JEAN-BAPTISTE VEND SES BIENS
soins. Rien ne paraissait plus naturel, et ses meilleurs amis l'inclinaient à prendre ce parti1. « Puisque vous êtes résolu, lui disait-on, de faire un abandon général de votre patrimoine, faites-le en faveur de votre communauté. La piété et une espèce d'équité semblent vous en faire un devoir. Personne ne peut y trouver à redire. C'est votre ouvrage ; il n'est encore qu'ébauché ; il n'a pas moins besoin de vos biens que de votre main pour pouvoir se soutenir. En qualité de père, vous devez pourvoir à la subsistance de vos enfants, par préférence à des étrangers. La sagesse le dit, et votre bon cœur doit l'approuver. Les prudents du siècle, qui seraient tentés de blâmer le dépouillement de vos biens, rendront justice à la sage destination que vous en ferez en faveur de vos établissements. L'exemple de M. Roland, dont vous avez pris les avis lorsqu'il vivait, et dont vous respectez la mémoire après sa mort, doit vous servir de modèle. Il a fondé les écoles pour les filles. Pourquoi ne pas faire pour les vôtres ce qu'il a fait pour les siennes2? »
Ces raisons, fort pressantes, frappaient vivement M. de la Salle. Cependant, les idées de parfait abandon à la Providence le hantaient toujours. Les conseils et les exemples du Père Barré avaient laissé dans son âme une profonde impression. En fondant ses écoles, serait-il bien assez désintéressé? N'était-ce pas s'assurer luimême contre les incertitudes de l'avenir et marquer de la défiance envers la Providence ? Il recourut encore une fois aux lumières du Père Barré. Comme l'année précédente, le saint minime lui répondit qu'il devait « abandonner tout son bien au soulagement des pauvres, sans en rien réserver pour sa communauté3 ». Il lui avait dit bien des fois en plaisantant : « Si vous fondez les écoles, elles fondront. » Pour lancer une œuvre aussi difficile,
1 Maillefer, p. G6. — * Blain, p. 217. — 3 Maileefer, p. 6'
il fallait en effet porter jusqu'à l'héroïsme la confiance en Dieu.
Ainsi partagé par des conseils contradictoires, émanant de sources également respectables, M. de la Salle recourut à la prière : « Mon Dieu, dit-il, je ne sais s'il faut fonder ou s'il ne faut point fonder : ce n'est pas à moi à établir des communautés, ni à savoir comment il faut les établir. C'est à vous à le savoir, et à le faire en la manière qu'il vous plaira. Je n'ose fonder, parce que je ne sais pas votre volonté. Je ne contribuerai donc en rien à fonder nos maisons. Si vous les fondez, elles seront fondées; si vous ne les fondez pas, elles demeureront sans fondation. Je vous prie de me faire connaître votre sainte volonté1. »
Cette humble prière fut entendue. Dieu révéla sa volonté à son fidèle serviteur, non point par la voie extraordinaire d'une inspiration directe, mais par la voie commune des événements. Durant l'hiver de 1684 e1 pendant toute l'année qui suivit, la misère fut si grande dans toute la Champagne, que M. de la Salle, sans hésiter, vendit tous ses biens et les distribua aux pauvres.
l 'ne extraordinaire stérilité avait, en effet, jeté la France entière dans les horreurs de la famine. La cherté des vivres amena la suspension du travail, aux champs et dans les manufactures. Le nombre déjà grand de ceux qui vivaient d'aumônes s'accrut de tous les ouvriers sans ouvrage, accoutumés à se suffire. La ville de Reims regorgea bientôt des innombrables mendiants accourus de la campagne pour demander aux riches une part de leurs réserves. Les riches eux-mêmes ne lurent pas tous à l'abri de la faim. Plusieurs manquèrent de ressources avant que la détresse lut conjurée, et souvent, plutôt que de tendre- la main, ils s'exposèrent à mourir d'ina-
* Ulain. [». -ils. Bernard, p. 59.