‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 216 sur 320 · PREMIER VOYAGE DANS LE MIDI · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE DANS LE MIDI

écoles était, même pour les classes aisées, une cause- de séduction. « Il s'agit, ajoutaient -ils, de détruire plus de vingt familles, qui n'ont d'autre art que celui de maître écrivain, et qui ne sont plus dans l'âge ni en état d'en prendre d'autre '. »

Leur plainte l'ut portée par les consuls devant le conseil de ville, le 2i juillet 1711. Plus amis de la liberté que ne l'avaient été ceux de Paris et de Rouen, les magistrats d'Avignon n'exigèrent point que les élevés des Frères eussent un certificat de pauvreté; mais ils abandonnèrent l'enseignement primaire de la ville à la libre concurrence. C'était inviter les maîtres écrivains à recruter leurs élèves, et à mériter la confiance des familles, par leur valeur pédagogique. Une solution si libérale dut procurer une grande joie au saint fondateur, qui échappait ainsi aux vexations dont il avait tant souffert à Paris. Ce fut pour lui un nouveau motif de s'attacher à la ville des papes.

D'Avignon il se rendit à Marseille, où il séjourna une grande partie du mois d'août2. La bienveillance extraordinaire qu'on lui témoigna lui fit peut- être concevoir dès lors le dessein d'y établir un noviciat: car l'année suivante cette fondation fut, comme nous le verrons, l'objet -es premiers soins. De Marseille, il écrit à Gabriel Drolin, à la date du 2i août : o Je retourne en France". » Il y était appelé, en effet, pour une 1res grave affaire, dont les commencements remontent à quatre années plus haut, et que nous présenterons entièrement dans un seul récit.

A partir de cette époque, septembre !7I 1 . nous pouvons dire que le serviteur de Dieu fut toujours sur la croix. Depuis 1079, date de l'ouverture de la première école, il avait été contredit, humilié, calomnié; il avail

: Archives de la ville d'Avignon, 37' volume des Délibérations, fol. 67 et suiv. — - Note du frère Claude. — :! Lettres, série C, n° 54.

fc70 RETOUR DU NOVICIAT A PARIS

véritablement enfanté son œuvre dans la douleur. Il y avait eu cependant, pour lui, quelque relâche dans l'épreuve. Mais, à partir de 171 I , il est crucifié pour elle : sa destinée est désormais de souffrir et de mourir pour elle. Nous allons le voir perdant son honneur humain dans un procès que le parjure intente à son innocence. Nous le verrons, à la fin, terminer ses jours sous le coup de sévérités injustifiées qui tendaient à diminuer son honneur sacerdotal.

§ III

AFFAIRE DE M. CLÉMENT. — UN SÉMINAIRE DES MAITRES DE CAMPA'. A SAINT-DENIS. — JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE ACCUSÉ d'avOIR SUBORNE i \ MTNEUR. — IL EST CONDAMMÉ

Pour prendre à ses débuts la honteuse affaire que nous avons à raconter, nous devons revenir en arrière, jusqu'au printemps de 17071. M. de la Salle élait au repos, rue Saint-Honoré, par suite de l'opération qu'il avait subie au genou , lorsqu'il reçut la première visite d'un jeune clerc, nommé Clément8.

M. Clément, fils d'un célèbre chirurgien de Paris, avait alors vingt-deux ans environ. C'élail un jeune homme ardent, d'un zèle impétueux, très désireux de créer une œuvre nouvelle. Il avail visité l'école de la rue Princesse, et, 1res frappé de l'enseignement professionnel qui - y donnai! depuis la chute de l'Ecole dominicale, il conçut le dessein de fonder une école d'apprentissage, OÙ les en fan i s seraient élevés, depuis l'âge de sept ans jusqu'à

1 l'.i u\ adopte la date du mois de décembre 1707. Mais nous croyons que l'opération faite à M. de la Salle es! du mois de février 1707, d'après sa lettre du 1er avril. /. ettres, série I l. — - Dans ce récit, nous

suivrons Blain, !. Il , p.

LES PROPOSITIONS DE M. CLEMENT fc7i

vingt, dans L'exercice de quelque métier. Plein de son idée, il alla l'exposer à M. cbe la Salle et se jeta à ses pieds, le conjurant de lui donner deux Frères pour l'aider à réaliser une œuvre si sainte

M. de la Salle, en homme sage qui ne veut ni déeourager l'initiative ni se jeter dans les hasards, répondit qu'il se prêterait volontiers à cette œuvre niais seulement dans la mesure où elle serait conforme aux fins de l'Institut. « Et quelles sont les fins de l'Institut? > lui demanda M. Clément. Dans un Mémoire qui ne nous est point parvenu, M. de la Salle expliqua au jeune homme que l'Institut formait des Frères pour les pauvres des villes, et des maîtres laïques pour les écoles de la campagne. Après trois jours de réflexion, M. Clément déclara qu'il ne prenait aucun intérêt à la formation des Frères, mais qu'il donnerait volontiers les mains à la création d'un séminaire de maîtres d'école. A dater de ce jour, il poursuivit un plan qui répondait à la fois aux idées de M. de la Salle et aux siennes : ouvrir, dans une même maison, un séminaire de maîtres et une école professionnelle.

Ce projet n'était pas de nature à déplaire à M. de la Salle; car les maîtres qu'on formerait dans le séminaire trouveraient, tout près, une vraie école d'applicalion. Par ailleurs, les ressources paraissaient assurées: car. d'un côté. M. de la Salle avait une somme d'argent en réserve pour sa chère œuvre des maîtres de campagne, et de l'autre. M. Clément, à qui ses parents donnaient déjà une somme de huit cents livres pour ses menues dépenses, était en instance pour ohtenir une riche abbaye.

Malgré ces espérances de succès, M. de la Salle ne se pressa point. Il ne se déterminai! en toutes choses qu'après avoir mûrement réfléchi et longuement prié : il attendait que la Providence le mît dans la nécessité d'agir. Dans le cas particulier, il craignait l'inconstance du jeune Clément. Pendant pins d'une année, il se laissa importuner

sans se décider; mais plus il hésitait, plus M. Clément se pendait pressant, multipliant les visites et les lettres pour arriver à son but. Et comme cette ardeur même, par son excès, inspirait de la défiance au prudent serviteur de Dieu. M. Clément lui protesta qu'il sacrifierait jusqu'à ses vêtements plutôt que de manquer à sa parole.

Après avoir épuisé toutes le- précautions de la prudence humaine, M. de la Salle se rendit enfin aux sollicitations du jeune Clément. Il s'assura d'abord que le cardinal de Noailles approuverait l'œuvre, puis il se mit en devoir de chercher une maison propre à ce dessein. Le choix en tut assez laborieux; d'une part, l'archevêque n'adopta point que le nouveau séminaire tut établi dans Paiis. sans doute pour éviter les contestations jalouses des maîtres écrivains ; d'autre part . M. Clément n'accepta point Villiers-le-Bel, où le curé cependant promettait aux Frères le meilleur accueil, parce que ce village était trop éloigné de Paris. En acceptant, à cette époque, l'école depuis longtemps proposée par Mlle Poignant, à Saint- Deuis. M. de la Salle détermina, pour le séminaire des maîtres, le choix de cette ville. La maison qui parut le mieux convenir au plan projeté appartenait à M" Poignant, sœur de la fondatrice de l'école. M. Clément l'acheta pour la somme de treize mille livres.

Mais, le marché conclu, il fallait passer le contrat, il fallait verser une première somme d'argent. Le contrat ne pouvait être passé ni au nom de M. Clément, qui était mineur, ni au nom de M. de la Salle, qui était notoirement le supérieur d'une communauté non munie <lc lettres patentes. In tiers prêta son nom : ce fut M. Rogier, ami intime du fondateur des Frères, qui avait joint -es instances ;i celles de bien d'autres, pour l'engager ;i accepter les offres du jeune Clément. Pour ce qui étail de l'argent, M. Rogier, simple prête-nom, n'en voulait point donner; cl M. (dément, qui n'avait pas

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