‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 28 sur 320 · SES ÉTUDES DE THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

SES ÉTUDES DE THÉOLOGIE

Jean -Baptiste n'avait pas attendu la fin de ses études pour orienter sa vie. De bonne heure il avait entendu dans son cœur l'appel de Dieu, et il n'avait pas tardé à y répondre. Le jour heureux de sa première communion dut être pour lui, comme pour d'autres enfants privilégiés, rempli des vives clartés et des pressantes sollicitations de la grâce.

En effet, il n'avait pas encore onze ans lorsqu'il s'ouvrit à ses parents de son dessein d'entrer dans le clergé et de recevoir la tonsure cléricale. Une telle déclaration ne fut point pour eux une surprise. Le pieux enfant ne portait-il pas dans sa conduite, et jusque dans sa physionomie, les marques de la vocation? Son amour pour la prière et pour les exercices religieux, son goût pour les offices divins, son assiduité au service des autels, sa modestie à l'église et dans les cérémonies sacrées, cet air doucement grave, recueilli et réservé, son aversion pour les plaisirs et les affaires du monde, étaient autant de signes qui révélaient en Jean -Baptiste l'enfant choisi de Dieu pour le sanctuaire.

Sa famille avait remarqué ces dispositiens précoces ; elle en avait prévu et accepté la conséquence. Dans les maisons même les plus chrétiennes, on avait de la répugnance à donner à l'Eglise l'aîné des enfants, l'héritier du nom et de la fortune. Sans avoir assez d'égard pour les choix de Dieu , on désignait d'ordinaire les cadets

pour l'Église, les aînés pour le monde. Telle était, au xvif siècle, la tyrannie de cet usage, que les parents de Jean-Baptiste durent faire un grand sacrifice d'amourpropre en permettant à leur fils de recevoir la tonsure. Ce sacrifice, ils l'acceptèrent avec courage, car rien ne nous indique qu'ils opposèrent de la résistance à la demande de Jean-Baptiste '. Leur offrande fut d'autant plus méritoire, qu'ils ne pouvaient soupçonner alors la gloire qui en rejaillirait sur toute la famille.

Ce fut le JJ mars 1662, que Jean-Baptiste de la Salle recul la tonsure dans fa chapelle du palais archiépiscopal de Reims. En l'absence d'Antoine Barberai!4, archevêque nommé, qui ne prit possession de son siège qu'en 1667, l'ordination fut faite par Jean de Malevaud, évêque d'AuIone in partibus in/iclelium 3. auxiliaire et vicaire général de Clermont.

L'ordination d'un enfant de onze ans paraîtrait étrange • le nos jours. Mais, au xvn" siècle, c'était un usage communément reçu d'accepter tout jeunes, dans la cléricature, les enfants destinés à l'Lglise. Les jeunes clercs ainsi ordonnés n'étaient point tenus d'entrer plus tard dans les Ordres sacrés, et le plus souvent ils ne portaient, dans le monde, aucune marque extérieure de leur agrégation au clergé. Cependant ils cessaient d'être comptés parmi les laïques; ils étaient la part provisoirement vouée à Dieu par la famille. D'ailleurs, la cléricature permettait aux enfants de recevoir dc^ bénéfices ecclésiastiques , dont les revenus pavaient leur éducation et leurs frais d'études.

1 Maillefeb, p. 3.' — - Le siège de Reims n'avait pas d'archevêque depuis la morl de Léonor d'Étampes de Valençay, en L651. Henri de Savoye, duc d'Aumale el de Nemours , qui fui nommé en 1651, abdiqua en 165" sans avoir pris possession. Le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, nommé en 1657, lui retenu ;'i Rome, cl ne prît possession qu'en octobre 1667. — '; La lettre d'ordination es! dans les pièces ilu procès de béatification, ;'i l'archevêché de Paris. Aulone ou \\ loue esl une \ ille <!«• i 000 habitants, dans la Turquie d'Europe, avec un port sur la baie de Ja&ina; c'esl un ancien archevêché grec.

LE CANOMCAT 19

De la part de Jean-Baptiste et de se* vertueux parents, l'entrée dans la cléricature fut tout à fait désintéressée. Quoique le rang de la famille eût permis d'espérer Lien des faveurs, aucun bénéfice ne fut alors conféré au jeune clerc. 11 se proposait, du reste, d'entrer pleinement dans l'esprit de l'état eeelesiastique. La formule de ses engagements n'était point vaine pour lui. En disant tous les jours avec ferveur : « Le Seigneur est ma part d'héritage, o il faisait dans son cœur d'enfant tous les sacrilices que Dieu lui demanderait. Il ne savait pas encore à quel héroïsme de dépouillement Dieu l'appelait, mais il s'y dévouait déjà. Et il donnait à Dieu des gage;- de sa générosité, par un accroissement continuel de pieté. par une assiduité toujours plus grande à l'église et aux offices liturgiques, par une retenue qui trahissait en lui l'enfant voué à Dieu1.

Une si rare piété, qui ne se démentait point, attira sur lui lés regards. Son parent. Pierre Dozet-, songeant à se démettre de son canonicat, qu'il possédait depuis cinquante-deux ans. résolut de le résigner en faveur de Jean-Baptiste. Dans les relations de famille, il avait déjà apprécié toute la valeur morale de son jeune cousin. Le dimanche de Pâques JOGO. il put se rendre compte de sa valeur intellectuelle. Ce jour-là, on distribuait les prix votés par le conseil de ville aux élèves vainqueurs dans les concours établis par Mercier. Dozet. en sa qualité de chancelier de l'Université, avait suivi de près les examens, et il assistait à la séance solennelle. Jean- Baptiste, alors élève de poésie, y lut une de ses compositions et fut l'un des lauréats couronnés. 11 sembla au chanoine Dozet que la Providence destinait un élève

1 (X Maillefer et Blain. — z Pierre Dozet, archidiacre 'le Champagne, chancelier de l'Université, était chanoine depuis 1614. Il mourut en 1668 ocL). Non-, croyons qu'il éfcaif par sa mère, Isabeau de la Salle, petit -fils de Lancelot de la Salle, celui qui l'ut objet d'une enquête en 1525.

si méritant à un grand avenir, et qu'il ne pouvait se choisir un plus digne successeur. Il signa son acte de démission le 9 juillet 1666; et, le 7 janvier suivant, le jeune chanoine de la Salle était installé au chœur de Notre-Dame de Reims, avec la prébende n" 21 '.

Jean - Baptiste entrait dans une illustre compagnie. Le Chapitre de Reims a donné à l'Eglise, avant 1789, trente et un évoques, dont vingt ont occupé le siège archiépiscopal de Reims et vingt et un ont été revêtus de la pourpre romaine. Quatre de ses membres avaient été élevés au souverain pontificat, sous les noms de Sylvestre II, Urbain II, Adrien IV et Adrien V. Au moment où le chanoine de la Salle prit possession de son titre, le Chapitre comptait dix dignitaires et soixantequatorze chanoines. Dans la liste publiée par M. Jadart2, nous relevons, à la prébende n° 29, le nom de Nicolas Roland, sous la sage direction duquel Jean-Baptiste va bientôt se placer.

Notre Saini n'avait qu'à suivre son attrait pour s'acquitter avec dignité de ses nouvelles fonctions. Depuis plusieurs aimées déjà, son aïeul Jean Moët l'avait formé à la récitation de l'Office divin3, et nous pouvons croire que, durant les vacances passées à la campagne du Brouillet, l'aïeul et le petit-fils se répondaient l'un à l'autre avec une égale piété, en récitant les prières sacrées. Au chœur, où il assistait aussi souvent que ses études le lui permettaient, il se souvenait qu'en faisant la fonction des anges il devait en imiter « la modestie, la révérence et la piété4 ». Se regardante comme un homme consacré par état à la prière publique5 », il sentait que la louange divine devait être d'autant plus pure et plus fervente sur ses lèvres, qu'il la chantait au nom de l'Eglise et de toute l'humanité.

1 Cf. Jadart, article de isss, dans la Revue de Champagne et de Brie. — * Jadart, article de 1888, dans la Revue de Champagne. — ' Bernard, p. 12. — ' Blain, p. 123. — 5 Maillefer, p. 31.

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