EMBARRAS DU FRERE BARTHELEMY
du premier biographe. Il n'es! pas vrai que M. de la Salle désespéré du succès, ail jamais abandonné l'Institut, qu'il se soil jamais caché à ses Frères, qu'il ail même suspendu son administration. Sou caractère garde, devant la postérité, la beauté morale d'une fidélité que ni les contradictions ni les trahisons n'ont jamais altérée. Si. aux heures les plus critiques, son âme lui troublée et hésitante, il n'en vint jamais à rejeter un fardeau qui. cependant, pesait si lourd sur ses épaules meurtries.
Néanmoins sa longue absence eût été désastreuse pour l'Institut, si la main de Dieu n'avait sauvegardé son œuvre. Par défaut de prestige et d'autorité, le frère Barthélémy ne put défendre l'Institut ni de certains désordres intérieurs ni dc^ graves atteintes portées aux règles par le dehors.
Certes, le frère Barthélémy était un religieux excellent, dune foi vive, d'une piété angélique, d'une régularité parfaite quoique sans raideur, d'un dévouement sans bornes. Mais, naturellement doux et conciliant, d avait le caractère timide dans l'exercice de l'autorité. D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, l'autorité n'était point officiellement dans sa main. Si M. de la Salle, en partant, l'avait chargé de l'expédition des affaires, il ne l'avait pas proprement établi supérieur; il ne l'avait pas investi publiquement de ses pouvoirs, et le frère Barthélémy avait trop de modestie pour se prévaloir, par lui-même, de la confiance dont l'avait honoré le fondateur. Sans doute, en l'absence du supérieur, les Frères et les étrangers recouraient à lui, pour régler les questions qui exigeaient une solution immédiate; mais ces consultations spontanées ne lui conféraient pas une autorité qu'il ne pouvait tenir que d'une élection régulière. Jusqu'alors l'autorité avait été d'autant plus souveraine et incontestée, qu'elle avait toujours élé exercée par le fondateur lui-même: pour être maniée la première loi- par un Frère, il fallait que la transmission en lût indiscutable. Dans une situation
si mal définie, et par conséquent si fausse, le frère Barthélémy dut éprouver les plus graves embarras. S'il commit quelques faiblesses, l'histoire doit tenir compte, à la décharge de sa mémoire, des difficultés spéciales qu'il eut à surmonter.
Le frère Barthélémy se trouva d'autant plus désarmé. que, dans les commencements surtout, on entendit peu parler de M. de la Salle. Beaucoup de Frères ignoraient le lieu de sa retraite; plusieurs crurent sans doute qu'il avait pris la fuite à l'occasion du procès Clément: la malveillance aidant, le bruit se répandit même qu'il avait, par découragement, abandonné l'Institut; après quelque temps, on alla jusqu'à le croire mort. Ces suppositions, fruit d'imaginations en travail, n'en produisaient pas moins de funestes effets. Pour peu qu'on observe les circonstances dans lesquelles elles se sont produites, le Saint n'en sera point rendu responsable.
Nous savons déjà que son départ, au carême de 1712, avait été déterminé d'avance, et qu'il ne se mit en route qu'après avoir minutieusement arrangé les affaires dé l'Institut et du procès Clément; ses ennemis seuls pouvaient, par esprit de dénigrement, l'accuser d'avoir pris la fuite. Il est vrai qu'on eut peine à suivre son itinéraire, et que souvent les lettres qu'on lui adressait se perdirent; mais la lenteur des communications, ses changements fréquents de résidence, l'organisation rudimenlaire (\v> postes et l'infidélité dv^ courriers, ne nous permettent pas d'en être surpris. Quant à son silence, surtout par rapport aux frères de Paris, nous observerons qu'il ne fut pas absolu, et qu'il s'explique d'ailleurs par les sentiments qui agitèrent alors l'âme du serviteur de Dieu.
Il crut, trop aisément peut-être, mais enfin il crut que ses adversaires de Paris avaient enfin gagné les Frères, et que les Frères ne le reconnaissaient plus pour leur supérieur. Il interpréta ainsi l'envoi, sans protestation,
TROUBLES DANS LA COMMUNAUTE DE PARIS 52b
des sentences où Ton affectait de l'appeler seulement supérieur des Frères de Reims ou ancien chanoine de Reims. Il fut confirmé dans celle pensée par la nomination, que provoqua le frère Barthélémy, de supérieurs ecclésiastiques dans toutes les villes où il y avail dis Frères. Comment se serait-il imposé à des hommes dont il se croyait rejeté? Lui qui avait si vivement désiré de descendre au second rang' et d'obéir à un Frère, comment aurait-il alors défendu sa supériorité en l'exerçant malgré tout? A ce sentiment se joignit peut-être le dessein, que ses biographes ont du reste marqué, de mettre les Frères dans la nécessité d'exercer une autorité qu'il voulait à tout prix laisser entre leurs mains. S'il laissa de nombreuses lettres sans réponse, ce ne fut point indifférence pour une œuvre qu'il aimait et dont il s'occupait toujours, ce fut une attitude inspirée par un état d'âme également douloureux et respectable, dont les éléments étaient la défiance de soi, le respect d'autrui et d'indicibles combats intérieurs.
Quels qu'aient été les mobiles de sa conduite, l'absence du serviteur de Dieu devint une occasion de perturbation pour les maisons du Nord, principalement pour la communauté de Paris.
Dans le désarroi d'une maison privée de maître, quelques sujets tombèrent dans le relâchement, d'autres doutèrenl de leur vocation. La plupart d'entre eux, pleins de vénération pour la vertu du frère Barthélémy, se soumirent à son autorité : mais, pour sauver la communauté, il fallut congédier certains esprits indociles.
M. de la Salle partisses adversaires (levaient se remuer pour réaliser enfin leurs projets. Lui seul avait l'ait échec à leur entreprise; ils avaient désormais le champ libre. Ils agirent en effet.
Depuis l'affaire de 1702, il y avait toujours eu un supérieur ecclésiastique pour les Frères de Paris. Son autorité, sans doute, était restée purement nominale;
mais, à L'occasion, elle pouvait devenir active. En 1712. supérieur étail M. de Brou, prêtre attaché à la communauté de la paroisse Saint- Sulpiee1. C'est lui qui fut chargéde remanier les constitutions de l'Institut desFrères. Esprit simple et droit, plus zélé que réfléchi, ayant un grand crédit par sa naissance et par sa vertu, M. de Brou n'était (railleurs que le mandataire de M. de la Chétardye,
M. de la Chétardye, dont le zèle et la droiture sont au-dessus de tout soupçon, concevait l'Institut, nous l'avons dit, autrement que M. de la Salle. Il aurait voulu supprime]' certaines pratiques en usage parmi les Frère-, soit parce qu'il les jugeait trop austères, soit parce qu'il les trouvait incompatibles avec la vie de maîtres d'école. La forme du gouvernement lui déplaisait. Au lieu de tenir les Frères groupés en une communauté unique et dépendants d'un même supérieur général, il voulait autant de communautés isolées qu'il y avait de paroisses possédant des Frères. Les Frères eussent été essentiellement paroissiaux ou diocésains, sous l'autorité d'un supérieur ecclésiastique, sans aucune administration centrale. Dans chaque paroisse, les Frères eussent été inamovibles. Un noviciat commun fût devenu inutile: chaque communauté eût recruté, pour son compte, les sujets qui lui élisent été nécessaires. La création de nouvelles écoles eût été faite par les curés désireux A'vn avoir: dans ce but, ou bien ils eussent créé une communauté de toutes pièces sur le modèle des communautés déjà existantes, ou bien ils eussent l'ail essaimer une communauté déjà florissante. Selon ce projet, les Frères de Paris eussent constitué une communauté parfaitement distincte, à la discrétion du curé qui les occupait et les nourrissait -.
Ce plan pouvait peut-être se soutenir; mais celui qui le concevait avait le tort de vouloir le réaliser avec lea
1 M. de Brou n'appartenait pas à la Compagnie de Suint -Sulpice. — 2 Cf. Blain. t. Il, j>. 107; tout le chapitre x.
NOMINATION DE SUPERIE1 RS ECCLÉSIASTIQ1 ES 527
débris d'une eeu\ re déjà existante, qu'il eut fallu détruire, et dont la structure était plus solide e1 plus riche de promesses. C'était, eu effet, saper par la base le bel édifice qu'avait si péniblement élevé Jean-Baptiste de la Salle.
M. de Brou s'insinua habilement dans l'espri1 du frère Barthélémy, et finit par le convaincre qu'il y aurait de grands avantages à faire donner par les évêques i\<-< supérieurs ecclésiastiques à toutes les maisons de Frères. L'humble Frère, qui pliait sous le faix d'une administration dont il n'avait pas reçu l'investiture officielle, se laissa séduire par des suggestions venues de personnages considérables. Par un acte de faiblesse dont ou ne doit point lui tenir rigueur, il pria tous les évêques qui avaient des Frères dans leurs diocèses, de les mettre sous l'autorité de supérieurs ecclésiastiques1.
Cet acte étonna lés administrations diocésaines, qui s'étaient accoutumées à voir les Frères sous l'entière dépendance d'un même supérieur général. 11 scandalisa surtout les Frères, auxquels il apparut comme dangereux à l'Institut. Les Frères le blâmèrent hautement comme une infraction grave laite à la Règle. C'était rompre le lien qui les unissait tous: c'était les livrer au caprice dv> supérieurs particuliers qui pourraient, à leur gré, modifier les constitutions, et, par là. faire autant de communautés distinctes (pie d'écoles. Les amis de M. de la Salle n'en furent pas moins alarmés: l'œuvre à laquelle ils avaient porté tant d'intérêt allait péril' d'un coup imprudent qui la frappait au cœur. De toute- part-. (\v> réclamations se produisirent. De nombreuses lettres furent adressées à M. de la Salle : -i plusieurs ne lui parvinrent pas, il lui en arriva assez pour le blesser au plus intime de son âme et accroître encore ses perplexités 2.
1 Cf. Maillefer, p. 2:'p'.'. Il est d'une grande précision sur ce sujet. — 2 Maillefer, p. 260.
On vit bien alors sur quel solide fondement il avait établi son œuvre, et combien puissamment il la soutenait encore de ses prières et de ses sacrifices. Car les nouveaux supérieurs la traitèrent avec respect, comme une chose sainte qu'on ne profane pas; et, dans le cœur de ses enfants, la fidélité demeura inviolable. L'Institut traversa, sans se disloquer, cette redoutable crise; quand il en sortit, il parut au contraire plus affermi que jamais.
Il convient de rendre ici hommage à la délicatesse dont usèrent les supérieurs ecclésiastiques à l'égard de l'Institut. Par une grâce spéciale de Dieu, ils n'eurent d'autre souci que de le conserver dans ses règles et dans son esprit. « Ils se contentèrent, dit Blain , de s'en déclarer les sauvegardes et les protecteurs, et laissèrent aux directeurs i\v^ maisons et au Frère supérieur tous leurs droits, établirent même leur autorité, contribuèrent à mettre en rapport les inférieurs avec leurs supérieurs, tirent en un mot ce que M. de la Salle aurait fait luimême, s'il avait été multiplié en chaque diocèse1. »
Ce témoignage du biographe est d'autant plus autorisé, que Blain lui-même devint, à cette occasion, le supérieur des Frères de Rouen et de Saint-Yon. Originaire du diocèse de Rennes, il était devenu chanoine de Noyon. M. d'Aubigné, qui avait, appris à l'estimer lorsqu'il était évêque de Noyon, l'appela près de lui. à Rouen, en 1710. Blain se distingua à Rouen par les charges importantes qu'il remplit, par son éloquence pleine d'onction et par son dévouement aux œuvres de zèle. L'Institut des Frères eut toujours ses sympathies. Il le connaissait, depuis qu'il avait vu !e> écoles sulpieiennes durant son séminaire; il en prit fidèlement les intérêts jusqu'à sa mort, arrivée en 1751. L'affection particulière qu'il eut pour notre Saint lui mérita la gloire de devenir son biographe, et d'attacher son nom à la mémoire du
1 Bi un, i. II. p. US.