‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 30 sur 320 · JEAN - BAPTISTE DE LA SALLE AU SEMINAIRE DE SAINT-SULPICE · texte numérisé non relu

JEAN - BAPTISTE DE LA SALLE AU SEMINAIRE DE SAINT-SULPICE

Paris avait un double attrait pour les clercs de province capables de pourvoir aux frais de leur éducation :

1 Ca-uly, p. 254 et suiv. — - Hannesse, Vie de Nicolas Roland , p. 68. — 3 Du Pin de la Guérivière, les Aïeuls, maternels du bienheureu la Salle, p. 69.

la vieille Faculté de Sorbonne et les séminaires récemment fondés.

La Sorbonne était estimée dans l'Eglise entière comme la première école de théologie, tant pour la solidité de son enseignement et la sûreté de ses décisions, que pour le mérite de ses docteurs et la valeur des grades qu'ils conféraient. Les élèves de Sorbonne n'avaient qu'une voix pour « louer leur mère », et tous disaient avec Bossuet ' : « Elle semble être divinement établie avec une grâce particulière pour tenir la balance droite, conserver le dépôt de la tradition. Elle a toujours la bouche ouverte pour dire la vérité; elle n'épargne ni ses enfants ni les étrangers, et tout ce qui choque la règle n'évite pas sa censure. » La famille de la Salle désira que Jean- Baptiste fit sa licence et prît le bonnet de docteur dans une école si célèbre.

Mais « son père, toujours attentif à le former de bonne heure pour l'état qu'il avait embrassé2 », voulut qu'il demeurât en même temps dans l'une des communautés les plus ferventes de Paris.

Trois sociétés de prêtres vertueux travaillaient alors avec une égale ardeur à la restauration de l'esprit ecclésiastique : celle de Saint-Nicolas-du-Chardonnct. formée par Adrien Bourdoise dès 1612 3; celle de Saint-Lazare, commencée par saint Vincent de Paul vers 1628; enfin celle de Saint- Sulpice, établie par Jean-Jacques Olier en 1642.

Ces communautés n'étaient pas inconnues à Reims; car plusieurs prêtres étaient allés y puiser l'esprit de leur état. Nicolas Roland, entre autres, après avoir

1 Oraison funèbre de Nicolas Cornet, prononcée le ^7 juin 1663, dans la chapelle 'lu collège de Navarre. — - Maillefer, Vie..., \k 3. —

Adrien Bourdoise naquil ;i Brou, diocèse de Chartres, le Ier juillet 1584; il fonda su communauté en 1612, n'étant encore que clerc, au collège de Reims, à Paris, H il la transféra ensuite près de l'église Saint- Nicolas. Il mourut en 1655, après avoir été l'un des plus ardents réformateurs 'lu clergé.

achevé ses études et reçu la prêtrise, avait consacré Tannée 1666 à étudier leur vie intime et leurs œuvres apostoliques. Imitant les exemples qu'il avait eus sous les yeux, il s'était hâté de transformer sa maison de Reims en un séminaire de clercs comme Saint- Sulpice, et de l'ouvrir aux prêtres de la ville pour des conférences hebdomadaires semblables à celles de Saint- Lazare1. Ce fut sur son conseil'2, nous avons tout lieu de le croire, que Louis de la Salle choisit le séminaire de Saint- Sulpice pour l'éducation de son fils Jean -Baptiste.

Jean-Jacques Olier avait commencé sô*n œuvre au village de Yaugirard , en décembre 1641, et l'avait transportée à Saint- Sulpice le 15 août 1642. Ce ne fut point assurément le premier séminaire fondé en France3; mais, le premier, il prit la forme définitive que les séminaires ont gardée depuis. Les élèves n'y étaient admis qu'après avoir terminé leurs études secondaires. On y formait à l'oraison, aux cérémonies, aux vertus ecclésiastiques, les clercs qui venaient se préparer aux Ordres, ou même les prêtres qui se disposaient à entrer dans le ministère sacerdotal4.

Le séminaire était encore dans sa première ferveur. lorsque Jean-Baptiste de la Salle y fit son entrée, le 18 octobre 1670 3. Il avait pour supérieur Alexandre Le Ragois de Brelonvilliers0, qui, amené tout jeune par sa mère au fondateur de Saint-Sulpiee, en était devenu le

1 Hannesse, Vie de Nicolas Roland, p. iiti-74. — - Los familles Roland et de la Salle étaient alliées. — 3 A Paris seulement, Saint-Lazare, Saint-Nicolas et Saint-Magloire furent fondés avant Saint-Sulpice ; mais ils reçurent tout d'abord des jeunes clercs de tous les âges. — -1 (if. Faillon, Yii- de M. Olier, l. I. M. Olier naquit à Paris en 16UN; il devint curé dv Saint-Sulpice en 1642; il transporta près de son église le séminaire qu'il avait fondé à Yaugirard en 1641; il mourut en odeur de sainteté le 2 avril 1657. — 5 Sur le registre du séminaire, il est inscrit « acolyte et chanoine de Reims ». — '' Cf. Grandet, les Saints Prêtres français nu X VIIe siècle, ou\ rage édile par M. Letourneau, 2e série, 189" . De Bretonvilliers, né en 1620, à Paris, mourut le 13 juin loTé.

plus inlime confident et avait mérité d'être désigné pour lui succéder. M. de Bretonvilliers était l'ecclésiastique le plus riche de France; il avait bâti plusieurs séminaires cl acheté à son compte l'île de Montréal, en Canada; Colberl lui emprunta à plusieurs reprises des sommes considérables au nom du roi. Il vivait néanmoins si pauvre et si détaché de tout, que ses exemples soutinrent le séminaire dans sou premier élan de perfection ecclésiastique.

A ses côtés vivait Louis Tronson !, qui gouvernait alors le séminaire comme directeur. Les savants ouvrages de M. Tronson et les conseils éclairés qu'il donnait aux évêques et aux prêtres ont fait dire de lui que, « s'il ne fut pas docteur, il fut docte et capable d'instruire les docteurs. » Règle vivante de la maison, il parlait un jour avec tant de force de l'exactitude et de la régularité, que les larmes lui vinrent aux yeux : « Pardonnez-moi, messieurs, cette tendresse, dit-il aux assistants. C'est me blesser dans l'endroit le plus sensible que de violer les règles du séminaire. Je sais que les gens du monde se moqueront de vous et vous reprocheront votre trop grande exactitude; mais répondez-leur avec le prophète que vous n'en laites pas trop pour espérer le ciel que Dieu vous a promis. » Tel était le prêtre auquel Jean- Baptiste de la Salle était spécialement recommandé; il le prit pour son directeur de conscience. A cette école à la fois douce cl austère de M. Tronson, il contracta ces toiles habitudes de discipline qui réglèrent toute sa vie cl dont il iil le ressort puissant de son Institut.

Autour du supérieur et du directeur se groupait un personnel d'hommes aussi distingués par Leurs vertus sacerdotales que par les qualités de leur première édu-

1 Louis Tronson, né en 1622, mourul le 26 février 1700. En 16:76$ il succéda à M. de Bretonvilliers rumine supérieur général de Saint-Sulpice. Cf. Grandet, les Saints Prêtres... Gosselin, au début de la Vie de M. Emery.

cation. Parmi eux, nous relèverons trois noms seulement : La Barmondière et Baudrand, qui devinrent successivement curés de Saint- Sulpiee et confièrent à leur ancien élève le soin de leurs éeoles charitables; Lesehassier, qui devint en 17(111 supérieur général de Saint- Sulpice, et resta, jusqu'en I71(J, l'ami et le conseiller de Jean -Baptiste de la Salle1.

Parmi ses confrères, Jean-Baptiste eut le bonheur de nouer des amitiés fécondes. Plusieurs fondations d'écoles, nous le verrons, furent déterminées par des souvenirs datant de Saint-Sulpice2. Dans le cours de cette histoire, nous retrouverons les noms de Paul Godet des Marais, qui devint évêque de Chartres et y appela les Frères ; de des I laves, qui fit venir à Bouen l'Institut naissant ; de Méretz, chanoine de Nîmes, qui établit les Frères a Alais; de Saléon et Canel , qui ouvrirent aux Frères le Dauphiné3. Ces ecclésiastiques n'étaient pas tous au séminaire de Saint- Sulpice ; plusieurs habitaient la Petite Communauté, maison voisine du séminaire, où étaient reçus, sous un régime plus doux, les jeunes gens de santé délicate. Fénelon, le futur archevêque de Cambrai, s'y trouvait depuis 1(>(>7 '.

Le confrère auquel Jean-Baptiste se ha le plus étroitement fut Jacques Baiihin. Calviniste converti, M. Baiïhiu s'était jeté avec une ardeur incomparable dans la pratique des plus austères vertus3. Ses biographes rapportent les plus grands exemples d'humilité , de mortification, d'amour de Dieu. Jean-Baptiste ne fut pas son pénitent, puisqu'il n'était pas encore prêtre, mais il fut son ami et en quelque façon son disciple ; il apprit de

1 Les autres directeurs de Saint-Sulpice étaient .MM. Picolé, de Balir/e, Baudeau, Heudon et Bourbon. Cf. Notices ri documents, conservés manuscrits aux archives du noviciat de Saint-Sulpice. — - Cf. Ravelet, \'ii\.., p. 23. — :i MM. de Saléon et Canel vinrent pins lanl à Saint- SuApice; mais ils connurent M. de la Salle, qui avait alors commencé ses écoles. — '' Fénelon était né en h'éil , la même année que .1.-15. de la Salle. Son historien;, de Bausset, suppose qu'il était à Saint-Sulpice îles 1667. — 5 Baiihin emfara .-m séminaire le 0 novembre 1663, cl fui ordonné prêtre en t672 seulement.

lui la pratique des plus héroïques vertus; et, plus tard, Lorsqu'il s'établit à Paris et à Vaugirard, il trouva en lui un guide éclairé et un très ferme soutien. Jusqu'à sa mort, arrivée en 1696, M. Baùhin lui prodigua les marques de sa sympathie1.

Sous Faction d'influences si salutaires, Jean-Baptiste se mil promptement à l'œuvre. Accoutumé dès l'enfance à une vie réglée et sérieuse, il suivit sans difficulté tous les exercices communs; « il s'y fit bientôt distinguer de ses supérieurs, qui voyaient avec joie que rien de dur ne le rebutait2. » Doucement entraîné par la grâce, jusqu'à « pousser son zèle au delà de la règle prescrite3 », il participa largement aux bienfaits de l'éducation morale, de la culture intellectuelle et de l'initiation apostolique que Saint-Sulpice offrait à ses élèves.

L'éducation morale des clercs avait été la raison capitale de la fondation du séminaire. On avait moins besoin, en effet, d'wnc école de théologie que d'un bon noviciat sacerdotal. Les Universités étaient florissantes, à cette époque; les docteurs et les licenciés en théologie pullulaient alors à Paris, el même en province. Mais les prêtres formés à l'oraison, à la mortification, au zèle, au chant el aux cérémonies, étaient rares1. Depuis le concile de Trente, la pensée dominante, dans l'Eglise, était de créer. à côté des Universités, des centres de vie ecclésiastique, • tu les étudiants et les docteurs viendraient puiser l'esprit de leur vocation et se former aux fonctions de leur état.

Deux documents de l'époque montrent à quel point le séminaire réalisait, en lf>70, les belles espérances qu'il avait d'abord fait concevoir. Quelques extraits de ces

1 Les biographes «le ,1.-1'.. de la Salle, à la suite de Blain el de frère Bernard, onl fail de M. Baùhin le directeur de Jean- Baptiste. C'est une erreur. M. Baiïhin oe fui ordonné prêtre et ne devin! directeur au séminaire qu'après le dépari de M. de la Salle, en lt>7:2. Cf. Mémoires de M. Gosselin, manuscrits, aux archives de Saint-Sulpice. — 2 Maillefer, : Ibid., p. i. — ' Voirie tableau de l'état du clergé au xvne siècle, dans les vies de Bourdoise, Olier, sainl Vincent de Paul.

pièces nous replaceront en esprit dans cette atmosphère bienfaisante où notre saint respira . durant dix-huit mois, le plus pur esprit religieux.

Le premier est un Mémoire* de M. Baudrand, alors directeur à Saint-Sulpice : « Toutes les vertus, dit l'auteur, v sont dans un continuel exercice. On y embrasse avec joie les actions les plus humiliantes, comme de balayer dans la maison, de laver et nettoyer la vaisselle. L'obéissance y est prompte, exacte et aveugle, et la plupart y vivent dans une si grande soumission . qu'ils sont disposés à partir pour les séminaires de province, pour le Canada ou pour la Chine, au moindre ordre qu'on voudrait leur en donner, et sans avoir d'autre dessein que d'y servir dans les moindres emplois et d'y souffrir les croix qui en sont inséparables*. •>

Le second document est une brochure ayant pour titre : la Manière dont on se comportait au séminaire cIl Saint-Sulpice :tu commencement de son établissement3. « On tâchait, y lisons-nous, d'imprimer un amour très sincère pour un état dévie pauvre, humble, cachée. On n'avait rien qui ne fût à ses confrères: il fallait même mettre des bornes à ce grand désir de rendre service au prochain. L'amour du monde était tellement banni, qu'on aurait eu de grands remords de conscience d'en parler avec la moindre estime. La cordialité et la parfaite union des cœurs était regardée comme le caractère particulier de la maison. Il y en avait qui avaient poussé si loin l'obéissance, qu'il fallait que le supérieur fît une attention particulière, pour ne dire aucune parole qui fût pris pour un ordre de faire quelque chose qui fût contraire à leur santé. »

Teiles étaient les maximes qui régnaient à Saint Sulpice ; elles pénétrèrent si profondément l'âme de Jean-

1 Ce Mémoire vient d'être intégralement publié. Bertrand, Histoire littéraire de la compagnie de Saint-Sulpice, t. III: Paris, 1900. — '-' Dans Bertrand, t. III, p. 443. — 3 Brochure in-32, édit. de 1855.

Baptiste, que nous les retrouverons un jour sur ses lèvres el surtout dans sa conduite. Mais, pour façonner ainsi de jeunes hommes, appartenant pour la plupart à la noblesse, déjà munis de dignités ecclésiastiques, abbayes, canonicats, prieurés, et souvent licenciés ou docteurs en théologie, il fallait de grands exemples de la part de> mailrcs et une grande fermeté dans le règlement de la maison.

11 n'y a rien d'extraordinaire dans les règlements..., dit Bauidrand, que l'exactitude avec laquelle on les observe '... On se fait un point de conscience et d'honneur de son devoir, et, comme on en écarte l'esprit d'enfant

et d'écolier c'est nue assemblée de personnes d'élite,

raisonnables, ferventes., qui ont moins besoin d'éperon pour avancer que de frein pour se modérer 2. »

In ressort puissant tenait en haleine toutes les volontés et donnait an règlement sa force : c'était la direction. Fénelon. dans une charmante lettre écrite à son oncle, non- révèle avec quelle simplicité les élèves ouvraient leur âme à leur directeur. « Je souhaiterais passionnément vous pouvoir dire ici quelque chose du détail de ce qui se passe entre M. Tronson et moi; mais certes, monsieur, je ne sais guère que vous en dire; car. quoique ma franchise et mon ouverture de cœur pour vous me semblent très parfaites, je vous avoue néanmoins, sans craindre que vous en soyez jaloux, que je suis bien plus ouvert encore à l'égard de M. Tronson. et que je ne saurais qu'avec peine vous taire confidence de l'union dans laquelle je suis avec lui. Assurément, monsieur, si vous pouviez enlendre les entretiens que nous avons ensemble, et la simplicité avec- laquelle je lui fais connaître mon cœur, et avec laquelle il me t'ait connaître Dieu, nous ne reconnaîtriez pas voire ouvrage, et vous verriez que Dieu a mis la

1 Dans l'.i i'.m;v\i>. i. III. p. >■•'.. — - [bid., p. '. . •

main d'une manière sensible au dessein dont vous n'aviez encore que jeLé les fondements1. »

Cette intimité, Jean - Baptiste de la Salle dut l'avoir avec M. Tronson. Sous un maître si habile, dans un milieu si riche en moyens de sanctification, sa vertu ne ponvait manquer de grandir. Un témoignage authentique, rendu plus tard par M. Leschassier, nous permet de prendre sur le fait ses progrès dans la mortification et le détachement du monde2 : « Il fut d'abord fidèle observateur de la règle, exact aux exercices de la communauté. Il parut bientôt après se détacher du monde plus qu'il ne l'avait été en entrant. Sa conversation a toujours été douce et honnête. Il ne m'a jamais paru avoir mécontenté personne, ni s'être attiré aucun reproche. Quand il est venu à Paris pour ses écoles, j'ai reconnu en lui de merveilleux progrès dans toutes les vertus. Tous ceux qui Font connu en ont vu des preuves dans toute sa conduite, surtout dans la patience avec laquelle il a souffert le mépris (pion faisait de sa personne et les traverses. »

Sa vertu ne fut pas moins appréciée de ses confrères que de ses maîtres. Tous ceux qui 1 ont connu à Saint- Sulpice garderont ce souvenir. Chaque fois qu'ils rencontreront quelques Frères des Ecoles chrétiennes, ils parleront avec éloge de leur père et rappelleront qu'il fut au séminaire l'exemple de tous les autre- .

Ce travail de formation morale, loin d'affaiblir son application à l'étude, ne faisait que la stimuler. Persuadé qu'un bon prêtre doit éclairer l'Eglise par son savoir aussi bien que par sa vertu, il n'était pas moins avide de la science que de la sainteté.

1 De Balsset, Histoire <le Fénelon, t. I. — - Ce témoignage fui rendu par M. Eeschassier, alors supérieur général de Saint -Sulpice, en en réponse à une demande qui lui avait ('-h'- adressée par le supérieur général des Frères. On rassemblait alors les éléments d'une vie de M. de la Salle. L'original se conserve aux archives du noviciat de Saint- Sulpice. — 3 Blain. t. I. ]). 125.

Sur le point des études, les élèves de Saint-Sulpice se divisaient à cette époque en trois catégories1. Plusieurs étaienl déjà licenciés ou docteurs; leur séjour au séminaire n'étail qu'une retraite prolongée, durant laquelle . préparaient au ministère pastoral par un cours pratique de morale, par l'étude du chant et des cérémonies. D'autres, soit par défaut de temps, soit par défaut de moyens intellectuels, ne visaient ni la licence ni le doctoral : ils recevaient au séminaire un enseignement élémentaire et très succinct. La plupart des élèves allaient en Sorbonne et préparaient les grades : après trois ans de théologie, ils subissaient l'examen du baccalauréat ou tentative; puis ils suivaient, durant deux années, les exercices de licence; le doctorat couronnait les études. En Sorbonne, les élèves prenaient les cahiers des professeurs, c'est -à -dire copiaient leurs cours; rentrés au séminaire, ils avaient à rendre compte dans des répétitions de renseignement reçu; ils soutenaient, en alternant avec les étudiants du séminaire, des argumentations hebdomadaires. Pour compléter les cours de Sorbonne, un directeur du séminaire expliquait l'abrégé de morale composé par Abelly. En 1671, c'était M. de la Barmondière qui l'expliquait devant M. de la Salle2.

Jean -Baptiste, en effet, suivait assidûment le cours de théologie en Sorbonne. D'après les certificats3 délivrés le 27 juillet 11)71 et le 6 décembre 1672. il étudia, en première année, les mystères de la Trinité et de l'Incarnation; il apprit, en seconde année, les traités de la Grâce, des Sacrements en général et du Baptême.

A I éeole des plus illustres maîtres que possédait alors la France, il contracta cet amour de l'étude qui, malgré

1 Cf. Faillon, Vie de M. (Hier ; Baudrand, Mémoire; Baston, Mémoires. — - Noir communiquée par M. Lévêque, S. -S. L'ouvrage d'Abelly a pour titre : Medulla theologica; Paris, ! C>(>7. 2 vol.in-12. — - Nous connaissons ces certificats par un inventaire détaillé conservé à la maison mère des Frères.

la multitude des affaires, l'appliqua toute sa. vie au travail intellectuel. Grâce à l'opposition que la Sorbonne et Saint- Sulpice montraient au parti de Jansénius, son séjour à Paris ne fut pas moins profitable à la pureté de sa foi qu'à la solidité de son savoir. C'est la remarque d'un témoin très éclairé au procès apostolique de Reims1: « Les idées nouvelles sur le jansénisme, dit-il, s'étaient introduites dans l'Université de Reims où M. de la Salle fut élevé. Ce fut sans doute le séjour qu'il fît au séminaire de Saint-Sulpice pour y compléter ses études, sous la direction du vénérable M. ïronson , qui le prémunit contre ces erreurs. »

Mais, tout en vaquant aux études théologiques, les élèves du séminaire ne se désintéressaient pas des œuvres. Avec ses confrères, Jean-Baptiste reçut à Saint- Sulpice une initiation apostolique qui éveilla son zèle et le mit déjà au contact des âmes.

En effet, si austère et si régulier qu'il fût, le séminaire n'était pas un cloître fermé. Situé au cœur de la paroisse Saint-Sulpice , il avait les fenêtres ouvertes sur les œuvres multiples dont le réseau serré enveloppait toute la population de l'immense faubourg Saint-Germain. Jean-Baptiste put contempler la merveilleuse transformation opérée par un saint en dix années de travail. De 1642 à 1652, M. Olier avait eu le temps de créer des œuvres pour tous les âges et pour toutes les misères physiques et morales; du quartier le plus mal famé de Paris, il avait fait une paroisse modèle, où la religion était connue et pratiquée.

Dans l'intention du fondateur, les séminaristes de Saint-Sulpice ne devaient pas être des témoins passifs, mais des collaborateurs actifs des œuvres de la paroisse. Il partageait le sentiment de saint Vincent de Paul, qui

1 Déposition de M. Dubourg-Maldan. Procès apostolique de Reims, fol. 386.

écrivait le 6 septembre 1658 : « L'expérience nous a fait connaître que là où il y a un séminaire, il est bon que nous y ayons une paroisse, afin d'y exercer les séminaristes qui apprennent mieux les fonctions curiales par la pratique que par la théorie1. » Déjà M. Olier lui-même avait écrit dans son Projet de Constitution : « Outre les exercices spirituels d'oraison, de lectures, de conférences spirituelles, et la pratique des vertus, [les ecclésiastiques du séminaire] s'exerceront aux catéchismes, aux prônes et aux autres fonctions cléricales2. »

D'après ces principes, les séminaristes s'occupaient activement des catéchismes et des écoles3. Jean-Baptiste entra , sans nul doute , dans cette armée de jeunes catéchistes qui, les dimanches et fêtes, instruisaient les enfants, tant à l'église que dans différents quartiers de la paroisse. Il dut se faire un honneur « d'aller par les rues de Paris, la cloche en main, pour avertir les enfants et les amener au catéchisme 4 ». Avec ses confrères, il visita les petites écoles et les pensions, si nombreuses sur la paroisse Saint-Sulpice ; il y donna le prône à son tour et participa à la retraite que suivaient, la semaine sainte, Ions les écoliers5.

Entre toutes les œuvres de la paroisse, il dut remarquer l'école de charité que M. Olier avait ouverte, rue Princesse, pour les petits garçons pauvres qu'on rejetait des écoles payantes. S'il en visita les classes, eut-il le pressentiment que, dix-huit ans plus tard, il y ferait l'école, et que, plus abandonné que les pauvres, il y manquerait de pain?

D'ailleurs, dans tout le séminaire, fermentait alors le zèle des écoles. Tous les élèves étaient enrôlés dans une Association de prières, fondée en 1649 par Adrien

1 Lettre à M. Jollj , à Rome. Lettres <!<> saint \'in>-r,ii </,> Paul, l. II, p. 268; Paris, 1882. — - Cité par M. Faillon, t. III, p. 15i. — :i Ibid., p. 183. — ; Iti.viv. Vie 'A- Jean -Baptiste de la Salle, Introduction , p. 08. — ;' Histoire des catéchismes de Saint-Sulpice, p. 126.

AU SEMINAIRE DE BMNT-SULPICE 35

Bourdoise sous le patronage de saint Joseph . en vue d'obtenir des maîtres chrétiens pour l'enfance1. L'esprit apostolique de cette association se révèle dans une lettre écrite par M. Bourdoise à M. Olier-. Cette page contient tout un programme. Ce programme, personne ne le réalisera mieux que Jean-Baptiste de la Salle.

« Je souhaiterais volontiers voir une école, dans un esprit surnaturel, dans laquelle, en apprenant aux enfants à lire et à écrire , on les pût disposer et former a être de bons paroissiens. Car de voir qu'une charité fasse une dépense pour leur faire apprendre à lire eV à écrire seulement, et qu'ils n'en deviennent pas meilleurs ni plus chrétiens , c'est dommage . et néanmoins c'est ce qui se pratique le plus communément. Aujourd'hui, toutes sortes d'enfants vont aux écoles, mais à des école* qu'on leur fait d'une manière toute naturelle : ainsi il ne faut pas s'étonner si. dans la suite, on en voit si peu qui vivent chrétiennement, parce que. pour faire une école qui soit utile au christianisme . il faudrait des maîtres qui travaillassent à cet emploi en parfaits chrétiens, comme des apôtres sans intérêts, et non en mercenaires, regardant cet office comme un chétif métier, inventé pour avoir du pain.

« Pour moi, je le dis du meilleur de mon cœur, je mendierais volontiers de porte en porte pour faire subsister un vrai maître d'école. Gomme saint François Xavier, je demanderais à toutes les Universités du royaume des hommes qui voulussent , non pas aller au Japon et dans les Indes prêcher les infidèles, mais du moins commencer une si bonne œuvre. »

Telles étaient les préoccupations apostoliques au sémi-

1 Cf. Jean Darches , le Saint Abbé Bourdoise. — - Ibid.. t. I. p. 236. Cette lettre fait comprendre comment M. de la Salle dira plus tard, en parlant de M. Bourdoise : « Passionnément dévoué à l'éducation du peuple , il nous a donné à nous-mème l'exemple du zèle qui doit animer les instituteurs chrétiens. /> Cité par Jean Darciies.

naire de Saint-Sulpice depuis 1640. M. Démia, du clergé de Lyon, s'en était tellement pénétré en 1662, qu'il s'en inspira, quatre ans après, pour écrire les célèbres Remontrances* qu'il adressa à « Messieurs le Prévôt des marchands et Échevins de Lyon ». Ces Remontrances, où l'auteur signalait en termes émus le libertinage qui résultait du défaut d'écoles pour les enfants pauvres, étaient sans doute connues à Saint-Sulpice; elles durent exciter encore le zèle qui, dans cette maison, poussait déjà les âmes si puissamment vers les écoles chrétiennes. Il v a donc lieu de croire que M. de la Salle prit à Saint- Sulpice ces germes de vocation qui vont se développer, silencieusement encore, sous la direction de Nicolas Roland.

Car, après dix-huit mois de séminaire, Jean-Baptiste va être rappelé à Reims par d'impérieuses nécessités de famille. Mais, s'il est violemment arraché d'une maison qu'il aime, du moins il ne l'oubliera jamais. Les premiers Frères ont rendu témoignage de ces sentiments : « C'est la maison de Saint-Sulpice, disent-ils, qui lui a donné l'Esprit de Dieu; c'est dans son sein qu'il a puisé les vertus qui, dans lout le cours de sa vie, ont brillé en lui avec tant d'éclat. Il aimait singulièrement cette sainte pépinière d'ouvriers évangéliques , et il n'en parlait qu'avec de grands lémoignages d'estime et d'affection2. »

Entré à Saint-Sulpice le JS octobre 1670, Jean -Baptiste de la Salle en sortit le 19 avril 1672. Son cœur, fidèlement ouvert aux semences de bien qu'on y avait jetées, emportait les germes des vertus et des œuvres qui bientôt s'épanouiront au grand jour.

1 Faillon, Vie de M. Démia. Ce sont K-s Remontrances de M. Démia qu i décidèrent M. Roland ;'i créer à Reims (1rs écoles pour les pauvres. — 2 Cf. Blain, i. I , p. L27.

HETOl'R A REIMS

JEAN -BAPTISTE DE LA SALLE PERD SES PARENTS ET RETOURNE \ REIMS. — IL GÈRE LES AFFAIRES DE LA FAMILLE ET CONTINUE SES El i

Neuf mois après son arrivée à Paris, Jean- Baptiste eut la douleur de perdre sa mère : Nicolle Moët de Brouillet mourut, en effet, le 1e.) juillet 11)7?. Le eoup fut vivement senti par le cœur du fils, d'autant plus qu'il dut pleurer seul, privé de cette consolation que donne, en famille, la communauté des larmes dans une égale affliction. Après avoir pleuré en silence et prié, il s'était remis au travail, lorsqu'une nouvelle épreuve vint fondre sur lui : il perdit son père le 9 avril 1(>721. Cette seconde peine . qui lui blessait le cœur non moins profondément que la première, eut des conséquences plus graves. Désormais chef de la famille, responsable de l'éducation de ses frères et sœurs, chargé des affaires temporelles de sa maison, il dut rentrer à Reims : il quitta Saint-Sulpice le 19 avril.

Il retrouva ses quatre frères et ses deux sœurs dans la maison de la rue Sainte-Marguerite, que la famille habitait depuis 16642. Après avoir mêlé ses larmes à leurs larmes, après avoir relevé leurs espérances et ranimé leur courage par les pensées de la foi, il se mit sans retard à l'œuvre, pour accomplir la tâche que la Providence venait de lui imposer.

Habitué par Saint-Sulpice à ne rien faire sans conseil, il chercha un guide; il lui sembla que M. Roland, dont

1 Ces deux dates sont établies d'après les registres de l'état-civil de Reims : paroisse Saint- Symphorien, Archives. — "2 Cette maison porte aujourd'hui le ri" il de la rue Sainte -Marguerite. (Hannesse, Croix de Reims, 21 janvier 1899.)

il appréciait les lumières et les vertus, pourrait seul remplacer M. Tronson.

Nicolas Roland, alors chanoine et théologal de Reims, n'avait que trente ans. C'était une nature vive, ardente, capable des plus généreux desseins et des plus austères sacrifices. A l'âge de onze ans, ayant appris qu'une ordination se faisait à Saint-Pierre-les-Dames, il se sentit loul à coup pressé de prendre la tonsure; il emprunta une soutane et un surplis, acheta un cierge et se présenta à l'évèque. A dix-sept ans, il faillit dévier et se perdre. Mais la grâce divine l'arrêta à temps. Une fois rentré dans la bonne voie, il y marcha à pas de géant. 11 lit ses éludes de théologie à Paris, et prit en Sorbonne le bonnet de docteur. Revenu à Reims, et après avoir reçu le diaconat en 1665, il fut pourvu de la prébende n" 29 au Chapitre de Notre-Dame. A cette prébende était attachée la fonction de théologal. M. Roland remplit toujours avec zèle et avec succès ce devoir de la prédication. En 1666, il visita, comme nous l'avons dit, les ferventes communautés de Saint-Nicolas, de Saint- Lazare et de Saint- Sulpice; puis il passa six mois à Rouen, chez M. de la Haye, curé de Saint- Amand, où il entra en relation avec le Père Barré et Mme Maillefer2. Ces deux âmes d'élite lui inspirèrent le désir de se consacrer à l'œuvre des écoles de charité. Mais son zèle voulait tout embrasser : on le vit. tout à la fois convertir sa maison en un séminaire, y réunir chaque mardi, pour des conférences spirituelles, les prêtres de la ville de Reims, prendre à sa charge un asile d'orphelins dirigé par M Varlet , Jfonder une congrégation de maîtresses d'école polir les petites Mlles pauvres, sans interrompre le cours de ses prédications*.

La santé la plus robuste n'aurait pas supporté un tel

1 Voir l'intéressante Vie '!>■ Nicolas Roland, par M. l'abbé II.\nni-:sse; Reims, 1888. — '-' Voir plus loin, p. 61 ei p. 7b.

LE SOUS -DIACONAT :i9

surmenage. Aussi M. Roland tomba -t-il bientôt malade . Mais la maladie ne ralentit ni son zèle ni ses mortifications. Très austère pour lui-même, très ardent au travail, il inspirait la même austérité et la même générosité aux âmes qui s'adressaient à lui. « Le royaume de Dieu, disait-il1, ne consiste ni en pensées, ni en paroles, mais dans la fidélité, les violences continuelles à ses inclinations , dans la désoccupation de toutes les créatures, dans le renoncement à soi-même et dans l'amour pour les trois compagnes du Sauveur : la pauvreté . le mépris et la douleur. »

Sous un tel directeur. Jean-Baptiste ne pouvait qu'avancer rapidement. Mais, tout en prenant les vertus de son maître, il leur donnait l'empreinte de sa propre nature. Tout autre, en effet, était son caractère : plus doux et plus mesuré par tempérament, d'une énergie pins contenue quoique non moins forte, il accomplissait avecune force toujours calme les plus généreux sacrifices.

La première question qu'il posa à son nouveau directeur fut celle de la vocation. Il avait vingt et un ans: il était en âge de recevoir le sous-diaconat. Mais les deuils de famille avaient jeté son âme dans le trouble et l'hésitation. Dès la mort de sa mère, « Dieu avait permis qu'il fût livré à des incertitudes accablantes *. » La mort de son père ne fit que les augmenter. Etant l'aîné de la famille, chargé de l'éducation de ses frères, ne devait-il pas renoncer aux saints Ordres et gérer les affaires de sa maison?

Déjà il avait fait part à M. Tronson de son anxiété: durant les dix jours qui s'étaient écoulés entre la mort de son père et son retour à Reims, il avait consulté Dieu dans une fervente retraite 3. Tout nous porte à croire que M. Tronson lui avait alors conseillé de recevoir le sous-diaconat.

' Hannesse, p. S3-84. — - Mailleiek, p. 4. — ' Lucard, p. s.

M. Roland lui donna en ce sens une décision formelle. Dès que sa résolution fut prise, Jean-Baptiste se mit en ii usure de contracter les engagements définitifs. Les Quatre -Temps de la Trinité approchaient. En l'absence de l'archevêque Maurice Le Tellier1, il se munit des lettres dimissoriales du Chapitre et du vicaire général, et il se rendit à Laon, puis à Noyon, où il espérait qu'une ordination aurait lieu. Il dut aller jusqu'à Cambrai, dont l'archevêque, Ladislas Jonnart, l'ordonna sous-diacre le 2 juin 1672 2.

Il y avait quarante jours environ qu'il avait quitté Saint- Sulpice. Pour que ses irrésolutions eussent été si promptement vaincues, il fallait au jeune de la Salle autant de soumission aux ordres de ses directeurs que de générosité dans son sacrifice. Jamais ses nouvelles obligations ne lui pesèrent; depuis son enfance, il aimait et récitait l'office divin; quant à la chasteté, toujours il veilla sur elle avec un soin jaloux. Il ne reçut, il est vrai, le diaconat qu'après un intervalle de quatre années. Mais sa vertu, qui va grandir tous les jours, ne permet pas «le prendre ce retard pour une marque de regret. Après tant d'autres saints, il eut une très vive appréhension des responsabilités sacerdotales.

D'ailleurs, la gestion des affaires de famille devint une lourde charge pour lui. Il y déploya la plus consciencieuse activité. L'habileté qu'il montra dans les questions temporelles eût laissé croire « qu'il était fait pour un tel emploi3 ». Aussi conserva-t-il intacts, par une sage administration, lous les biens dont l'héritage paternel lui avait donné Ja garde.

L'éducation morale de ses frères et sœurs le préoccu-

1 Maurice Le Tellier, lils du ministre de Louis XIV , d'abord sacré archevêque de Nazianze et coadjuteur de Reims par le cardinal Barberini, était devenu archevêque titulaire le 3 août 1671. Il mourut à Pans le 22 février 1710, après quarante ans d'un épiscopat très fécond. — * Les dimissoires et les lettres d'ordination sont conservés au dossier du procès apostolique de Paris. — :i Bernard, p. 17.

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