LE FRERE BARTHELEMY
Barthélémy n'avait point d'autre ambition que de faire revivre son père; et son imitation était si parfaite, qu'elle donnait l'heureuse illusion de la survivance de M. de la Salle. C'était, la même douceur, la même humilité, la même régularité.
Le frère Barthélémy ne montra pas moins d'éne] que M. de la Salle dans L'affaire du jansénisme. Les appelants du dioeèse de Boulogne avaient espéré que les Frères de Boulogne et de Calais, leur supérieur étant mort, seraient plus faciles à gagner; il n'en fut rien. Comme on avait soupçonné le frère Barthélémy d'être un partisan secret de l'hérésie, il répondit avec fierté ; « Tous les Frères de l'Institut connaissent mes sentiments à cet égard, parce que je les ai exprimés à la mort de notre très cher père. Je ne saurais souffrir qu'on me reprochât la moindre chose à ce sujet; mais cependant je ne me crois pas obligé de crier à tort el à travers, et à faire de 1 éclat, en me mêlant à toutes les disputes envenimées qui affligent l'Eglise, ce qui ne peut convenir à aucun Frère de la Société. Ils doivent garder le silence plutôt que de discuter sur des questions étrangères à leurs études. Ce qui leur convient, c'est de faire connaître leur attachement et leur soumission au Saint-Siège simplement, et d'enseigner la doctrine de l'Eglise catholique, apostolique et romaine d'une manière catéchistique. Le frère Romuald voulait être plus savant que moi, que M. de la Salle, que M. Leschassier, super ic indu grand séminaire de Saint- Sulpice. Qu'il tienne désormais compte de nos avis sur ce sujet l. »
Une telle fermeté de langage prouvait bien que l'esprit du fondateur demeurait dans l'Institut, et que l'âme du père inspirait le fils.
Cependant le frère Barthélémy ne devait gouverner 1 Institut qu'un temps assez court. Sa mission consistait
1 Lucard , Annales, t. I, p. 393.
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à transmettre sans secousse le pouvoir des mains du fonda leur aux mains des Frères.
Ce rôle de transition bien rempli, il entrait dans les dispositions de la Providence que l'Institut passât à d'autres mains. Pour conduire la Congrégation naissante dans la voie de ses grandes destinées, il fallait, en effet, une santé plus robuste, une volonté plus décidée, une âme qui sût résolument allier les hardiesses de l'initiative avec une inviolable fidélité aux traditions.
Le frère Barthélémy était mort le 8 juin 1720. Dès le 7 août suivant ', rassemblée des directeurs lui donnait pour successeur le frère Timothée 2, directeur des Frères d'Avignon.
Les événements justifièrent cet heureux choix; car, durant les trente el un ans qu'il fut supérieur général, le frère Timothée consolida l'Institut, et lui imprima le plus vigoureux élan.
Avant de se séparer, les Frères du Chapitre de I72n recueillirent les coutumes et les pratiques établies parleur saiul instituteur, et qui n'avaient point trouvé place dans les Règles communes ; elles servirent de base à la collection des Règles du gouvernement. Cette fidélité à retenir les moindres usages adoptés par le fondateur demeura chea les Frères comme un principe inviolable. C'est ainsi que, U- Kl avril 1782. le frère Agalhon déclarera que le Coutumier de Saint -Yon doit être maintenu, quoiqu'il eontienne des articles qui ne s'accordent ni avec les usages des maisons d'école, ni même avec les Rèffïes communes. par le seul l'ail "qu'on présume qu'ils viennent de M. dfl la Salle lui-même3.
L'assemblée de 17211 u'entrait pas moins dans l'esprit de M. de la Salle, lorsqu'elle réglait que des démarches!
1 Jour où s'ouvnl l'assemblée. — ■ Guillaume -Samson Rafin, né à Paris (Saint -Se vérin , le 14 janvier 1684, entré lr 24 janvier 1700. — :i Manuscrit intitulé : Permissions, |>. s. conservé aux Archives des Frères.
actives seraient faites près du roi pour obtenir des lettres patentes, près du pape pour obtenir des huiles d'approbation.
Les lettres patentes turent signées au mois de septembre 1724 '. Les tenues de l'approbation royale nous révèlent comment, tlès lois, l'autorité civile concevait les œuvres de l'Institut.
« Voulons et nous plaît que lesdils exposants continuent à faire leur demeure dans ladite maison (de Sainllon ), pour y former non seulement les sujets à tenir les écoles de charité pour envoyer dans différentes villes i\v notre royaume, mais encore pour y tenir l'école de charité, où ils enseigneront les principes de la foi catholique, apostolique et romaine, aux enfants qui leur seront envoyés de ladite ville, faubourgs et environs de Rouen, et montreront aussi à lire, à écrire et l'arithmétique, le tout gratuitement. Leur permettons de recevoir les pensionnaires de bonne volonté qui leur seront présentés, les sujets qui leur seront envoyés de notre part, et par ordre de notre cour de parlement de Rouen, pour met tri' à la correction. Comme aussi accordons cl concédons auxdits exposants le droit et faculté de pouvoir jouir et posséder tous les fonds et héritages, dont on pourra leur faire legs ou donation, ou qu'ils pourront acquérir <\c leur chef, etc.. »
Assurés de l'existence légale devant l'Etat, les Frères n'avaient plus qu'à recevoir l'approbation religieuse de l'Eglise; elle ne se fit pas longtemps attendre. Il fallut. pour l'obtenir, introduire dans les constitutions les trois vieux de religion. Sans doute les trois vœux de religion n'avaient jamais été prononcés du temps de M. de la Salle. et ils n'avaient pas été mentionnés dans la Règle de 1717: mais ils avaient toujours été dan- l'esprit du fondateur. comme le terme parfait vers lequel il avait essayé de diriger
1 Voirie texte, Annales, t. I. p. l~0.
ses disciples. C'était donc entrer à la fois dans les intentions de M. de la Salle et dans l'esprit de l'Eglise que d'introduire dans la Règle les (rois vœux de religion. Dans un mémorial où les Règles communes étaient résumées en dix-huit articles, les trois vœux furent explicitement insérés par le frère Timothée. Ce mémorial r présenté au pape Benoît XIII, servit de base à la Bulle In apostolîcœ dignitatis solio, qui fut délivrée dès le 26 janvier 17251.
Par cette approbation de Benoît XIII, l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes prenait rang- parmi les congrégations religieuses officiellement reconnues dans l'Eglise. Ce n'était pas seulement une faveur insigne, c'était surtout un principe de force. Son indépendance était garantie; la protection de l'Eglise lui était assurée. Ainsi enraciné dans la vie religieuse. l'Institut pouvait croître en toute sécurité ; les tempêtes le secoueraient peut-être encore, mais ne l'arracheraient pas.
Il était juste de répondre aux faveurs de l'Eglise par une acceptation solennelle de la Bulle. Dans cette pensée, le frère Timothée convoqua un Chapitre général pour le 6 août 1725. Conformémenl au texte même de la Bulle, « trenle Frères, pris tant parmi les anciens que parmi les directeurs dv^ maisons principales. » s'y trouvèrent assemblés avec le supérieur général.
Le jour de l'Assomption, après la proclamation officielle de la Bulle par un vicaire général de Rouen, les Frères de l'assemblée prononcèrent leurs vieux perpétuels, d'après une formule empruntée aux termes mêmes de la Bulle.
« Je promets et fais V03U de pauvreté, chasteté, obéissance, de stabilité dans ladite Société, et d'enseigner gratuitement, conformémenl à la Bulle d'approbation de
1 Le texte de la Bulle ;> été publié intégralement par l.< < \.ni>, Annales, t. I , en appendice.
noire Institut, accordée par noire Saint-Père le pape Benoît XIII: lesquels vœux de stabilité cl d'obéissance, tant au corps de la Société qu'aux supérieurs de l'Institut, comme de pauvreté, chasteté cl d'enseigner gratuitement, je promets de garder inviolablement pendant toute ma vie !. ■•
Le Chapitre de J 725 se livra ensuite à une revision sévère du texte des Règles adopté en 1717. Pour éviter toute interpolation et toute taule de copistes, on résolut d'imprimer la rédaction définitive. Rien ne montre mieux la droiture de sentiments dont ces Frères étaienl animés, que la protestation suivante, par laquelle ils terminèrent leur travail : Nous protestons avoir
observé, pour l'examen et l'impression des Règles. toutes les formalités nécessaires, précédées et suivies de beaucoup de prières et de communions, voulant que l'esprit de notre Institut demeure dans sa force et sa vigueur à perpétuité: c'est ce que nous promet Ions à Dieu et à notre Saint-Père le pape, tant pour nous que pour le corps de notre Institut. Nous nous engageons en même temps à une entière obéissance et à une parfaite soumission à l'Eglise catholique, apostolique et romaine, suivant la dernière volonté de M. de la Salle, notre digne instituteur2. »
A des enfants si fidèles à leur père et comblés des bénédictions de l'Eglise, la fécondité dans les œuvres ne pouvait manquer. Leur succès dépassa bientôt toutes leurs espérances. Créés pour tenir des écoles gratuites, ils virent ces établissements se multiplier avec rapidité. Quand mourut le fondateur, il n'y avait encore en France que vingt-deux communautés de Frères enseignants, et une à Rome. Sous le frère Barthélémy, une seule nouvelle école fut ouverte, celle de Sainl -Orner. Avanl la
1 Texte des vœux perpétuels, tiré du livre de la Règle. — - Annales, t. I, p. 465, d'après le registre capitulaire conservé aux Archives de
l'Institut.
Bulle, le frère Timothée en fonda une à Auxonne, en Bourgogne, et ouvrit de nouvelles classes à Marseille. Mais, à partir de la Bulle? les Frères sont appelés partout. De 1728 à 1751, les Annales de l'Institut enregistrent plus de soixante fondations nouvelles. Il est vrai que les efforts sont presque entièrement limités à la France ; cependant la fondation de Ferrare (Italie), en 1732, et celle d'Estavayer (Suisse), en 1750, montrent que l'Institut s'apprête à répandre sur le monde entier l'éducation populaire.
A côté des écoles gratuites, nous avons à signaler d'importantes créations. Les pensionnats, notamment. apparaissent dès celle première période. Le fondateur lui-même avait ouvert la voie de ce côté, en créant à Paris le pensionnai des Irlandais, et à Rouen l'internat libre de Saint-Yon. Aussi les premiers Frères ne firentils aucune difficulté d'ouvrir des pensionnats à Saint- Omer en 17251, à Maréville (Lorraine) en 17i92, à Marseille en 1750 3. Ces maisons, du reste, s'organisaient sur le modèle de Saint-Yon. On y recevait à la fois des pensionnaires libres cl des pensionnaires de force. On s'y appliquait aux mêmes éludes, on y donnait la même éducation chrétienne. Aulanl que la différence des temps permet de l'aire des rapprochements, nous dirons qu'on y donnait un enseignement primaire supérieur, dirigé principalement en vue dc^ carrières industrielles el commerciales.
Même sans créer de pensionnais, les Frères surent établir, pour les- externes de certaines villes, de vraies écoles de commerce. A Boulogne-sur-Mer, par exemple, en \1\\, une classe fui ouverte << pour la perfection de 1 écriture, l'arithmétique, les livres de comptes en parties double et simple, avec le change étranger ». Les Frères ajoutèrent bientôt à cet enseignement les mathématiques
1 Annales, t. 11. p. 21. - s fbid., p. 177. — '• Ibid., p. 102.
élémentaires, l'hydrographie et le dessin1. Ces cours, analogues à ceux de l'École dominicale de Saint-Sulpice,
étaient suivis par des jeunes -eus de condition aisée. Très distincts des classes populaires gratuitemenl ouvertes aux pauvres, ils ne se faisaient que sur rétribution2.
État de l'Instituf des Frères des Écoles chrétiennes en France à la mort de saint Jean-Baptiste de la Salle (p. 6
Pour faire face à des œuvres à la fois si nombreuses el si diverses, il l'allai! que le recrutemenl dv< Frères se
1 Annales, [>. [40, d'après Les Archives municipales de Boulogne-sur- Mer. — - Cette rétribution exigée pour l'école de commerce ne battail point en brèche- le principe absolu de la gratuité des écoles, pas plus que M. de la Salle ne l'avait entamé en faisant payer des pensii
Saint -Yon.
lit abondamment. Les registres de Saint -Yon attestent, en effet, que, dînant cette période féconde, les vocations se multiplièrent. Pour les recevoir, il fallut créer des noviciats régionaux. On évitait ainsi aux aspirants de longs et coûteux voyages, et Ton pouvail former ensemble, dans leur pays, les jeunes gens élevés dans la même 'langue et les mêmes usages. Sans doute, la Règle s'observait partout avec la même fidélité; mais elle ne transformait pas la nature, el il élail avantageux que les Frères du Midi, par exemple, fussent conservés dans le milieu où ils avaient grandi. C'est l'idée qui inspira au frère Timothée la fonda lion du noviciat d'Avignon en I72(.l. Ce uovieial devint, pour les écoles du Midi, une pépinière d'excellents maîtres. Un peu plus tard, la Franche-Comté eut son uovieial à Dôle . puis la Lorraine eut le sien à Maréville. Tous ces loyers de vie religieuse restèrent actifs jusqu'en ITS(.) : celui d'Avignon forma deux cent quarante-sept novices, celui de Dôle ne compla que soixante entrées, celui de Maréville en eut dvu\ cenl quatre :.
Après trente ans d'une supériorité féconde, le frère Timothée, usé par le travail et affaissé par l'âge, fit accepter sa démission (\u Chapitre général de 1754. Il mourut le 7 janvier suivant. Avec aidant de simplicité religieuse que de virile fermeté, il avait organisé et consolidé l'Institut.
Il eut pour successeurs, de 1751 à 1777. deux religieux fervents, dont le nom fut sans éclat sans doule. mais dont la vie cachée", semblable à celle i\u cœur dans une poitrine saine, entretint le mouvement et la fécondité que l'Institul tenait du fondateur et du frère Timothée.
Le frère (Mande fut élu le •*> août 1751 , et il gouverna l'Institut durant seize ans J. Son premier aete fut de
1 D'après V Extrait de l'ancien registre </«• Saint-Yon. — - Pierre Mvrt . dii Erère Claude, naquit à Châtillon-sur-Loing (Loiret), le 18 janvier 1690.