‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 33 sur 320 · SOIS CANONICAT POUR UNE CURE. — IL EST ORDONNÉ PRETRE · texte numérisé non relu

SOIS CANONICAT POUR UNE CURE. — IL EST ORDONNÉ PRETRE

Quatre ans s'étaient écoulés depuis l'ordination du sous-diaconat, lorsque M. Roland réussit à vaincre les hésitations de Jean-Baptiste et lui fit prendse le diaconat. M, de la Salle ne regrettait pas assurément le don qu'il avait fait à Dieu ; il redoutait plutôt les faveurs dont Dieu voulait le combler.

Au mois de mars 1676, il se rendit à Paris, muni des lettres dimissoriales du Chapitre et de l'archevêque de Reims1, et, le quatrième dimanche de carême, 21 mars, il reçut le diaconat des mains de François Batailler, capucin, évêque de Bethléem, dans la chapelle de l'archevêché de Paris.

Le diaconat n'était pas le seul motif de son voyage2. Il voulait entretenir son archevêque, Maurice Le ïellier, qui se trouvait à Paris, d'un projet que lui avait suggéré Nicolas Roland. L'affaire traîna en longueur; on prit le temps de l'examiner mûrement; elle ne reçut de solution que l'année suivante.

M. Roland avait persuadé au chanoine de la Salle qu'il ferait une bonne œuvre en se démettant de son canonicat pour prendre une cure à charge d'àmes. Car,

1 Les lettres dimissoriales et les lettres d'ordination se trouvent aux pièces du procès apostolique de Paris. — - Maillefer, p. 8. Nous suivons Maillkfer sur la date de cet échange du canonicat pour une cure. Pour ce qui concerne Reims, il est très bien informé. D'ailleurs, Blain et Bernard ne donnent aucune date pour cette affaire. Enfin, comme M. Roland mourut en avril 1678, il faut bien que la question, traitée d'après son conseil, ait été posée avant que M. de la Salle ne fût prêtre, c'est-à-dire entre 1676 et 1678.

pour un homme aussi zélé que Jean -Baptiste , si capable de prendre sur les âmes une influence profonde, la vie d'un chanoine ne paraissait ni assez active ni assez livrée aux œuvres de zèle. Mieux vaudrait pour lui une cure, qui offrirait à son ardeur apostolique un vaste champ à cultiver. En développant ces raisons, peut-être Nicolas Roland avait-il une arrière-pensée. Inquiet de sa saule, il avait déjà résolu de confier son œuvre des écoles à M. de la Salle. Mais M. de la Salle curé ne serait-il pas plus utile que M. de la Salle chanoine aux progrès de la congrégation naissante de TEnfant-Jésus '' ?

Inspirée par l'esprit de foi, la proposition de M. Roland fut bien accueillie de son disciple. Jean- Baptiste se laissa convaincre que le canonicat serait pour lui un repos funeste. Au reste, toutes les leçons qu'il avait reçues le portaient à servir l'Eglise dans les situations les plus humbles et les plus pénibles2. Aussi accepta-t-il d'échanger son canonicat pour une cure de Reims : résolution d'autant plus méritoire que c'était échanger la richesse pour la pauvreté, l'honneur d'une situation élevée pour une condition peu estimée , une vie sans trouble, sinon de repos, pour une vie faite de labeur et traversée de mille préoccupations.

Une fois l'entente établie entre le chanoine de la Salle el le curé de Saint -Pierre3, l'agrément de l'archevêque elail nécessaire. C'est là que la Providence attendait M. de la Salle pour le maintenir dans sa voie et le réserver pour sa mission future.

Pendant que l'archevêque étudiait l'affaire, les parents el les amis de Jean-Baptiste furent avertis de son dessein, lue vive opposition se forma contre son projet, et on mit tout en œuvre pour l'en dissuader.

N'était-il pas de trop riche condition pour prendre un bénéfice à charge d'âmes? Lis cures étaient si dédaignées

1 Blain, p. 13b. — '-' Maillefer, p. 7. — 3 Blatn, p. 135.

IL VEUT PRENDRE UNE CURE m

à cette époque, el les canonicats si recherchés1! Ne devait-il pas épargner à sa famille le déshonneur d'une telle déchéance?

De plus , embarrassé dans les soucis (rime grande paroisse, comment pourrait- il gérer utilement la tutelle si onéreuse de ses frères? Déjà, pour ne point en négliger les devoirs, il avait dû ajourner les épreuves de la licence ; pourrait-il désormais mener de front les obligations d'un pasteur de paroisse et d'un chef de maison2?

Enfin, comme il n'était encore que diacre et à peine âgé de vingt-cinq ans, avait-il la maturité ej, l'expérience nécessaires pour la conduite d'une grande paroisse 3? D'ailleurs, s'il voulait une vie active, ne pouvait-il pas la concilier avec les obligations du canonicat? Nicolas Roland lui-même en était une preuve. Chanoine et théologal, il avait trouvé le moyen d'ajouter, à la récitation de l'office et à la prédication, une œuvre sacerdotale et une œuvre d'écoles charitables.

Pour ces diverses raisons, la résolution suggérée par Nicolas Roland paraissait peu réfléchie aux meilleurs amis de M. de la Salle. Celui-ci, néanmoins, n'en était point touché et persévérait dans son dessein.

Ses amis intervinrent alors près de l'archevêque et le conjurèrent de s'opposer à la permutation. « Avec sa pénétration ordinaire, » Maurice Le Tellier « en sentit tous les inconvénients, et, lorsque les parties vinrent le trouver pour lui faire leurs propositions, elles furent surprises d'apprendre qu'elles n'étaient point de son

1 En 1642, lorsque M. Olier accepta la cure de Saint-Sulpice, il s'éleva, du côté de sa famille, une véritable tempête contre lui. Le Père Rapin, jésuite, écrivit à cette occasion dans ses Mémoires : > La ((induite des paroisses était auparavant si méprisée, que Ton abandonnait les cures, même les plus considérables de Paris, à des étrangers venus de certaines provinces, comme des postes peu dignes de gens de qualité. L'abbé Olier fut le premier qui, par zèle des ames. se lit cure, à Paris, dans le faubourg Saint-Germain. » Cf. Paillon, Vie de M. Olier, t. I, p. 449. — - Rlaln, t. I, p. 13a. — 3 Ibid.

goût, ce qu'il leur témoigna en leur ordonnant de rester tous les deux dans la vocation où Dieu les avait mis. M. de la Salle se retira un peu mortifié de sa démarche. Il se contenta d'offrir à Dieu le sacrifice de la préparation de son cœur, et ne pensa plus alors à changer d'état. Il a même avoué, plusieurs fois depuis, qu'il lui avait semblé entendre une voix intérieure qui lui disait, dans ce moment, qu'il n'était pas appelé à gouverner une cure ' ».

Jean -Baptiste, qui ne cherchait que la volonté de Dieu , s'inclina donc devant la décision de son supérieur. Il remplit ses devoirs de chanoine avec une nouvelle ferveur, se rendant très assidu aux offices, mais sans interrompre le cours de sa licence , qu'il avait commencée l'année précédente -.

Sa licence achevée, il se mit en devoir, dès les premiers jours de 1678, de se préparer à l'ordination sacerdotale. Afin d'en recevoir la grâce plus pleinement, il se relira au grand séminaire et y passa plusieurs jours dans la retraite3. Le séminaire, situé près du collège des Bons- 1 Infants, avait alors pour supérieur Jacques Gallou. Il régnait dans la maison un vrai esprit sacerdotal, surtout depuis l'impulsion que Maurice Le Tellier avait donnée aux études et à la piété par la nomination de ce nouveau supérieur.

En se dérobant aux affaires extérieures par la solitude d'un séminaire, Jean-Baptiste se conformait à un usage devenu assez général. Si l'internat des grands séminaires n'était pas encore obligatoire pour les étudiants de théologie, du moins les évêques imposaient une retraite de dix à douze jours" à tous leurs ordinands. Etahlis, à l'instigation de saint Vincent de Paul, d'abord à Paris,

1 Maillefer, |>. 9. — - Ibid., p. 10. C'est pour cela que nous avons admis comme tout à fait probable qu'il acheva sa licence à la fin de 1677. — ;1 Bernard, p. Iii. Nous empruntons le fait de cette retraite au premier biographe, le frùrc Beunahi).

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puis à Beauvais, ces exercices avaient été rendus obligatoires dans tous les diocèses de France '.

Jean-Baptiste sortit de cette retraite tout illuminé des clartés de la grâce. Le samedi saint L678, 9 avril, dans l'église métropolitaine de Reims, il se prosternait aux pieds de son archevêque Maurice Le Tellier, pour recevoir l'imposition des mains et l'onction sacerdotale2. Il dit sa première messe, dès le lendemain, dans une petite chapelle de la cathédrale, sans éclat et sans apparat. Il voulait goûter, sans distraction, le don de Dieu ; son humilité répugnait surtout à attirer sur lut les regards de la foule. Près de lui priaient ses frères et ses sœurs, dont, depuis six ans. il était devenu le tuteur et le père. lVrrette Lespagnol, sa vénérable aïeule, dont l'affection ne se démentira jamais, était là aussi. Son guide spirituel, Nicolas Roland, rentré à Reims depuis trois jours, fut admis dans ce groupe d'intimes qui virent à l'autel le jeune prêtre tout rayonnant des joies de la première messe 3.

Aucun événement extraordinaire ne signala cette première rencontre, à l'autel, de Dieu et de son serviteur. Du moins, aucun récit n'en a été conservé. L'existence de Jean-Baptiste n'offre d'ailleurs rien que de simple. Au jour de son sacerdoce, il nous apparaît comme l'un de ces jeunes prêtres d'élite qui vont à Dieu de tout leur cœur, et qui sont heureux, recueillis, absorbés en Dieu.

1 Cf. Faillox, Vie de M. <)li<'i-, l. I, p. 387. L'assemblée du clergé de France, en 1625, avait recommandé d'adopter partout ces exercices. - * La lettre d'ordination, signée de Maurice Le Tellier, est aux pièces du procès apostolique de Paris. — 3 On conserve comme une précieuse relique, au trésor de la cathédrale de Reims, la chapelle dont se servit Jean-Baptiste de la Salle pour sa première messe. Elle comprend le calice, la patène, les burettes. Le calice est en vermeil, style Louis XIII, avec personnages en repoussé; la cène est représentée sur la coupe. Sur le fond du plateau des burettes ont été ciselées les armes de la famille, d'azur à trois chevrons brisés d'or; elles sont accolées à des armoiries de provenance inconnue, d'azur au chevron d'or accompagné d'un cœur de gueule en pointe. Ce son! probablement les armes du donateur qui furent unies à celles du nouveau piètre.

Mais il n'avait pas encore sur sa personne cet extraordinaire rayonnement du divin, que bientôt le sacrifice et l'épreuve vont développer en lui. Les assistants ne connurent point, le jour de sa première messe, tous les dons que le Saint-Esprit versait dans son âme : luimême ne savait pas de quelle particulière richesse de vie Dieu venait de faire jaillir en lui la source.

Ce que ses biographes nous apprennent, c'est qu'il se fil un devoir de dire chaque jour la sainte messe. Si l'offrande quotidienne du sacrifice de l'autel est aujourd'hui une pratique commune parmi les prêtres, elle était alors la marque sûre d'une rare piété parmi les ecclésiastiques qui n'avaient point charge d'âmes. « Jean- Baptiste ne s'en dispensa jamais que par nécessité ou pour cause de maladie et d'infirmité l. Celle privation lui était plus sensible que la maladie. Il retrouvait même souvent alors des forces suffisantes dans son courage pour contenter sa dévotion. On Fa vu plusieurs fois se traîner lui-même ou se faire conduire à l'autel, pour y célébrer et se nourrir du pain des forts2. »

Son neveu Maillefer, dont le manuscrit est rédigé avec tant de circonspection et de sobriété, nous apprend qu'il reçut souvent à l'autel des impressions particulières- de grâce : « Il célébrait les saints mystères avec lanl de recueillement, que tous les assistants en étaient touchés. Il y eut même plusieurs personnes qui, pénétrées de respect pour la piété avec laquelle il le faisait, venaient le trouver au sortir de la messe, et le consultaient sur leurs différents besoins spirituels. Il entrait le |>lii> souvent dans (les ravissements extraordinaires après la communion. De- personnes dignes de foi se sont même aperçu, à plusieurs reprises, qu'il était si pénétré au retour de l'autel, que l'usage de ses sens en était comme interrompu. 11 était comme immobile dans ce

1 M Ali M I I H . p. 11. " l'.I.AIN , [I. 133.

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