JEAN-BAPTISTE RETENU A REIMS
rite sous la direction d'un homme d'un tel mérite. Quant au Père Barré , deux motifs principaux lui faisaient désirer ardemment l'arrivée du saint instituteur : à Paris, l'Institut naissant serait plus libre , plus en vue , plus national: M. de la Salle prendrait soin des Frères du Saint-Enfant- Jésus , établis par le Père Barré lui-même dans divers quartiers de la capitale, et dont l'existence était fort précaire ' .
Lié par sa promesse, conseillé par des hommes d'une si haute autorité, M. de la Salle n'attendait pour partir que l'autorisation de son directeur. M. Callou la lui refusa de la manière la plus formelle. Il attira son attention sur les motifs qui lui faisaient un devoir de consolider son œuvre à Reims avant de la transporter à Paris2.
<( Votre nouvel Institut, lui dit-il, n'est pas encore formé, il n'est que conçu; il est en péril d'avorter si on le transporte dans la capitale pour y prendre naissance. L'ordre de la nature demande qu'il croisse dans le sein qui l'a conçu avant que de paraître au grand jour. Il faut laisser à une plante le temps de se nourrir, de se fortifier et de pousser de bonnes racines, avant que de penser à la transplanter et de lui donner un meilleur sol. Si on le fait avant le temps, on la fait périr. La nouvelle communauté est ce germe tendre qui vient déelore dans le terrain de la ville de Reims; avant que de la mener à Paris, laissez-lui donc le temps de se former, de se nourrir et de se fortifier dans le lieu où elle vient de naître. Si vous voulez une autre comparaison, la voici : Quand on veut élever un édifice, il faut lui creuser des fondements, et, à mesure qu'il sort de terre, il a besoin d'une main habile pour le conduire : votre nouvelle communauté est cet édifice spirituel qui demande votre présence; c'est vous qui le fondez, c'est
1 Henri de Grézes, Vie du 11. P. Barré, \k 29l-2'.)2. — - Blain, \k 212. Maillefer, ]>. 65. Bernard . p. '17.
vous qui l'élevez; si vous allez à Paris le recommencer sur de nouveaux irais, vous préparez sa ruine à Reims; il faudrait un miracle pour empêcher sa chute.
« Vous pouvez avec raison, ajouta-t-il, appeler votre Compagnie le petit troupeau; une quinzaine de sujets tout au plus le composent; encore sont-ils partagés ici, à Laon, à Guise el à Rethel. Si, allant a Paris, vous en emmenez quelques-uns, vous l'affaiblissez en le divisant, et vous abandonnerez aux artifices du loup infernal ceux dont vous vous éloignerez; en les partageant, une partie ue sera pas où vous serez, car vous ne pouvez pas vous multiplier pour être en même temps à Reims et à Paris; ainsi, en vous prêtant aux uns, vous vous refuserez aux autres. Autant voire présence fera de bien où vous vous trouverez, autan! votre éloignement causera de préjudice à ceux que vous aurez quittés. Des disciples qui ne sont encore qu'aux premiers éléments de la vertu ont un besoin absolu d'un maître qui les enseigne; des voyageurs qui entrent dans les routes de la spiritualité ont besoin d'un guide qui les conduise. Ainsi ceux des vôtres que vous laisserez à eux-mêmes et qui vous auront perdu ne tarderont pas à s'écarter de vos voies et à s'égarer dans un chemin où il est si aisé de faire fausse route '. "
A ces raisons, dont son directeur appuyait son conseil, M. de la Salle ne pouvait opposer qu'une seule difliculté : Comment dégager la parole donnée au curé de Saint- Sulpice? M. -Callou loua sa délicatesse et lui répondil : Cette promesse ne vous oblige qu'en la supposant raisonnable, possible et avantageuse à votre Institut; ces conditions manquant, votre parole est dégagée. En voulant la remplir, vous avez à craindre qu'en établissant à Paris, vous ne détruisiez à Reims2. »
1 Blain. p. 2t"2. ae dil pas si c'est un extrait ou un commentaire du Mémoire <k- M. de la Salle. •' Bi un. p. 213,