DERNIÈRE MALADIE
employés, ne lavaient point guéri* sous L'action continue de douleurs qui. pour être cachées, uni étaient pas moins réelles, son organisme s'était peu à peu épuisé.
Vers la fin de février 17IU. une violente crise d'asthme le saisit. Ses chers disciples, tous chagrinés de le voir en proie à une oppression qui menaçait de l'étouffer, le priaient d'appliquer quelque remède. Us le conjuraient du moins d'interrompre ses grandes austérités du carême. Mais il leur répondait, avec le calme résigné des Saints, <c que, la victime étant prête d'être immolée, il fallait bien travailler à la purifier ' . »
Le frère Barthélémy ne put lui taire rompre le jeûne par persuasion; il dut recourir à son confesseur et, par son intermédiaire, lui interdire une mortification qui aggravait son mal et mettait sa vie en danger. Le serviteur de Dieu, qui plaçait l'obéissance au-dessus de la pénitence, se soumit humblement. Sa mortification, du reste, pouvait désarmer; pour ruiner la prison de chair OÙ son àme était retenue captive, la maladie allait suffire.
Deux accidents vinrent, en effet, bientôt compliquer le mal dont il soutirait déjà. Un jour qu'il était sur la cour des pensionnaires, il tomba et se fil à la tête une grave blessure. Quelque temps après, une porte le frappa lourdement au front. L'abcès qui en résulta s'envenima à tel point, qu'on commença à craindre une trop prompte fin. A cette souffrance de la tête se joignirent bientôt de vives douleurs au côté. Le médecin, persuadé que son malade était assez courageux pour entendre la vérité, lui déclara que le mal était sans espoir.
Le saint malade n'en manifesta ni étonnement ni effroi; il accueillit même cette nouvelle avec bonheur. Une joie toute céleste rayonna sur son visage : il allait donc quitter la terre et se réunir à .lésus-Chrisl. Il dési-
1 Biain, t. II, p. 170,
raii depuis si longtemps que son corps fût réduit en poussière, et que son âme pût librement s'envoler vers le ciel! Tant que la volonté de Dieu l'avait retenu au travail, il s'était comme résigné à vivre; mais maintenant que sa mission était accomplie, quel contentement de mourir! Aussi, à mesure que son corps s'affaiblissait, sa joie croissait, et il disait : « J'espère que je serai bientôt délivré de l'Egypte, pour être introduit dans la véritable Terre promise. ■
Quoique fixé sur l'issue de la maladie, le médecin ordonna néanmoins quelques remèdes, pour alléger du moins la douleur. Le pieux malade les prit par obéissance, et parce que leur amertume lui donnait occasion de se mortifier encore. Mais, comme ils ne produisaient aucun résultat, le Saint pria les Frères de ne point le presser davantage, de supprimer celte dépense inutile, et de ne plus recourir qu'au souverain médecin des âmes, seul capable de lui procurer désormais le soulagement qu'il attendait.
11 gardait le lil depuis plusieurs semaines, et il avait élé privé de mouler au saint autel, lorsque se présenta la fête de saint Joseph. Sa dévotion pour ce grand Saint, qu'il avait donné pour patron et protecteur à son Inslilut, était si vive, qu'il souhaitait ardemment de célébrer la sainte messe en sou honneur. Contre toute attente. Dieu combla ses désirs. Car dès la veille de la fête, à dix heures du soir, ses douleurs se calmèrent si complètemenl. qu'il crut être dans l'illusion d'un songe et n'osa dire à personne son étal. Le lendemain malin, il se sentit assez fort pour se lever et monter à l'autel. Quel bonheur pour lui de célébrer la messe encore une fois! Chacun pensa qu'un miracle avait rendu le père aux vœux de ses enfants. On communia de sa main; puis, la messe dite, on s'empressa autour de lui pour se réjouir avec lui et recevoir ses saintes paroles. Hélas! le miracle fut de courte durée. Après celle celaircie de quelques
LE TESTAMENT GOy
heures, le malade retomba dans la faiblesse dv< jours passes; après une lueur d'espérance dans l'âme des enfants, ce fut de nouveau la sombre tristesse e1 la douloureuse attente du dénouement fatal.
Le mal fît en effet de si lapides progrès, qu'il fallut bientôt songer aux derniers préparatifs. Le lundi saint, 3 avril, le saint malade, encore dans la pleine possession de ses facultés mentales, lit son testament. Dans cet aele suprême, où tant de gens ne se -aident pas d'une certaine pose. M. de la Salle demeura humble et simple comme il l'avait été toute sa vie. Son testament, fort court, ne contient que ses derniers avis aux Frères, elles clauses qui règlent la disposition des biens temporels inscrits en son nom. Voici les dernières recommandations laites à ses chers disciples '.
" Je soussigné, Jean-Baptiste de la Salle, piètre, malade dans une chambre j>roche de la chapelle de la maison de Saint-Yon, faubourg Saint-Sever delà ville de Rouen, voulant faire un testament qui termine toutes les affaires qui me peuvent rester ;
« Je recommande premièrement mon âme à Dieu, et ensuite tous les Frères de la Société des Écoles chrétiennes, auxquels il m'a uni ;
<r Et leur recommande sur toutes choses d'avoir une entière soumission à l'Eglise, et surtout dans ces temps fâcheux, et pour en donner des marques, de ne se désunir en rien de l'Eglise de Rome, se souvenant que j'ay envoie deux Frères à Rome pour demander à Dieu la grâce que leur Société y fût toujours entièrement soumise;
« Je leur recommande aussi d'avoir une grande dévotion envers Notre -Seigneur, d'aimer beaucoup la sainte communion et l'exercice de l'oraison, et d'avoir une dévotion particulière envers la très sainte Vierge et envers saint Joseph, patron et protecteur de leur société, et de s'acquitter de leur
1 D'après la copie conservée aux Archives des Frères.
emploi avec zèle et avec grand désintéressement , et d'avoir entre eux une union intime et une obéissance aveugle envers leurs supérieurs, qui est le fondement et le soutien de toute la perfection dans une communauté. »
Le lendemain, mardi saint, le curé de Saint-Séver, averti du (langer de mort où était le fondateur des Frères, vint le visiter el l'exhorter. Il s'étonna de Le trouver si calme, et il craignit que le malade ne se lit illusion. Aussi crut-il sage de l'avertir : « Sachez, lui dit-il, que vous allez mourir, et qu il vous faudra ensuite comparaître devant Dieu. » 11 fallait qu'il connût bien peu son malade pour se persuader que la pensée d'une mort imminente' pourrait troubler la tranquillité de son âme; car c'était précisémeni la certitude d'une mort prochaine qui tenait en paix celle âme de saint. « Je le sais, répondit doucement le serviteur de Dieu, el je suis très soumis à ses ordres. Mon sort est en Ire ses mains; sa volonté soit l'aile! » Cette confiance surhumaine loucha si profondément le curé de Saint-Sever et lui inspira pour le malade une telle vénération, qu'il se hâta de terminer le différend et de dissiper le malentendu qui les divisai! au sujet de la paroisse. Ce fui une consolation pour M. de la Salle de régler une situation qui lui pesait.. Plût à Dieu (pi il eût pu s'expliquer aussi avec l'offîcial !
Le saint malade, qui sentait sa dissolution prochaine, demanda le Viatique pour le mercredi saint. Il passa la niiil entière' à préparer son âme, et, comme il voulait ([ne son Maître fût dignement reçu dans sa pauvre cellule, il pria les frères de disposer toutes choses avec aillant de solennité que possible. Tandis qu'on apprêtai! la chambre, il lit tant d'instances pour se lever, que les Frères, en effet, le retirèrent du lit, l'habillèrenl comme pour un jour de fête, lui passèrent l'étole el le surplis. Si loi qu'il entendit la clochette du saint Sacrement, il se jeta à genoux, à la grande surprise de Ions, heureux de