MORT DU PÈRE BARRE
conseils. Dans une correspondance suivie, il le prévenait contre toute tentation d'abattement :
« Soyez généreux dans votre entreprise, lui écrivait-il... Ne craignez pas les paroles des hommes, qui ne savent ny ce qu'ils disent, ny ce qu'ils font; n'en faites pas plus d'état que du vent. Sachez que vous avez un Dieu pour témoin, pour spectateur continuel, pour juge très exact, et pour appuy solide de votre noble dessein. Apprenez, et consolez -vous de savoir que les anges ont ordre de vous secourir spécialement en cette rencontre1... »
Le saint minime allait bientôt manquer à son ami. Il mourut à l'âge de soixante-cinq ans, le 31 mai 1686, au couvent de la place Royale, à Paris2. M. de la Salle sentit douloureusement cette perte , et il pleura le Père Barré comme un fils pleure son père 3. Ces deux âmes, en effet, étaient unies par un lien de filiation. La vie du fondateur des Frères procédait de la vie du religieux minime, et elle en devint comme l'épanouissement. Au Père Barré revient la gloire d'avoir conçu l'idée des écoles charitables, de les avoir inaugurées à Rouen, de les avoir provoquées à Reims; il créa, dans la maison de la Providence , un séminaire de religieuses institutrices pour les écoles gratuites ; mais il échoua dans la tentative d'un séminaire d'instituteurs. Pénétré des idées du pieux minime , entraîné par ses exemples et par ses conseils, Jean-Baptiste de la Salle livra son âme à la grâce pour les écoles chrétiennes et gratuites, et la grâce lui donna le succès au delà de toute prévision. Jean- Baptiste de la Salle trouva le secret de sa fécondité dans le renoncement absolu et dans le dénuement de la pauvreté; niais ce précieux secret, il le tenait du Père Barré, qui, seul contre tous, lui avait persuadé de résigner son
1 Henrj de Grèzes, Vie du Père Barré, p. 289. Les raisons qui Ponl croire que cette lettre fut écrite à M. de la Salle nous paraissent sérieuses. — - Vie du Père Barré, p. 313. :I Bernard, p. 70. Blain, p. 283-284.
canonicat el de vendre son patrimoine. Ce n'est pas enlever un rayon de gloire à la couronne de Jean-Baptiste de la Salle, que de reconnaître dans le Père Barré l'homme qui prépara son front à la recevoir.
Peu de temps après la mort du Père Barré, un autre deuil affligea le cœur de notre Saint. Adrien Nyel, cet homme si inconstant, mais si droit et si zélé, semblait fixé à Laon depuis la fin de 1682. Il gouvernait, sons la surveillance discrète de M. de la Salle, les écoles de (iuise et de Rethel , en même temps que la sienne. A la retraite de 1084, il avait été Tune des douze premières colonnes de l'Institut. Mais il fut de ceux qui ne voulurent point, à la Trinité de 1685, renouveler le vœu d'obéissance. Il comprenait que sa mission était finie en Champagne, et il se réjouissait d'avoir donné les mains aux commencements d'une œuvre si riche de promesses. Une sensation de nostalgie le rappelait vers Rouen. Pour reprendre sa liberté, il pria M. de la Salle de se charger des écoles de Rethel, de Guise et de Laon. Le refus de celui-ci ne put le retenir. Il partit pour Rouen.
Rentré à l'hôpital général, le 26 octobre 1685, il reçut le titre de surintendant des écoles des pauvres de la ville. Depuis son dépari de Rouen, ses anciens collègues étaient déchus de leur ferveur, les écoles avaient perdu leur influence chrétienne. Peut-être Nyel conçut-il le projet de relever l'œuvre de sa jeunesse en y appelant les Frères des écoles de Reims. Mais l'heure de la Providence n'avait pas encore sonné. Nyel mourut le 31 mai 1687, sans avoir eu la consolation de voir les Frères à lumen ' .
Quand M. de la Salle apprit la mort de cet ouvrier de la première heure . il célébra un service solennel pour le repos de son âme dans la chapelle des Sieurs de l'Enfant-
1 Bernard, p. 67-68. Blain, p. :
MORT DE NYEL 143
Jésus. La plupart des Frères y assistaient. Leur vertueux supérieur les invita à prier pendant plusieurs jours, dans leurs communautés respectives, pour celui qui fut le premier Frère de l'Institut1.
M. de la Salle recueillit l'héritage que Nyel lui avait abandonné; il prit la direction immédiate des trois écoles de Rethel, de Guise et de Laon"2. Pour l'école de Laon, laissée sans maîtres, il tira de son noviciat deux jeunes Frères qu'il avait en grande estime et dont nous parlerons plus loin : Gabriel Drolin et Nicolas Bourlette.