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ÉVÉNEMENTS DE MENDE. S ILS SONT REELS, LEUR GRAVITE

DOIT ÊTRE AT II' \l M

Avec une humilité digne des Apôtres, les premiers disciples de notre Saint ont transmis à la postérité le récit de traitements injurieux que leurs Frères de Mende auraient infligés à leur père. Ce cpie les Frères ont magnaniment révélé pour rehausser la gloire de leur fondateur, et pour donner à tous les membres de l'Institut une salutaire leçon, l'histoire n'a pas le droit de le taire. Si nous croyons, contrairement à l'opinion d'historiens récents1, que les faits racontés sont réels, nous serons du moins heureux d'établir qu'ils n'ont pas eu toute la gravité que Blain leur a donnée2. Pour mettre un peu de jour dans un sujet si difficile, il ne sera pas inutile de présenter quelques remarques critiques sur la réalité des événements que nous avons à dire, et sur l'époque où ils se sont passés.

Une lettre, écrite le 17 juillet 1714, par le frère Barthélémy à M. Martinot, curé de Mende et supérieur ecclésiastique des Frères, nous met sur la voie3.

« Monsieur, c'est par l'ordre que j'en ai reçu de M. l'abbé de Brou, noire supérieur de Paris, que j'ai l'honneur de vous écrire pour vous prier de vouloir bien prendre connaissance de ce qui se passe chez nos Frères de Mende, qui ont le bonheur de travailler sous votre autorité à l'instruction d'une partie du troupeau qui vous est confié, et d'être eux-mêmes de vos brebis.

1 Lucard, Vie, t. II. p. '.H». Annales, :U7. — - I'.i.mn esl d'ailleurs assez enclin à l'exagération; à force de commenter les faits-, il les défigure.— :i Cette lettre est aux Archives des Frères, copie authentique.

Nous savons par notre propre expérience combien esl grand le zèle que vous avez du salut de< âmes, el c'est ce qui nous fait espérer que vous voudrez bien prendre toutes les mesures el les moyens de procurer l'ordre el la régularité qu'on dit n'être pas parmi nos dils Frères de voire ville. Car nous avons appris, tant par ce qu'on nous a écrit de Mende que par le frère Isidore, qui en esl sorti el a passé par Paris, que le frère Henri traitait

mal les Frères el qu'il n'y avait plus d'oraison, ny de

silence, nv d'autres pratiques nécessaires pour se conserver dans l'esprit de piété el de charité.

« De plus, nous axons appris que le frère Henry faisait courir le bruit que noire Société estait divisée du côté de Paris el qu'il n'y avait plus de régularité, el qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour inspirer à la mère d'un de nos frères de Mende. qui esl à Paris, de mander à son lils tout ce qu'il y avait de plus capable de la dégoûter de son état . et nous en avons reconnu la vérité par dc> efiets ; el. depuis peu. on nous a encore avertis qu'il a encore dicté une lettre à la mère du frère de Mende. sous le nom de son oncle, pour le débaucher. Enfin nous avons appris qu'il avait traité indignement M. de la Salle, notre instituteur, qu'il lavait obligé d'abandonner les Frères de Mande. Toutes ces susdites choses, monsieur. pourraient, si vous le jugiés à propos, vous donner occasion de donner avis de la conduite (h' nos Frères à Monseigneur voire évêque, afin qu'il ordonnât, si Sa Graiw deur le jugeait à propos, (pie quelque personne veillât sur leur conduite.

« J'ai appris que M. de la Salle était parti de Grenoble il y a quelques semaines, pour aller faire la visite defl maison- de Provence. Je prends la liberté, monsieur, de nous donner avis que M. le curé de Saint -Sulpice esl mort le jour de Saint Pierre dernier, en odeur de sainteté, et que M. de Gergy, qui était son vicaire, est maintenant son successeur dans la charge pastorale-. .1 ay le

bonheur d être, avec un profond respect el beauconp de reconnaissance, monsieur, votre très humble el très obéissanl serviteur. Signé : frère Barthélémy.

« J'oubliais de vous marquer que nos maison- de la province de Paris étaient conduites par 1rs -oins des supérieurs ecclésiastiques locaux, nommés par mes Seigneurs. A Paris, le 17 juillet 171 i. Notre frère Antoine prend la liberté de von- saluer 1res humblement.

En faisant, dans cette lettre, une large part aux exagérations, il l'esté néanmoins que i\vr~ faits regrettables s'étaient passés à Mende, que M. de la Salle y avait été traité irrespectueusement; on l'avait appris à Paris, par des lettres venues de Mende. par le récit qu'en avait fait le frère Isidore, celui sans doute qu'avait congédié le frère Henri. Ces choses ne se disent pas et ne s'écrivent pas -ans fondement. Cette lettre ne l'ait d'ailleurs que confirmer ce que Blain raconte en trois endroits de son livre ;. Blain, qui n'écrivait que sur des Mémoires rédigés pai des Frères, a pu donner aux faits (\l-< couleurs trop chargées; mais il n'a pas pu les inventer. D'ailleurs, il a écril et imprimé son livre son- les yeux du frère Tnnolhée. alors supérieur général. Comme il es1 dil que le frère Timolliée fui victime lui-même des mauvais traitements du frère Henri, il n'aurail jamais souffert qu'on imprimât, sans que le fond en fût véridique. (\v< histoires où d était personnellement impliqué. Pour ces diverses causes, nous ne pensons pas qu'on puisse mettre en doute, de la part du frère Henri, de- -procédés regrettables à l'égard des autres Frères et de M. de la Salle en particulier.

Si les événements -oui certains, leur date o'esl pas facile à fixer. Deux motif- non- inclinent à les placer de préférence au printemps i\r 1714.

Le premier esl que le frère Henri fut certainement

1 Blain, t. Il, p. îT-i'.t, p. 93, et p. 98-9

raulcur des troubles en question. Cela résulte clairement de la lettre déjà citée du frère Barthélémy. Blain, qui ne le nomme pas, le désigne cependant, lorsqu'il le donne comme « le fils d'un pauvre cordonnier de Picardie, reçu par charité et élevé avec grand soin par la communauté1 » ; car le frère Henri était originaire de Guise1, ville de L'ancienne province de Picardie. Mais le frère Henri n'arriva à Mende que vers la fin de 1713 ou dans les premiers jours de 171 i ; nous savons, en effet, qu'il signa encore une quittance, comme directeur aux Vans, le 21 août 1713 3, et les listes des directeurs de Mende ne marquent le frère Henri qu'à partir de 1714*.

A s'en tenir seulement à la lettre du frère Barthélémy, on pressent que les faits allégués sont de 1714. L'auteur donne l'impression qu'il parle de faits arrivés récemment. Si les événements s'étaient passés durant l'été de 1713, comment le frère Barthélémy n'en était-il informé qu'un an après? et s'il les connaissait depuis longtemps, pourquoi avait-il tant tardé à écrire? Sa lettre n'a de sens que s'il y parle de choses qu'il vient d'apprendre, que s'il écrit sous le coup d'une douloureuse surprise. 11 est évident que l'affaire est pour lui toute brûlante encore d'actualité.

1! est vrai que Blain les place en 171-*), après le séjour de M. de la Salle à Saint-Maximin et avant son arrivée à Grenoble5. Cette erreur de date aurait peu de conséquences dans le cas présent, d'autant plus que MaillefeH fait passer M. de la Salle directement de Saint-Maximin à Grenoble 7. -

1 Blain, t. il. p. 48. — - D'après les Archives des Frères, le frère Henri était né à Guise en 1683, el il étail entré dans L'InstituI en I700i — :î Comptes annuels des Vans, déjà cités. — '' Archives des Frères i listes communiquées par l'archiviste de Mende, el par M. Pradier, curé de Vallon Ardèche). — Blain, i. 11. p. 98. — ,; Maillefeb ue fait aucune allusion aux événements de Mende; mais on sait, el il en a averti ses lecteurs, qu'il a passé sous silence îles faits qui eussent été désagréables à certaines personnes. — ■ Ceci est clairement cl ï t dans l'.i un, i. il. p. 93.

Un seul point, dans noire hypothèse, fait difficulté : le récit de Blain porte que le Sainl passa deux mois à Mende. Sans doute, du mois d'avril au mois d'août, l'espace ne nous manque pas pour placer ces deux mois de séjour à Mende. Mais nous ne nous expliquons pas comment le Saint, rappelé à Paris et bien résolu d'y revenir, demeura si longtemps dans une ville où les Frères se montraient rebelles. Peut-être, cependant, l'espérance de les gagner et de rétablir l'ordre fui -elle suffisante pour le retenir ces deux mois.

Quoi qu'il en soit de ce problème de dates , nous essayerons de réduire les faits à leur juste proportion, en les replaçant avec fidélité dans leur cadre bistorique.

Sous les quatre premiers directeurs, les frères Ponce 17(17), Antoine (1708), Timothée (1710), Bernardin (1713), L'école de Mende paraît avoir donné toute satisfaction. Dans sa visite à Mende, en 1712, le saint fondateur ne reçut que des compliments de la part de l'évêque, des grands et du peuple , et il dut partir à la dérobée pour se soustraire aux honneurs qu'on lui rendait.

Vers la fin de 1713, la situation paraît bien changée. Des trois Frères qui enseignaient à Mende, l'un s'y était installé de lui-même et sans obédience, un autre venait de Marseille, où il s'était montré insolent à l'égard de M. de la Salle. C'est sur ces entrefaites (pie le frère Henri passa des Vans à Mende; peut-être esl-il lui-même celui qui s'empara, sans ordre, de l'école de Mende.

Une communauté ainsi formée ne pouvait être ni fervente ni régulière : car de tels commencements ne con- (luisent qu'au relâchement et à l'indiscipline. Averti du désordre, M. de la Salle, qui était alors à Grenoble, dut tout mettre en œuvre pour améliorer la situation el corriger les abus. Mais les ordres venus par lettres el par le visiteur1 ne servirent de rien : les infidèles s'insinuèrenl

1 Nous savons en effet que, duranl son séjour à Grenoble, il écrivil de nombreuses lettres d'administration cl nomma des visiteurs dans lu

si bien dans l'esprit de I'évêque et des consuls1, que ceux-ci s'opposèrent énergiquement à tout déplacemenl de Frères. Cet état d'indépendance dut affliger profondément le cœur du serviteur de Dieu.

Sa présence seule pouvait remédier au mal. C'est pourquoi, lorsque, au mois d'avril 171 i. il eut résolu d'obéir à l'injonction (\v^ Frères de Paris, il sentit la nécessité de régulariser cette situation de Mende et se mil en roule pour le Gévaudan2.

Les coupables voyaient bien que leur supérieur exigerait leur départ : aussi ne négligèrent-ils rien pou» persuader aux notables de la ville que leur maintien était nécessaire. Quelle ne l'ut pas la surprise du serviteur de Dieu, lorsqu'il entendit I'évêque et les consuls lui déclarer, d'un ton plein de hauteur, qu'il ne devait point retirer les Frères qui étaient à Mende, que de nouveaux maîtres mis à leur place seraient impitoyablement renvoyés! M. de la Salle aurait pu répliquer en invoquant, en faveur de son droit, les termes mêmes du testament de M. de Piencourl : il préféra se taire et attendre (\\\ temps une solution pacifique3.

Il l'ut assez maître de lui-même pour aller au milieu de ses Frères. Comme leur maison était trop étroite pour lui offrir une chambre convenable, il logea chez les Capucins; mais, durant le jour, il vivait avec les Frères, partageai! leurs exercices de piété et leurs repas, -ans manifester la moindre humeur'. Leur train de vie était d'ailleurs fort modeste ; car la fondation, qui n'était cpie de cinq cent dix livres, était au-dessous de ce qu'on exigeai! d ordinaire pour deux Frères5.

Midi. Blain, I. II. p. 102. - ' Bi un, t. II. p. '.T. — -' Ceci est notre hypothèse; ce n'est dit, ni contredit du reste, nulle part. ■ — ' Blain, l. Il . p. 47. ' lliid.. p. In. — ' Il y avail quatre ceni cinquante livres du testament 'le M ' de Piencourt, el soixante livres de la ville. (Note des Archives 'le-- Frères, prise aus archives départementales de Mende.) < )u demandai! généralement trois cents livres par Frère.

C'est dans celle situation 1res anormale que. d'après Blain, le frère Henri aurai! adressé à son supérieur des paroles outrageantes et l'aurait obligé, par là. à se retirer tout à fait chez les Capucins1. En même temps, il aurait l'envoyé le troisième Frère5, sans doute pour vivre moins à l'étroit avec la rente si modique qu'il recevait; et, pour vaquer aux soins du ménage, il aurait pris une servante3, contrairement aux usages de l'Institut.

Il nous est impossible de déterminer la nature e1 la gravité de cet acte d'insubordination. Comme il n'a certainement pas eu, nous le prouverons tout à l'heure, les conséquences que Blain lui attribue, il y a lieu de croire que ce biographe en a aussi exagéré la portée.

Sur ces entrefaites , le frère Timothée arriva à Mende. Il venait de Marseille, où, le noviciat s'élanl complètement vidé, sa présence n'y était plus nécessaire. Rendu libre par la malice des ennemis de l'Institut, il venait offrir au fondateur son dévouement et ses forces. Il alla droit à la communauté des Frères, espérant y trouver M. de la Salle. Sa surprise fut extrême, lorsqu'il apprit que le supérieur n'était plus là, et qu'il n'y avait pas plus de place pour lui que pour M. de la Salle.

Dès qu'il eut découvert la retraite de son père, il alla se jeter à ses pieds, et lui dit assez par ses larmes quels étaient ses sentiments de douleur, de filiale tendresse et d'absolu dévouement. Le Saint ne s'étonna point que le noviciat de Marseille fût détruit, car il s'y al tendait. II s'étonna seulement qu'on ne l'eût pas totalement oublié. Il dit au frère Timothée en l'embrassant :

« Dieu soit béni, mon cher Frère! lié! à quoi pensezvous de vous adresser à moi ? Ne- connaissez-vous pas mon insuffisance à commander aux autres ? Ignorez-vous

i |i, NIN. i. il, ,,. 99. s ibid., p. V.i. — ;; tbid., p. •''. C'esl sans doute ce qui lit dire que le frère Henri pensail :> -<• marier. Nous croyons que If Frère renvoyé alors étail le frère Isidore, qui raconta ;'i Paris <■<■ que nous avons lu dans la lettre de frère Barthélémy.

o40 SEJOUR DANS LE MIDI

que plusieurs Frères paraissent ne vouloir plus de moi, e1 que c'est pour moi que ces paroles de l'Evangile semblent être dites : Nolumus hune regnare super nos, nous ne voulons plus de lui pour supérieur? Ils ont bien raison, ajouta-l-il, car je suis incapable de l'être*. »

Telle était l'humilité i\\\ Saint, au temps même où il semble qu'il dût être ému par l'indélicatesse de l'un de ses tils. Mais plus il paraissait abaissé, plus sa vie devenait féconde.

En effet, lorsque le frère Timothée se présenta, M. de la Salle n'était déjà plus chez les Capucins; il se trouvait dans la maison de M'ie de Saint-Denis2.

MHe de Lescure de Saint-Denis était une fille de noble race, qui consacrait sa vie, aussi simplement que généreusement, à l'éducation des filles pauvres de la ville et de la campagne ; elle accueillait principalement les nouvelles converties et celles qui désiraient se convertir. L'arrivée de M. de la Salle à Mende fut pour elle une bonne fortune : car elle s'empressa de prendre ses conseils pour fixer les règles de sa communauté, et elle se lit une joie de l'inviter à instruire ses enfants. A peine eut-elle appris le traitement dont il avait été l'objet, qu'elle lui offrit dans sa maison le logement et la table. Elle eut la consolation de lui donner asile, et elle mil tout en œuvre pour le retenir à Mende3.

Mais le Saint n'eut garde d'accéder à ses désirs, car la volonté de Dieu l'appelai! ailleurs. Il accepta seulement le cheval qu'elle lui donna pour adoucir les fatigues d'un long voyage.

Nous croyons qu'après ces deux mois de séjour, il laissa lc> affaires de Mende en meilleur état. Suivant

1 Blain, l. II. p. 98. Maillefer, p. 24b, place cette visite du frère

Timothée à Saint-Maximin en 1713; Bj u\ la place aussi <vn 1713, mais

a Mende. Nous ae pouvons que citer le fait, sans résoudre la difficulté.

-' Bi \i\, l. II. p. 99. — ' Cf. André, archiviste de La Lozère, Notice

historique sur /<> couvent des dames de l'Union chrétienne.

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