L'ECOLE SAINT-MARTIN REFUSÉE
Le premier coup vint du côté de Saint- Martin. Le curé, qui n'était sans doute pas janséniste lui-même1, se prêta du moins complaisamment aux menées du parti8. Lorsque ioul fui prêt pour introduire les Frères dans son école, il déclara à M. de la Salle qu'il ne la leur confierait pas. En homme habile, qui avait de la naissance et de l'esprit, il prit des détours pour ne pas encourir le blâme de l'opinion.
Il commença par faire entendre aux bienfaiteurs de l'école qu'il valait mieux donner les classes à dv< ecclésiastiques qu'aux Frères: car. dit-il, les Frères suivenl dans leur enseignement des pratiques désastreuses pour l'instruction des enfants, et ils ne rendront, d'ailleurs, aucun srevice à la paroisse; si les écoles sonl aux mains d'ecclésiastiques instruits, les enfants de la paroisse y gagneronl Les bailleurs de fonds une fois gagnés, il se mil en demeure d'avoir l'assentiment del'évêque; il lui représenta que les donateurs avaient changé d'avis au sujet de l'école, et qu'ils étaient disposés à retirer leurs fonds plutôt que de souffrir qu'on la mît aux mains âv^ Frères. Le pieux prélat, qui ne soupçonnait aucune intrigue, erul le curé sur parole, et, malgré le désir qu'il avait d'établir les Frères dans toutes les paroisses de la ville, il sacrifia ses inclinations personnelles pour ne point soulever la population par un coup d'autorité.
N'ayant plus à craindre aucune opposition, le curé se présenta, l'air abattu, chez M. de la Salle, cl lui annonça (pie l'école de Saint-Martin ne sérail pas donnée aux Frères. Et comme il essayait de lui faire agréer les prétextes qui avaient déterminé le changement, le serviteur de Dieu, sans se troubler, mais aussi sans se laisser leurrer, l'interrompit en lui disant simplement : " Dieu soi! béni ! apparemment que ce n est pas sa
1 S'il eût été janséniste, il n'eût p;>s invité un jésuite à prêcher son Carême. — - Blain, t. II, p. 87-88. Maillefeh, p. 239-240.
volonté que cet établissement se fasse '. » Le Saint remercia humblement le curé de Saint-Martin de la peine qu'il s'était donnée, el , demeuré seul, il se prosterna pour adorer les ordres de la Providence.
Les deux Frères de l'école Saint-Laurent n'avaient pas peu contribué à accréditer ce préjugé, que, par suite des exigences inflexibles <lu serviteur de Dieu, la vie des Frères étail incompatible avec la bonne tenue des écoles! En effet, astreints par M. de la Salle à venir tous les jours aux exercices du noviciat, ils regrettèrenl la liberté d'allure dont ils avaient joui jusqu'alors; moins soucieux du profit que leur vertu pouvait retirer de celle régularité! que peines de l'assujettissement où ils étaient réduits, ils résolurent de secouer le joug. Au lieu de se plaindre à leur supérieur, qui ne les eût point écoutés, ils allèrent porter leurs doléances aux fondateurs de leur école. Ils prirent ces zélés bienfaiteurs par leur coté sensible: cal ils leur représentèrent que et1 va-et-vient continuel, de l'école au noviciat, était incompatible avec la bonne tenue dc^ classes et nuisible au progrès des entants. Ils ne manquèrent pas de faire observer qu'une partie des ressources de la fondation passait à l'entretien <\u noviciat.
La plainte paraissait trop fondée pour n'être pas favorablement accueillie. Les bienfaiteurs prièrent M. de la Salle, dans l'intérêt dc^ écoles, de laisser les deux Frères dans l'état où ils avaient été d'abord. L'humble supérieui s'v résigna, quoiqu'il prévît bien tout le dommage (pieu subiraient les'deux indépendants; car, une fois soustraits a sa vigilance, ils ne manqueraient pas de tomber dans le relâchement8.
(Test ce qui arriva. Leur infidélité leur enleva à tel point le sens moral, que peu de temps après, au plus fort de la persécution, ils eurent l'impudence de dire à
1 Parole tirée de Maiiim i i; . p. 240, — "-' Hlain. 1. Il, \>. 86-87.