitaient pas à recourir aux voies de l'ail, pour intimider et décourager les Frères.

Durant l'année 17»».'). ils ne cessèrent de fatiguer les Frères de leurs visites etde les harceler de leurs reproches II- entraient à l'improviste dans leurs classes, inspectaient

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