IL SE DEMET DE LA SUPERIORITE
Au milieu de telles épreuves, son humilité croissait toujours. Elle lui inspira la résolution de se démettre de la supériorité, et de placer un Frère à la tête de la communauté.
Après avoir fait vœu d'obéissance avec les Frères, en 1684 et en 1685, il lui sembla que sa qualité de supérieur ne lui permettait pas de remplir pleinement sa promesse. D'ailleurs, le titre de fondateur et de chef lui pesait; il n'avait d'attrait que pour la dernière place. Sous l'empire de ces sentiments , il réunit les Frères pour le renouvellement des vœux, à la Trinité de 1686, et il leur fit entendre qu'il leur était expédient d'élire l'un d'entre eux pour la charge de supérieur. Durant une retraite de huit jours, il les travailla dans ce sens, leur exposant des motifs qu'il croyait capables de les toucher. Il était juste que des Frères fussent gouvernés par un Frère et non par un Prêtre. Tôt ou tard, il faudrait en venir là. Pourquoi larder davantage? Si, dans les premiers temps, le petit nombre des sujets lui avait fait un devoir de garder la supériorité , désormais ils étaient assez nombreux et assez riches en bons sujets, pour trouver dans leurs rangs un supérieur capable. Au reste, il valait mieux que cette élection se fît de son vivant, parce qu'il serait là pour initier le nouveau supérieur aux devoirs de sa charge. Ainsi allégé du poids des affaires, il aurait plus de loisir pour vaquer à leur direction spirituelle. En résumé, l'intérêt de la communauté demandait qu'on s'accoutumât à se passer de lui*.
Ces raisons, qui marquaient un désir profond de s'abaisser et d'obéir, furent exposées avec tant de sincérité et de force, que les Frères se laissèrent convaincre. Dans leur simplicité, ils firent taire leurs propres répugnances. Leur déférence, en cette occasion, fut pour eux une manière de témoigner à leur père leur obéissance et leur affection.
1 Blain, p. 262-264. Maillefeh, p. 79-80. Bernard, p. 74-75.
Les suffrages désignèrent le frère Henri L'Heureux. M. de la Salle applaudit à ce choix; aucun sujet ne lui paraissait plus digne de la supériorité : « sage, modéré, humble et solidement vertueux *, » ce Frère méritait la confiance dont il avait été l'objet. En d'autres temps, il eût fait un supérieur excellent; mais, dans l'instabilité de ses débuts, la communauté des Frères avait besoin d'être soutenue par la main même de son fondateur.
Une fois au comble de ses vœux, noire Saint se laissa aller à toute l'inclination qu'il avait pour l'obéissance et les humiliations. Il ne se permettait aucun acte sans demander la permission. Personne, dans la maison, ne témoignait, à l'égard du supérieur, une plus entière dépendance. Pour la moindre imperfection qu'il croyait découvrir, il faisait sa coulpe, se prosternait humblement aux pieds de frère L'Heureux et demandait des pénitences.
Tout honteux du rôle qui lui était dévolu et fort embarrassé de son autorité, le Frère suppliait M. de la Salle de ne pas s'abaisser devant lui; mais le Saint le priait de lui laisser gagner le mérite de l'obéissance, et lui faisait observer qu'il lui appartenait de donner l'exemple de la plus scrupuleuse docilité. Le Frère supérieur avait besoin de s'observer pour ne rien dire que M. de la Salle pût prendre pour un ordre. L'humble prêtre, qui se portait aux emplois les plus vils de la communauté, croyait un jour avoir obtenu la permission de rendre un service fort humiliant, et déjà il s'était mis à l'exécution, frère L'Heureux crut devoir agir cette fois avec autorité, e1 il pril le ton du commandemenl pour retirer ce prêtre d'un travail qu'il jugeait indigne de son caractère. M. de la Salle se soumit et demanda pardon, devant tous les Frères, de ce qu'il appelait sa témérité e\ sa désobéissance1.
1 Blain, p. 264. — J Blain, j, 266 Bernard, p. 75.