PRATIQUE DE LA PAUVRETE IJ
Sous vos yeux, la famine vienl d'exposer tous les maux qu'elle sait faire aux pauvres, et toutes les plaies qu'elle sait porter sur la fortune des riches. Cette ville n'était plus que comme le bureau des pauvres, où ils venaient se rassembler avec toutes leurs misères, et traîner un reste de vie languissante que la faim allait bientôt terminer. Pendant tout ce temps, où les plus riches n'étaient pas eux-mêmes assurés de trouver à prix d'agent un pain devenu aussi rare que précieux, que vous a-t-il manqué '? Grâces à Dieu, quoique nous n'ayons ni rentes ni fonds, voilà deux fâcheuses années de disette passées, nous n'avons manqué de rien. Nous ne devons rien à personne dans aucune de nos maisons, tandis que nous voyons plusieurs, communautés bien fondées qui sont ruinées malgré leurs grands biens, puisqu'elles ont été obligées de vendre des fonds et d'emprunter pour fournir à leur subsistance2. »
C'est ainsi que M. de la Salle formait l'esprit de ses disciples. Résolu d'édifier son œuvre sur ce fondement de la pauvreté, il travaillait à la leur faire aimer. Pour montrer quelle importance il attachait à cet article , il leur disait souvent : « Nos Frères ne se soutiendront qu'autant qu'ils seront pauvres. Ils perdront l'esprit de leur état, dès qu'ils travailleront à se procurer les commodités de la vie 3. »
Il aimait que l'esprit de pauvreté parût partout, dans les habits aussi bien que dans les ameublements. Pour donner l'exemple de la simplicité, il choisissait toujours, pour lui-même, ce qu'il y avait de plus vil et de plus abject. Il fallait même user de ruse pour lui ôter les habits qu'il ne pouvait plus décemment porter : « Tout est bon pour un pauvre prêtre, disait-il alors; il suffit de les raccommoder; ils peuvent encore servir. Il ne
1 Blain, p. 222. — - Maiixefer, p. 69. — 3 Ibid., p. 70. Blaïn,
non- imporle pas que le monde nous censure, pourvu que nous soyons agréables aux yeux de Dieu1. »
Une telle conduite l'autorisait bien à corriger ceux de ses disciples qui affectaient quelque recherche dans leurs vêtements. Il demanda un jour à l'un d'entre eux, s'il voulait encore plaire aux hommes : « Si cela est, lui dit-il, vous n'êtes plus serviteur de Jésus-Christ. Nous n'avons pas quitté le monde pour nous y conformer, mais pour le mépriser avec ses maximes2. »
Dans sa correspondance , il ramènera souvent ses Frères à l'amour de la pauvreté. « Il est vrai, écrit-il à l'un d'eux, que vous êtes pauvre. Notre -Seigneur l'a été, quoiqu'il pût être riche. Vous devez imiter ce divin modèle, et néanmoins il me paraît que vous voudriez que rien ne vous manquât. Eh! qui ne désirerait être pauvre à celle condition? Souvenez- vous, je vous prie, que vous n'êtes pas venu en communauté pour avoir toutes vos aises, mais pour embrasser l'état de pauvreté avec ses incommodités. Vous êtes pauvres, dites-vous; que cette parole me plaît! Car dire que vous êtes pauvres, c'est dire que vous êtes heureux. Vous n'avez, dites-vous, jamais été si pauvres; tant mieux, vous n'avez jamais eu tant de moyens de pratiquer la vertu \ »
Il écrivit pins lard à un autre : « Il faut aimer la pauvreté... Vous n'êtes pas venu en religion pour avoir Ion- vos contentements. Je scais que von- estes pauvre. Que \<>n- tir- heureux!... Je pourrais vous dire ce qu'un grand pape disait à quelque jésuite qui lui disait qu'ils étaient très pauvres: Tant mieux pour vous, mes Pères; plus nuis serez pauvres, cl plus vous imiterez de près Jésus- Christ '. »
Les moindres atteintes a la pauvreté lui déplaisaient :
1 Maiixefer, |>. Ta. • Ibid., [>. 71. — s Ibid., p. 71. — 4 Lettres, collection de la maison mère, série A. qo -.Mi