‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 194 sur 320 · ATTAQUES DES MAITRES ECRIVAINS · texte numérisé non relu

ATTAQUES DES MAITRES ECRIVAINS

les- élèves, notaient ceux dont le vêtement, pins propre, semblait annoncer une situation aisée, se permettaient des enquêtes sur l'état des familles, menaçaient les Frères de poursuites judiciaires, dès qu'ils croyaient avoir découvert un enfant qui ne fût pas pauvre. Ces menées jetaient beaucoup de désordre dans les écoles et tenaient les Frères sous le coup de perpétuelles alarme- .

Les maîtres écrivains, soutenus par le lieutenant de police, tirent irruption, le 4 août 1705, dans les classe's de la rue Princesse , mirent à sac toute la maison et tirent la saisie des meubles. M. de la Salle, qui était présent, sembla n'être revenu de Rouen que pour être témoin de cette scène de vandalisme. Les meubles eussent été emportés, si Guillemard 2, propriétaire de la maison n'eût fait opposition et ne s'en fût constitué gardien 3.

Le 19 novembre suivant, le curé de Saint-Sulpice déposa une plainte contre ces actes de violence. Il insistait particulièrement sur deux points : le mobilier lui appartenait, puisqu'il en avait été l'acquéreur, et les maîtres écrivains n'étaient pas en droit de le saisir; les Frères étant de simples maîtres dans les écoles de charité de sa paroisse, il s'opposait à l'exécution des condamnations portées contre eux.

Cette protestation, d'autant moins forte qu'elle était plus tardive, n'émut point la communauté des maîtres écrivains. C'est pourquoi leur syndic Larcher. dans un acte du l(.> mars 1706, présenta au lieutenant de police une requête tendant à débouter M. de la Chétardye de sa demande. Il nie les faits allégués par le curé de Saint- Sulpice. refuse même de le reconnaître pour le vrai

1 Blain, p. 36. — i François Guillemard, menuisier, étail propriétaire

• le la maison depuis 1696. — :i Les détails de celte affaire sont tirés «le la requête même du syndic Larcher, dont la copie est aux. Archives des Frères, <-t dont l'original étaii autrefois aux Archives de la ville de Paris, sons la cote I 56.

il, L'ÉTABLISSEMENT DE ROUEN

auteur de la requête d'intervention, et conclut qu'on ne peut le recevoir comme partie intervenante entre la communauté des écrivains, d'un côté, le sieur Guillemard et les Frères, de l'autre côté.

Les maîtres dc> petite- écoles ne s'agitaient pas moins que les écrivains. Nous avons dit (pie M. de la Salle avait été condamné, le M lévrier L704, par le chantre de Notre-Dame . chef de leur communauté. Il avait appelé de celte sentence au Parlement, persuadé qu'on lui ferait justice comme en 1690 et en L699. Mais, soit que les maître- d'écoles eussent mieux intrigué, soit que M. de la Salle eût de moins puissants protecteurs, la sentence du chantre tut confirmée par un arrêt en date du 5 lévrier 17061. La Cour, disait l'arrêt, « fait deirense> audit de la Salle, et à tous autres, de tenir aucunes petites écoles pour l'instruction de la jeunesse dans l'étendue de celte ville, fauxbourgs cl banlieue de Paris, sans en avoir obtenu la permission du chantre de l'église de Paris, avec assignation d'un quartier... Fait deffense audit de la Salle d'établir aucune communauté sous le nom de séminaire dc> maistres des petites écoles, ou autrement, nv de mettre à la porte aucun écriteau semblable a celui qui a été saisi. »

Cet arrêt, qui fut intimé à M. de la Salle en son domicile de la rue Saint-Honoré. le 19 mars 1706, était beaucoup trop sévère pour être observé; il ne tenait aucun compte de la transaction de 1699, qui avait fait passer les écoles de charité sous la juridiction des curés de chaque paroisse. "Le syndic Larcher était plus proche de son droit, lorsqu'il demandait, au nom des maîtres écrivains, «pie le cure de Saint-Sulpice n'admît dans ses écoles (pie des enfants vraiment pauvres et fût « tenu de faire fane un elal des noms desdits pauvres enfants — pour être mis es main- de M. le lieutenant général de

1 Archives nationales . !.. 515

ATTITUDE DU CURE DE SAINT-SULPICE ilîi

police, et communiqué au syndic desdits maîtres écrivains * » .

Celle malheureuse affaire n'eût point tant traîné en longueur, si le curé de Saint- Sulpice l'eût courageusement prise en main et eût usé de sa puissante influence pour la terminer. Mais, il faut l'avouer, il n'y intervint que mollement. Soit que son attention en fût détournée par ses autres occupations curiales, soit que son zèle pour les Frères fût refroidi par un défaut de sympathie à l'égard de leur supérieur, il paraissait laisser le champ libre aux ennemis de M. de la Salle. Ce fut sans doute pour leur donner satisfaction qu'il supprima . à cette époque, l'école qu'il avait ouverte, six ou sept ans plus tôt, rue des Fossés -Monsieur-le- Prince2. Sans doute, il aimait l'Institut, il le considérait comme une œuvre capitale: mais il le concevait autrement que M. de la Salle ne lavait constitué; la juste résistance du fondateur à ses projets de transformation était la vraie cause de leur différend.

Aux yeux de M. de la Salle, le curé de Saint-Sulpice n'en était pas moins son pasteur et son protecteur. Malgré le froid accueil qui l'attendait, il se faisait un devoir de lui rendre visite et de lui témoigner sa reconnaissance. M. de la Chétardye, en effet, était à peu près son unique ressource. Un jour qu'il allait prendre la pension des Frères, il n'en recul que des billets d'Etat. Ces papiers, alors fort décriés, refusés par les fournisseurs, jetèrent M. de la Salle dans la plus grande perplexité; de cette monnaie fictive il ne pouvait faire une monnaie sonnante. Il fallut qu'un sentiment de pitié inspirât à de> personnes charitables la généreuse idée de le tirer d'embarras3.

Dès qu'on fut au bout de cette somme, le supérieur des Frères se présenta pour avoir le reste de la pension :

1 Requête du syndic Lareher, citée plus haut : copie aux Archives des Frères. — - Nous empruntons cette particularité à Blaix, t. 11. p. 37. — 3 Blaiw, p. 39.

il ne reçut cette fois ni billets ni argent. Son angoisse lui extrême; réduit à mendier pour nourrir sa famille religieuse, il n'avait pas même la consolation de recevoir l'aumône qu'on ne refuse pas aux pauvres. Plutôt que de rendre ses enfants victimes de l'opposition personnelle qu'on lui faisait, il résolut de disparaître. Gomme Jouas, il voyait que, pour apaiser La tempête, il devait se sacrifier. Il se relira en effel au couvenl des Carmes déchaussés, rue de Vaugirard, el ne mil dans la confidence du lieu de sa retraite que deux ou trois des principaux Frères1.

On vil bien alors que l'opposition de M. de la Chétardve était toute personnelle. Car, dès que le frère Thomas, procureur, qui avait une grande influence sur le curé de Saint- Sulpice, l'eut averti que M. de la Salle avait disparu el que personne ne savait ce qu'il était devenu, M. de la Chétardye lui donna tout l'argent qu'il demandait. Plusieurs lois, d'ailleurs, M. de la Salle s'était déjà servi du grand crédit de ce Frère pour obtenir (\c> secours dans ses plus pressantes nécessités -.

Le saint fugitif resta quinze jours caché dans la maison des Carmes. Ce n'était pas. assurément, qu'il voulût se dérober au travail el à la peine; ce n'était pas non plus, comme on l'a dit parfois injustement, qu'il lût découragé par la persécution et hissé de vivre au milieu de ses Frères. C'était par amour de son œuvre qu'il s'étail momentanément éclipsé. Dans celte solitude du cloître, il ne s'occupa que de Dieu; il s'y plaisait à cause de ! estime particulière qu'il professait [tour sainte Thérèse el pour les- religieux de sa réforme. «< Il y puisa de nou-

1 lîi u\ . I. Il . p. 39. M \ii.i i i ii; , p. 206, ne dit p;i> le motif qui poussa M. de l.i Salle ■ < se retirer. — • Blain dil que ce Frère étail un simple convers, p. 39, ci que M. de la Chétardye lui proposa «le le mettre à La tête de l'Institut. Ce dernier poinl es) toul à fait invraisemblable; car, si M. Jr l.i Chétardye n'était pas sympathique à M. de la Salle, du moins M n'était pas dépourvu <l<- sagesse au point de s'arrêtera une si étrange pensée. Tous ces démêlés fâcheux onl ilù donner lieu à des rides que 1">i w\ ne nous paraît pas avoir assez examinées il«' près.

velles forces, dit Maillefer * , dans une prière continuelle, pour être en étal de soutenir avec courage les peines et les traverses qu'il prévoyait dès lors. »

Ses prévisions n'étaient que trop fondées. Car, si sa réapparition porta le calme et la joie dans le cœur de ses Frères, inquiets et attristés de son absence, elle réveilla toute l'animosité de ses adversaires. S'il eût été la seule victime dans cette guerre à outrance, il eût enseveli dans son cœur l'humiliation d'un pareil outrage et se fût résigné à disparaître de nouveau; mais les Frères, sujets à toutes sortes de malversations . résolurent d'abandonner la partie et de laisser la place libre. Us prièrent leur supérieur de les retirer des écoles sulpiciennes et de les disperser dans les nouvelles fondations. Après avoir pris l'avis d'hommes sages, M. de la Salle se rendit à leurs désirs, et, au mois de juillet 1706, il leur assigna des occupations dans les écoles de province. Ainsi périssait, par la jalousie des maîtres rivaux et par la faiblesse de ses protecteurs naturels 2, une œuvre qui, depuis dix-huit ans, avait produit de si heureux fruits sur la paroisse Saint- Sulpice.

Mais le peuple du faubourg aimait les Frères; ses sympathies hautement exprimées devaient relever l'œuvre des écoles. En effet, tandis que les maîtres laïques s'applaudissaient de leur victoire, il n'y eut qu'un cri dans la population pour redemander les Frères. Les pauvres surtout, si nombreux dans le faubourg, sentaient toute la grandeur de leur perte. Vainement essaya-t-on de rassembler de nouveaux maîtres; ceux qui se présentèrent n'étant que d'anciens Frères infidèles à leur vocation, on vit promptement que ces rebuts de l'Institut seraient à la fois un déshonneur et une grosse charge pour les écoles de charité3.

Force fut donc d'entrer en pourparlers pour rappeler

' Maillefer, p. 207. — s Blain, (. II, p. tô. — :i Ibid., p. 12.

1rs Frères. M. de la Chélardye écrivit à M. de la Salle, le conjurant de reprendre possession de ses écoles. L'humble supérieur avait trop de vertu pour ne pas fouler aux pieds son amour-propre. Avec une condescendance et un désintéressement digues de son grand cœur et de sa foi profonde, il répondit qu'il était prêt à revenir, pourvu que des moyens efficaces lussent pris pour assurer désormais aux Frères la tranquillité. Certes, la condition n'était pas onéreuse.

Pour la remplir. M. de la Chélardye ne trouva pas d'autre moyeu que de se rendre au désir si violemment exprimé par les maîtres écrivains et par les maîtres des petites écoles. Il convoqua chez lui les principaux des maîtres écrivains, et lit rédiger devant eux. par la main du notaire, un acte qui contenait en substanoe deux parties1. Dans la première. M. de la Chélardye protcslail que c'était lui qui avait chargé les Frères, en usant de son droit, de tenir Les reoies de charité de sa paroisse: que M. de la Salle avait été injustement poursuivi à ce sujet : que c'était lui qui avait pris à sa charge, à l'exemple de ses prédécesseurs, le loyer des classes, le logement et la pension des Frères; qu'il entendait que les Frères élisent à l'avenir toute liberté de continuer leurs fonctions9. Dans la seconde, il s'engageait à ne recevoir dans ses écoles que des enfants vraiment pauvres : un prêtre de sa communauté tiendrait un registre où seraient inscrits tous les enfants, avec leurs noms, leur âge et la condition de leurs parent-: les Frères ne recevraient aucun élève qui ne fût muni d'un billet d'admission signé par ce directeur des écoles. Ce fut M. Languet de Ger{

S ius savons par Bi lin, i. II. p. 38, que cet acte a été passé; mais nous ne l'avons vu nulle pari. Maillefeu, p. 205, parle aussi d'un traité passé avec les maîtres écrivains. Si nous parlons de deux partie-, c'esl pour mieux distinguer les clauses qui y turent insérées. — - Blajn, t. Il, p. 38. lu un suppose que les Frères quittèrent deux fois ces écoles; Maillefer n'esl pas de cet avis : nous supposons que Blain a été induit en erreur par deux récits différents du même événement

BËTOUR DES FREIUES 410'

alors vicaire et plus lard curé de Sainl-Sulpice, qui fut prépose à celle surveillance1.

Celte heureuse solution avait L'avantage de satisfaire à la fois les Frères et les maîtres laïques.

Les Frères revinrent au mois d'octobre 1700, après trois mois d'interruption. Le peuple, qui les attendait avec impatience, manifesta sa joie en leur faisant une véritable ovation. Ils venaient au nombre de douze, dix pour les classes des différentes écoles, un pour le temporel, et un pour la direction générale-. Depuis lors, ils ne furent plus inquiétés.

Les maîtres écrivains et les maîtres d'école n'eurent. en effet, aucun prétexte désormais pour les accuser ni pour pénétrer dans leurs classes. Vainement ils avaient tenté d'étouffer un Institut qui leur portait ombrage. Ils préférèrent, en veillant toutefois sur leurs privilèges, vivre en bonne intelligence avec les maîtres religieux.

Il est. d'ailleurs, à remarquer que les intérêts matériels étaient seuls engagés dans cette lutte ; les idées y étaient tout à fait étrangères. Ce serait donc un anachronisme que de [■©•présenter ces démêlés comme une première phase de la guerre déclarée, dans ces derniers temps, par l'enseignement laïque à l'enseignement religieux. Les mailles laïques et les Frères poursuivaient le même but moral; les mailles laïques, qui tenaient les écoles payantes r luttaient simplement pour la vie en retenant près d'eux leurs élèves.

Après avoir assuré la stabilité i\v< écoles charitables, il restait à trouver pour les maîtres une demeure définitive. Depuis leur arrivée à Paris, en 1688, les Frères avaient toujours habité rue Princesse. Mais cette maison n'était point faite pour une communauté. Etroite, située dans un quartier privé d'air, elle n'offrait aux Frères, pour leur récréation, qu'une cour bornée sur laquelle

1 Blain, t. II, p. i:>. Maillefeu, p. 205. — - Blain, t. II, p. i.i.

i20 L'ÉTABLISSEMENT DE ROUEN

plus de vingt ménages avaient vue. Cette gêne leur était si sensible que, la plupart du temps, les Frères aimaient mieux se priver de récréation que s'exposer à des regards indiscrets et malins. M. de la Salle, qui avait longtemps gémi de cette situation, crut, en 1707, que le moment était favorable pour obtenir un changement de résidence. Il pria le Frère procureur de trouver une maison commode, bien aérée, isolée comme il convient à une communauté, assez grande pour recevoir au besoin les Frères durant la retraite annuelle.

Le frère Thomas fut assez heureux pour découvrir, au quartier des Incurables, près de la barrière de Sèvres, une grande maison appartenant à l'abbé de Mascarini. qui répondait à tous les désirs de son supérieur. Il eut assez d'influence près de M. de la Chélardve. pour que celui-ci acceptât immédiatement de louer l'immeuble au prix de quatre cent livres par an. Noire Saint eut la consolation d'y installer ses enfants dès l'année 1707 '.

On ne tarda pas à voir que ce changement de résidence avait été préparé par la Providence en vue de l'avenir. Car, dès l'année suivante, lorsque des difiîeultés locales obligèrent les Frères à quitter l'école de Saint- Roch, M. de la Salle trouva un asile fort apprécié à la barrière de Sèvres. Il ne fut pas moins heureux , durant la famine de 1709, d'en profiler pour donner un abri à son noviciat.

La paix dont M. de la Salle jouissait enfin pour un temps avait été chèrement achetée par ses prières et par ses mortifications. Il exerçait sur son corps les plus effrayantes macérations, et il passait en oraison des heures entières, toujours à genoux, insensible à la fatigue (l'une vie si pénitente. L'habitude de prier dans une posture gênante lui fit pousser au genou une loupe

1 Cette maison étail exactement située rue de la Barouillère , entre la rue <!<• Sèvres et la me Cherche-Midi, sur lu côté nord-est. (D'après le plan tic Lacaille.)

Page 1