‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 85 sur 320 · MORTIFICATION DE JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

MORTIFICATION DE JEAN-BAPTISTE

Après qu'il eut distribué aux pauvres toute sa fortune, il résolut de vivre lui-même en pauvre. Il choisissait, pour se vêtir, tout ce qu'il y avait de plus vil et de plus misérable. Sa soutane était faite d'un drap fort grossier, et il la portait usée et rapiécée, aussi longtemps que la décence et la propreté le lui permettaient. Un jour que des voleurs l'avaient dépouillé de ses habits, ils les lui rendirent intacts , après avoir reconnu qu'ils n'en pouvaient rien retirer1.

Il eut plus de peine à s'adapter à la nourriture de la communauté. Elevé dans un milieu délicat, affligé d'une maladie d'estomac qui ne s'accommodait que de certains mets, il aurait eu besoin d'un régime particulier. Dans les premières années de vie commune avec les Frères, on lui avait servi des portions préparées pour lui. Mais, lorsqu'en 1684 la question de la nourriture eut été réglée dans l'assemblée, il rougit d'être traité autrement que ses Frères. Malgré la résistance que la charité filiale des Frères lui opposa, il exigea qu'on le servît exactement comme eux , qu'on ne lui donnât que des viandes communes et des légumes à peine assaisonnés. Mais l'estomac se révolta et repoussa une nourriture qu'il ne pouvait digérer. Il sembla, après un essai de plusieurs jours, que la nature l'emporterait sur la volonté. Cependant M. de la Salle ne pouvait se résigner à ce qu'il estimait une faiblesse et un danger ; il était résolu , quoi qu'il pût lui en coûter, à se tenir en toutes choses au rang des Frères. Avec un courage indomptable, il réduisit par la faim un ennemi qu'il ne pouvait vaincre par la violence. Une diète prolongée obstinément mit la nature en émoi et la décida à ne plus s'étonner d'aucune nourriture. Depuis lors, M. de la Salle ne cessa point de suivre à table le régime de la communauté 2.

Une fois soumise, la nature parut insensible à toute

1 Ravelet, p. 91. — 2 Blain, p. 226-228. Maillefeh, p. 76.

amertume. M. de la Salle prenait, sans distinction et sans témoigner aucun dégoût, tout ce qu'on lui servait. Un jour, par une erreur du Frère cuisinier, on servit des portions d'absinthe. Tandis que les Frères, persuadés qu'on leur avait donné du poison, repoussèrent ce mets amer, leur vénérable supérieur mangea sa portion , sans donner aucun signe d'impression pénible *.

Ces mortifications du goût ne suffisaient point, à son gré, pour mater sa chair. Ses biographes nous le représentent <( enveloppé dans la haire ou dans le cilice, avec une ceinture de cuir jaune , garnie de pointes très piquantes ». Il déchirait ses membres avec des disciplines de fer, armées de rosettes pointues, à tel point que les gouttes de sang marquaient, sur les murs et sur le pavé de sa chambre, les pieux excès de sa pénitence. « Il a traité son corps avec trop de rigueur, disait un de ses parents, et il devra, comme saint François, lui demander pardon à la mort de tout le mal qu'il lui a fait durant la vie. Il s'est fait le tyran d'un corps qui avait été élevé avec des soins extrêmes, car jamais enfant n'a été si délicatement traité 2. »

Ses disciples trompaient parfois sa vigilance, et lui dérobaient ses instruments de pénitence3. De telles reliques sont trop précieuses pour n'être pas conservées avec soin 4. Lorsque les Frères arrêtent leurs regards émus sur ces disciplines oxydées par le sang de leur père, ils se souviennent à bon droit que leur fondateur a payé bien cher la prospérité dont Dieu les bénit.

Si les austérités excessives sont un grand danger pour les âmes orgueilleuses, elles ne Tétaient point pour M. de la Salle. Une sincère et profonde humilité le mettait à l'abri des tentations d'amour-propre. Loin de s'estimer au-dessus de ses compagnons, il travaillait

' Blain, p. 228. Le fail s'est passé quelques années plus tard, au noviciat de Vaugirard. ■ Bi un, p. 228. Maillefer, p. 72. — 3 Blain, p. 228. — ■ Ces instruments de pénitence se trouvent à Aihis.

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