‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 266 sur 320 · DETACHEMENT DU SAINT · texte numérisé non relu

DETACHEMENT DU SAINT

importantes à votre communauté, dontj'ay eu déjà plusieurs fois l'honneur de vous parler el de vous écrire1. »

En dépit de l'amour qu'il garde à son œuvre, il s'étudie à n'y paraître que comme un étranger. A un riche propriétaire des environs de Saint-Denis, qui lui avait demandé deux Frères pour une nouvelle école, il répond : « Permettez -moi de vous dire, monsieur, qu'on vous a apparemment mal informé, lorsqu'on vous a dit que je fais tant de bien dans l'Eglise et que j'envoie des maîtres dans les villes et les villages pour y instruire la jeunesse. Il est bien vrai que j'ai commencé à former des Frères pour tenir les écoles gratuites, mais il y a longtemps que je suis déchargé de leur conduite. C'est un des Frères, nommé frère Barthélémy, qui les conduit présentement; il demeure à Saint- Yon, et tous les Frères, même ceux de. Saint- Denis, le reconnaissent pour supérieur-. >

Son humilité ne paraît pas moins dans une lettre qu'il écrivit au duc de Charost, à la prière du frère Barthélémy, pour recommander une affaire importante : « Souffrez, monsieur, que, quoique je ne sois qu'un pauvre prêtre de Saint- Yon, je prenne la liberté de joindre ce billet à la lettre du frère Barthélémy, supérieur dc^ Frères, afin de vous prier de vouloir bien faire en faveur dc> Frères ce qu'il vous propose. Je suis tellement persuadé de votre zèle et de votre affection pour ce qui les concerne, que je m'assure que mon chétif suffrage n'était p;is nécessaire et que la lettre du Frère supérieur aurait suffi, tant je connais votre bon cœur3. »

Au milieu de ses Frères, il oublie ce qu'il ;i été, il veut qu'on l'oublie comme lui. el il s'efface comme le dernier des Frères servants. Si on le consulte, il répond : • Adressez- vous au Frère supérieur; pour moi, je ne Buis rien. — Si vous voulez (pie ce qui regarde Saint-

1 L'original de cette Ici tn- est aux Archives <l<'s Frères. — 2 Dans Li caud, Vie, t. II. p. 213. 3 fbid., p. 216.

Yon et noire Institut réussisse, il est important que je ne m'en mêle en aucune manière, parce que je suis plus capable de détruire que d'édifier1. »

Ainsi dégagé de tout, il vivait dans un commerce continuel avec Dieu. Son oraison était, on peut le dire. ininterrompue. Son âme en élail tellement remplie, que lorsqu'il suspendait sa prière, c'était pour écrire ou pour parler de l'oraison. Ce fut alors, en effet, qu'il écrivit son E application de la méthode d'oruison. Dans ses entreliens avec les novices, parmi lesquels il aimait à vivre, il revenait sans cesse à l'éloge de l'oraison. A son avis, il n'y a rien de grand dans une âme qui n'a pas la sainte passion de l'oraison ; car ce n'est que par l'oraison qu'une âme se vide d'elle-même et se remplit de Dieu2. Pour vaquer plus libremenl à la prière, il se relirait de longues heures dans un petit oratoire situé au fond de l'enclos. Longtemps les Frères visitèrent avec vénération ce lieu sanctifié par leur père, dont le sol avait été bien àc^ fois rougi par les disciplines sanglantes que s'imposait là cet humble pénitent3.

Mais, quelle que fût son union à Dieu, il n'estimait pas que ce fût se séparer de lui que de s'occuper dea intérêts spirituels des Ames. Autant il dédaignai* les intérêts d'ordre temporel, autant il aimait à établir le l'ègne de Dieu dans tons ceux qui l'entouraient. Il confessait lui-même le> Frères et les novices, et leur donnait, les dimanches et fêles, des en I reliens pleins de ferveur pour les affermir dans leur vocation. Les pensionnaires de la maison de" force étaient devenus l'objet de sa sollicitude ; il les visitait, il les calmait, il les l'amenait à Dieu : il obtinl même près d'eux un tel succès, (pie plusieurs, dans la suite, se tirent religieux ou menèrent dans le monde une vie irréprochable. Il se plaisait aussi

1 Dans Lucard, Vie, l. II. p. -\:>. ' Bi \i\. i. II. \<. 164. — 3 Enquêtes ,!,■ Rouen,en 1836, l. I. p. 331, 340. Archives de l'archevêché de Rouen.

avec les petits pensionnaires : non seulemenl il les confessait, mais il allait avec eux en récréation e1 se faisait enfant avec les enfants. Lorsqu'il paraissait sur leur cour, ces jeunes écoliers l'environnaient, avides de l'entendre, heureux de voir un Saint, lui prodiguant toutes les marques de la pins respectueuse affection4.

C'est, ainsi que, tout en recueillanl son âme au dedans de lui-même pour la rendre à son Créateur, il permettait encore aux antres d'y puiser, comme dans une fontaine toujours débordante, les eaux vives de la grâce.

DERNIERS COMBATS. — DERNIERES SOUFJ RAXCES. — DERNIERE 111 1 \;F.

« Telle vie, telle mort. >> Cet adage s'est vérifié à la Lettre pour Jean-Baptiste de la Salle. El si nous disons de lui qu il est mort comme il a vécu, nous ne parlons pas seulement de cette pureté de conscience et de cet abandon à la volonté de Dieu, qui sont les gages assurés de la prédestination : mais nous entendons par là qu< derniers jours furent comme la synthèse ou le raccourci de sa vie tout entière, et que. par une disposition spéciale de Dieu, les vertus qui avaienl le plus brillé en lui prirent sur la fin un éclat tout extraordinaire: tels, au dire des astronomes, K-s astres qui vont s'éteindre jettenl dans unv dernière conflagration une éblouissante clarté.

Il avait toujours placé, au premier rang des vertus. l'intégrité de la foi : ses disciples avaient appris de lui à l'estimer au-dessus de tous les biens. Au milieu des troubles provoqués par les disputes du jansénisme, il

1 Blain, t. II, |». 164-165.

a va il toujours eu les yeux fixés sur Home pour en accepter avec joie toutes les décisions. Plutôt que de se rendre suspect au sujet de la croyance, il avait su rompre le silence dont son humilité aimait à envelopper sa personne ; il avait exposé à Marseille sa chère œuvre des écoles, toute sa vie, à la plus furieuse persécution. La Providence lui donna, eu I7I(.), une nouvelle occasion de rendre à sa loi romaine le plus éclatant témoignage.

Parmi les appelai) Is de la Huile Lnigenilus , personne n'avait montré plus de zèle que l'évêque de Boulogne. Pierre de Langle. Pour donner du prestige à ses opinions el en imposer aux habitants, il avait publié une liste d'appelants, où il avait eu soin de mettre en vedette les personnages les plus en vue par leurs vertus ou leurs œuvres. Dans cette lettre se lisait le nom de la Salle, sans indication plus précise. Peut-être était-ce Louis de la Salle, chanoine de Reims, qui était par là désigné; car il avait, en effet, affligé son saint frère par l'appel. Mais le bruit se répandit à Calais qu'il s'agissait du fondateur des Frères, et le doyen de la ville en prit occasion de presser les Frères de ses écoles d'adhérer au parti de Jansénius. Ce fut un grand scandale pour les catholiques fidèles et une profonde consternation pour les Frères, qu'une telle calomnie put ainsi s'accréditer. Pour confondre le mensonge el venger la vérité, les Frères de Calais écrivirent en hâte à leur supérieur pour le supplier de dissiper l'équivoque. Le frère Barthélémy s'empressa de défendre la mémoire du Saint, en aflirinanl <pie jamais il ne- s'était départi du plus sincère attachement à la doctrine de Home. Mais cette réparation ne parut point suffisante au Saint. Lui qui, depuis quarante ans, avait dévoré en silence tant d'affronts, jugea qu'il tu- pouvait se taire. Le 28 janvier 17 P.). il écrivit au Frère directeur de Calais la lettre suivante, la dernière peut-être qu'il ail faite, destinée à paraître devant le public.

DERNIER COMBAT POl R LA FOI 601

« Je ne crois pas avoir donné lieu à M. le doyen de Calais de dire que je suis du nombre des apellans au futur Concile ; j'ai trop de respect pour notre saint Père le Pape, et trop de soumission pour les décisions du Saint-Siège, pour n'y pas acquiescer. Je veux en cela me conformer à saint Jérôme, qui, dans une difficulté causée dans l'Eglise par les ariens qui exigeaient de lui qu'il admît en Dieu trois hypostases, crut devoir consulter la chaire de saint Pierre, sur laquelle il sç-avait, dit-il, qu'est bâtie l'Eglise : et s'adressant au pape Damase. il lui témoigna que si Sa Sainteté lui ordonnait de reconnaitre en Dieu trois hypostases , nonobstant les inconvénients qu'il y trouvait, il ne craindrait pas de dire trois hypostases; c'est pourquoi ce saint iinit sa lettre en suppliant instamment Sa Sainteté, par Jésus-Christ crucifié. qui est le Sauveur du monde, et par la Trinité des trois personnes divines dans une même nature, de lui faire la grâce de l'autoriser par une de ses lettres , pour dire ou pour nier trois hypostases. M. le doyen ou autre ne doit donc pas être surpris si . me conformant à ce grand Saint , si éclairé touchant les matières de la Religion, il me suffit que celui qui est assis aujourd'hui sur la chaire de saint Pierre se soit déclaré par une Bulle acceptée par presque tous les évèques du monde , et ait condamné les cent et une propositions extraites du livre du Père Quesnel, et si, après une décision si authentique de l'Eglise, je dis avec saint Augustin que la cause est finie. Voilà quel est sur cela mon sentiment et ma disposition, qui n'a point été autre et que je ne changerai jamais '. »

Une si ferme déclaration pouvait adirer sur les Frères de Boulogne et de Calais de vives animosités ; niais noire Saint préférai! s'exposer à une persécution ouverte que de laisser planer le moindre doute sur sa foi. Grande leçon, d'ailleurs religieusement écoulée el suivie, (jii il donnai! à ses enfants.

Sa foi vengée, le Saint ne demandait qu'à se cacher el

1 Lettre conservée par Blain, t. II. p. ~-i.

à n'humilier. Etre ignoré ne lui suffisait point ; il lui fallait des humiliations el des opprobres. Durant sa vie. Dieu lui avait prodigué ce genre d'épreuves; il réserva les plus amères, la lie du calice, pour ses derniers jouis.

De même que David eut un Séméi, l'un de ses sujets, qui le poursuivait de ses malédictions, ainsi M. de la Salle trouva parmi ses enfants des âmes vulgaires qui, dans sa propre maison, l'humilièrent par des reproches inconsidérés. Un Frère servant, enlre autres, moins méchant que dépourvu de sens, le traitait « avec hauteur et avec arrogance ». Il lui disait qu'il était « nourri dans la maison par charité, en qualité de pauvre prêtre qui n'était plus bon à rien1 ». Il lui reprocha un jour amèrement « d'avoir violé la Règle en dînant hors de la maison2 ». Le serviteur de Dieu reeevail avec joie el savourait ces paroles désobligeantes; elles l'aidaient à se considérer comme un être inutile, à charge à la communauté, qu'il eût été préférable de rejeter parmi les vieillaids de l'hôpital ; elles dédommageaient surtout son humilité des témoignages de vénération dont ton! Saint- \ on l'entourait.

Bien plus douloureuses furent les humiliations qui lui vinrent de l'archevêché. La rigueur avec laquelle il fui traité n'est pas sans exemples dans la vie des Sainls: car le bienheureux (irignon de Monllorl fui plusieurs fois interdit3, el saint Philippe de Néri4 se vil privé, à Rome. des pouvoirs de confesser. Lorsque Dieu permet, de la part de l'autorité, de pareilles méprises, c'est qu'il a des vues particulières de sanctification sur les Ames qui en sont 1rs victimes.

M. d'Aubigné. archevêque de- Rouen, n'avait jamais apprécié M. de la Salle. A Chartres, où il avait été grand vicaire, il l'avait trouvé trop austère dans sa vie et trop

1 Blain, t. Il, p. 166. - '-' lliid.. p. 166. — :; Boutin, Histoire populaire du bienheureux Louis-Marie Grignon <!>• Montfort, \>. 106 el |>. 131. — '■ <ii f i:i\ . l'Oratoire de Borne, p. 59.

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