LETTRE DES FRERES AU SAINT
prenaient rien à ces retards. Ils résolurenl de recourir à un moyen extrême. Les directeurs el les principaux Frères deParis.de Versailles et de Saint-Denis, s'étant assemblés, rédigèrent une lettre collective, dans laquelle, au nom de son vœu d'obéissance, ils lui ordonnaient de revenir. D'une hardiesse inattendue, admirable dans sa simplicité, ce document est le plus touchanl hommage que l'Institut ait jamais rendu à son fondateur, et la preuve la plus éclatante qu'il ait jamais donnée de son inaltérable fidélité. Nous la transcrivons intégralement1.
« Monsieur notre très cher Père. Nous, principaux Fines des Ecoles chrétiennes, ayant en vue la plus grande gloire de Dieu, le plus grand bien de l'Eglise et de notre Société, reconnaissons qu'il est d'une extrême conséquence que vous repreniez le soin et la conduite du saint œuvre de Dieu qui est aussi le vôtre, puisqu'il a plû au Seigneur de se servir de vous pour l'établir et le conduire depuis si longtemps. Tout le monde est ((invaincu que Dieu vous a donné et vous donne les grâces el les talents nécessaires pour bien gouverner cette nouvelle Compagnie, qui est d'une si grande utilité à l'Eglise; el c'esl avec justice que nous rendons témoignage que vous lavez toujours conduite avec beaucoup de succès et d édification. C'est pourquoi, monsieur, nous vous prions très humblement, et vous ordonnons au nom et de la part du corps de la Société auquel vous avez promis obéissance, de prendre incessamment soin <lu gouvernement général de notre Société. En foi de quoi nous avons signé, l'ail à Paris, ce 1er avril 171 i. et non- -ouïmes avec un très profond respect, monsieur noire cher Père. VOS très humbles et très obéissants inférieurs2. »
1 Cette lettre est dans Blain, t. II, p. ll«. et dans Maillefek , p. -Ib-l. — - Maii.i.u m; .i écrit la date de 1715. Nous suivons le chiffre donné par Blain, comme tout à fait sûr. En effet, une lettre de M. de Brou, datée du 5 octobre 1714, dit expressément que M. <!<• la Salle
était .ilorr, à J';tris.
Cet le lettre n'était point l'œuvre d'un faussaire ; M. de la Salle y reconnut bien les signatures de ses enfants. A cette lecture, les sentiments les plus divers se pressèrent à la fois en son cœur: l'étonnement, la joie, l'hésitation. L'appel fait à son vœu d'obéissance le fixa. <( Je veux obéir aux Frères, dit-il. ils me commandent de retourner à Paris1. » D'ailleurs, qu'est-ce qui le retenait encore loin des siens, sinon la crainte d'aller imposer son autorité à des hommes qui peut-être n'en voulaient pas ? Or cette pièce authentique lui montrait, non pas seulement qu'on était prêt à le tolérer, mais qu'on l'appelait, qu'on l'attendait. En vain ses amis de Grenoble essayèrent-ils de le retenir. Fort de la parole même de sœur Louise, il leur répondit , « qu'après avoir si longtemps enseigné l'obéissance par paroles, il était juste de commencer à l'enseigner par pratique. »
Il fit ses adieux à M. de Saléon, son ami, à M. le] chanoine Didier, protecteur et confesseur des Frères, aux Religieuses de la Visitation, dans l'église desquelles il avait célébré tous les jours la sainte messe ; puis, ayant donné aux Frères ses derniers avis et les suprêmes témoignages de sa paternelle tendresse, il partit.
Toutefois, avant de rentrer à Paris, il voulut visiter encore quelques-unes de ses communautés2, et revoir particulièrement celle de Mende. Il n'arriva en effet à Paris que quatre mois plus lard, le 10 août 1714.
1 Ri. un. t. II, p. 110. — 2 Ce voyage est certain, d'après la lettre que nous citerons jplus loin du frère Barthélémy.