GRAND AMOUR DE L'ORAISON
dait ses travaux. Outre celle nuit régulière de veille, il passait un temps considérable à l'église Saint- Rémi : à certains jours, il ne s'en arrachait que pour aller, à la hâte, prendre un peu de nourriture et s'assurer que tout était en bon ordre dans sa maison '.
Plus il priait, plus il avait besoin de prolonger sa prière. A Reims, il ne pouvait avoir une seule journée qui ne fût distraite par les affaires ou par les visites. En 168G, comme il pensait à se démettre de la supériorité, il voulut consulter Dieu dans une longue retraite. Afin de s'assurer un isolement absolu et le plus complet silence, il se retira dans l'Eure, chez les Carmes déchaussés de Louviers. Là se trouvait le saint désert de la Garde - Châtel , fondé récemment par Louis XI Y, et renommé pour la grande ferveur des religieux qui l'habitaient. M. de la Salle quitta Reims sans donner son adresse aux Frères. En cas d'affaires urgentes, on lui ferait parvenir une lettre par l'intermédiaire d'une abbesse de Rouen. Notre Saint se croyait abrité contre toutes les imporlunités du dehors. Mais il ne put jouir longtemps des saintes contemplations du désert; car la triste nouvelle de la mort d'un Frère de Laon l'en fit bientôt sortir -.
Cette application à la prière ne rendait point M. de la Salle négligent dans les affaires ni sauvage dans les relations. Quelque peine qu'il éprouvât de s'éloigner momentanément de Dieu, il n'hésitait jamais, quand il avait un devoir à remplir ou un acte de bienséance à accomplir.
Ses anciens confrères du Chapitre n'avaient pas entièrement rompu avec lui. Plusieurs le visitaient par amitié ou allaient prendre ses conseils. Sa charité leur faisait bon accueil; « on le retrouvait, dit son historien, ce
1 Dlain. p. 229-230. Ravfxet, p. S:i. — - Lucard, Annales, p. 43. Blain, p. 230.
I était par caractère et par éducation, poli, gracieux, et avec la joye des saints sur le visage *. »
Un jour, M. Bailly, abbé de Saint-Thierry, de Tordre Saint - Benoît , vint en grand équipage lui rendre visite. Il était attiré par les singularités qu'on attribuait à M. de la Salle autant que par son renom de sainteté. Il le trouva tel qu'il l'avait connu, aimable, accueillant, sans rien d'original que l'habit de Frère dont il était revêtu : « Est-ce ainsi, lui dit-il, qu'un homme de votre caractère doit être habillé? » M. de la Salle sourit : ce fut toute sa réponse. Après une longue conférence avec l'homme de Dieu, l'abbé se retira plein d'admiration T disant à tous que la ville de Reims « avait un trésor qu'elle ne connaissait pas 2 ».
Il n'y avait aucune curiosité, mais seulement de la vénération, dans le sentiment qui conduisait le duc de Mazarin à l'humble maison de la rue Neuve. Jamais ce grand seigneur ne venait à Reims sans visiter notre Saint3. Parfois même il lui témoignait le désir d'assister à sa messe, et M. de la Salle, malgré son humilité, s v prêtait avec simplicité 4.
Cependant ces marques d'estime inquiétaient son humilité. Un jour qu'une personne se recommandait à
- prières . en ajoutant qu'elle le regardait comme un saint, il affecta de rire aux éclats, afin de dissiper, par un acte d'apparente légèreté, la bonne opinion qu'on avait de lui.
L'amabilité avec laquelle M. de la Salle quittait l'oraipour se prêter aux visiteurs était chez lui une forme d( La mortification, car il était assez maître de lui-même pour régler jusqu'à son austérité.
Cette austérité, dans les pratiques qu'elle lui inspira, rappelle les saintes rigueurs des plus illustres pénitents.
1 Blmn, |>. 259. — J Ibid., p. 259. — ;t Blain, p. -272. Bernard, p. 80. — « Ibid., p. 80-81.