‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 206 sur 320 · FAMINE DE · texte numérisé non relu

FAMINE DE

La charité fît des prodiges pour soulager la misère. Louis XIV s'imposa des privations el envoya sa vaisselle d'or à la Monnaie. Mme de Maintenon sacrifia de même sa vaisselle d'argent, en disant : « S'il n'y avait qu'à manger sur de la faïence, nous en serions quittes à bon marché, » et elle se mit avec simplicité au pain bis pour ménager le froment. Le cardinal de Noailles lit fondre son argenterie pour en donner le prix aux affamés. « On voyait, à Paris, le curé de Saint- Sulpice en surplis, dans les marchés, distribuant de l'argent aux pauvres pour payer le pain qu'ils avaient sous les yeux et qu'ils n'auraient pu se procurer sans cette aumône1. » Ces efforts de la charité ne remédiaient qu'en partie au mal ; nombre de gens mouraient de faim, le pillage était, partout et la sécurité nulle part , des émeutes éclataient de tous côtés.

Une calamité qui pesait si lourdement sur tous les pauvres de France, ne pouvait épargner les Frères des Ecoles chrétiennes. Us souffrirent, en effet, du froid et de la faim; mais, pleins de confiance en Celui auquel ils avaient consacré leur vie, ils attendirent de lui seul les secours dont ils eurent, à certaines heures, le plus pressant besoin. Leur père, d'ailleurs, leur donnait le plus constant exemple d'abandon à la Providence.

S'il eût été seul en cause, M. de la Salle eût supporté avec joie les privations. Mais, chef d'une grande famille, il s'inquiétait du sort de ses enfants. Il savait que, pauvres partout, ils avaieul parloul à souffrir; aussi faisait-il les plus grands efforts pour atténuer dans leurs maisons les tristes conséquences de la misère publique, Grâce à l'esprit de mortification, solidement établi parmi les Frères, il réussit, avec d'insignifiantes ressources, à sauver du moins leur vie. Nulle part les classes ne furent interrompues.

' Gaillakmn, t. VI, p. 442.

Mais aucun établissement ne lui donna plus de souci que celui de Rouen. Partout ailleurs, les Frères étaient fondés; leur allocation, quelque minime qu'elle fui . parait aux premières nécessités. A Rouen, cette allocation n'était que de six cents livres pour les dix Frères appliqués aux écoles; leur logement payé, il ne leur restail que la dixième partie du nécessaire. Pour suppléer à celte insuffisance du traitement, M. de la Salle avait compté sur la charité des âmes dévouées cl sur les revenus de Saint- Yon. Mais, durant la famine, ces deux ressources lui manquèrent à la fois1. En effet, les bienlai leurs se firent plus rares, et souvent l'humble supérieur, devenu quêteur pour ses Frères, essuya de pénibles rebuts dans les maisons les plus opulentes. Du côté de l'archevêché, il n'éprouvait plus les mêmes sympathies qu'autrefois ; car M. d'Aubigné , qui avait succédé à M. Golbert, et qui se montrait si compatissant pour les au 1res pauvres de la ville, se laissait influencer par d'anciens préjugés contraires à M. de la Salle, et croyait avoir assez fait pour les Frères en les tolérant dans ses écoles2. Saint-Yon, par ailleurs, ne pouvait se suffire à lui-même; les produits toujours maigres d'un terrain sablonneux et ingrat , se trouvaient réduits presque à rien, par suite des ligueurs de l'hiver. A tout prix, il fallait diminuer celle communauté de Rouen, composée de trente membres, tant Frères que novices, pour ne pas les exposer à mourir de faim.

M. de la Salle^ dont les inspirations étaient toujours généreuses, laissa dans leurs classes les Frères des écoles. et il emmena tous ses novices à Paris. Il s'impo-ait ainsi d'énormes sacrifices pour conserver à la ville de Rouen dr-^ maîtres qu'elle ne payail pas. Il avait l'espoir que, pour pn\ de -<>n désintéressement, la Provi-

1 Blàin, t. II, p. 58-59. -' M. Colbert était mort le 10 novembre 1707; M. d'Aubigné, ancien vicaire général 'le Chartres el évêque de Noyon, lui succéda le 23 décembre 1707, el arriva ;'i Rouen le 10 juillet 1708.

dence susciterait à Paris des bienfaiteurs dévoués. L'intérêt que portaient à son œuvre Mme de Maintenon, Mmc des Voisins, les Filles de la Croix, l'abbé de Saint- Germain, cardinal d'Estrées, et d'autres amis, légitimait ses espérances.

La misère fut grande, néanmoins, à la maison de la barrière de Sèvres. Car, si elle était grande pour la communauté des Frères de Paris, la maison se trouva très étroite pour les quarante personnes que M. de la Salle dut y recevoir en même temps. Les Frères y étaient entassés plutôt que logés. Ils n'avaient pour lits que de misérables paillasses, la plupart étendues par terre; ils s'y couchaient le soir , enveloppés de couvertures qui les gardaient mal contre le froid. Quant au régime, nous le connaissons par une lettre du Saint. A un Frère qui se plaignait de la dureté des temps, il écrivit : « On mange icy du pain bis, on en met sur la table. De mesme , on en donne à Reims une demi-livre à chaque repas et quatre onces pour le déjeuner. On me mande d'Avignon que tous les habitants sont réduits à une livre de pain, laquelle livre de pain ne pèse que douze onces. On donne aux Frères deux onces au déjeuner et cinq onces au dîner. Je ne puis pas vous envoyer d'images, je n'av pas de quoy avoir du pain pour quarante personnes que nous sommes1. »

Le pain manqua souvent, en effet, chez M. de la Salle, et sa détresse était si connue, que le boulanger refusait de lui en donner sans argent comptant. Dans ces heures d'angoisse extrême pour son cœur de père, il recourait à la prière et se jetait dans les bras de la Providence. Dieu venait en aide à ses humbles serviteurs d'une façon parfois inattendue. Un jour que le Saint avait quitté la maison sans y laisser une bouchée de pain, il rencontra une personne charitable qui voulut

1 Lettres, série A, n° 6.

savoir où il allait : « Je m'en vais célébrer la sainte messe, dit- il, et prier Dieu qu'il envoie ce qui est nécessaire pour vivre aujourd'hui à notre communauté, qui esl dépourvue de nourriture et n'a pas de quoi en avoir. - Allez en paix , lui répliqua son interlocuteur, touché de cette lamentable situation , je vais y pourvoir moimême. » Dix écus arrivèrent, en effet, à la Communauté eî donnèrent du pain pour quelques jours1.

Ces attentions de la Providence ne passaient point inaperçues. Notre Saint en prenait occasion d'exciter les Frères à la confiance, et il leur disait avec l'accent du plus parfait abandon : « Ne craignez point, Dieu ne manque jamais à ceux qui espèrent en lui. Tout esl accordé à la vive foi et à la parfaite confiance, les miracles même, quand ils sont nécessaires. Jésus-Christ s'est obligé de fournir, à ceux qui cherchent son royaume et sa justice, tout le reste... Si nous fixons nos désirs sur son bon plaisir, nous soulagerons nos peines, nous finitons nos inquiétudes, nous tirerons du fond de la pauvreté un fond de mérites. Dussions-nous mourir de faim, si Dieu nous trouve soumis, il couronnera au moins au ciel notre vertu et nous rangera parmi les martyrs de la patience -. »

De si nobles paroles n'étaient point vides des sentiments qu'elles exprimaient. Notre Saint avait si profondément dans le cœur cette confiance chrétienne, qu'elle inspirait toutes ses lettres, qu'elle dirigeait tous ses actes. Sans une confiance aveugle en la Providence, il n'eût pas tenu sa maison toujours ouverte clans ce temps de disette extrême. Aucun postulant ne fut refusé durant cet hiver de 1709. Si les Frères se plaignaient parfois que leur supérieur reçûl si aisément des gens dont la persévérance n'était pas assurée, il leur répondait avec

I'.i.ain .i.II. p. 60. - - Ibid., t. 11. p. 64

LES FRÈRES TOMBENT MALADES i iT

simplicité : « Ils ont fait une bonne retraile qui sera avantageuse à leur salut '. »

Les miracles de Providence sur lesquels il comptait ne manquèrent pas. car l'Institut traversa la lamine de 1709 comme il avait traversé celle de 1693, non pas certes sans souffrir, mais sans subir aucun deuil et sans faire de dettes. Notre Saint aimait à en rappeler le souvenir avec un certain air de triomphe : « Qui était plus pauvre que vous autres, et qui a trouvé dans la pauvreté plus de secours que vous? Combien de misérables la Providence semblait- elle alors avoir oubliez pour ne se souvenir que de vous!... Sans biens, sans revenus, sans fond . vous avez subsisté dans un temps où la famine se faisait sentir ou craindre dans les familles les plus opulentes. Plusieurs communautez, riches ou à leur aise, y ont trouvé leur ruine ou se sont trouvées chargées de dettes. Pour vous, vous voilà ce que vous étiez. Si vous n'avez rien , vous ne devez rien ; et votre nombre même s'est multiplié dans ces jours malheureux-. »

Cependant la communauté, après avoir échappé à la faim, faillit être décimée par la maladie. Les privations avaient fait de vrais ravages dans les tempéraments ; il en résulta un état de faiblesse qui, joint au défaut d'air et de nourriture saine, amena le scorbut. Six des principaux Frères furent atteints de ce terrible mal : leur perte eût causé la désorganisation des écoles religieuses.

Dans cette occasion, la charité de M. de la Salle déploya la plus grande activité. Il commença par isoler les malades, afin de préserver les autres de la contagion. Incapable de les soulager lui-même, il chercha un spécialiste qui voulût bien leur donner des soins. Comme son extrême pauvreté ne lui permettait pas de payer des honoraires de médecin, il recourut au célèbre Helvétius, pour obtenir que le spécialiste acceplàt d'assister gratui-

' Blain, t. II, p. 60. — - Ibid., p. 61-62.

tement les Frères. Il les conduisit lui-même chez le médecin, pour les encourager de sa présence et de sa parole, pendant les douloureuses opérations qu'ils devaient subir. Le médecin fut si touché de la vertu des Frères et de la sainteté de leur père, qu'il acheva par affection pour eux ce qu'il avait commencé par déférence pour Helvétius. A force de prières et de remèdes, la guérison fut obtenue en peu de jours1.

Mais M. de la Salle était à peine sorti de celte préoccupation, qu'il fui en butte à d'autres soucis. Le frère Barthélémy, nature assez délicate, avait beaucoup souffert de la famine; par suite, une affection scrofuleuse s'était déclarée chez lui. Les Frères, qui regardaient le mal comme incurable et contagieux, prirent peur, et, oubliant ce qu'ils devaient de reconnaissance à leur maître des novices, demandèrent son renvoi. Son départ semblail d'autant plus facile, que, son père étant venu à mourir, les habitants de sa paroisse faisaient de vives instances pour qu'il le remplaçât comme instituteur. L'humble Frère ne voulut se résoudre à rien par luimême ; il consulta son supérieur , auquel il exposa son désir de vivre et de mourir au milieu de sa famille adoplive. Après une nuit passée en prière, M. de la Salle lui répondit qu'il le garderait dans l'Institut. C'était la réponse même de Dieu, qui destinait le frère Barthélémy à être la colonne de l'Institut dans les plus mauvais jours

Ce sage maître des novices continua, en eilet. de conduire avec prudence l'œuvre de formation des jeunes Frères. 11 resta à Paris, avec sa communauté, jusqu'en 1 7 1 .") ; car ci' ne l'ut qu'après son grand voyage dans le Midi que M. de la Salle ramena son noviciat à Saintï on.

1 Blain, I. II. p. 62-63. — -' Cf. I'.i.vin. I. II, Vie du Frère Barthélémy. Lucard, Annales, t. 1. p, 238,

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