‹ Histoire de S. Jean Chrysostome, Patriarch de ConstantinopleChapitre 117 sur 214 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Tout n'était pas torture autour de lui dans cette épreuve suprême; quelques cœurs le suivaient avec larmes et surtout avec un sincère amour. Un des soldats lui-même, auteur de son martyre, ne put être témoin sans émotion de tant de résignation au milieu de tant d'angoisses. Il se laissa quelquefois surprendre à des impressions passagères d'humanité. Mais l'autre garde ne voulut jamais se départir d'une stupide insensibilité, qui tenait moins de l'homme que de la bête. Les amis du saint le suppliaient en vain de tempérer ses rigueurs ; ils s'épuisaient en prières, en efforts, en caresses stériles pour fléchir ce cœur dur, pour adoucir cette nature féroce. Le soldat s'irritait de leurs instances; il entrait en fureur et faisait expier à sa victime l'affectueux empressement de ses amis. Il se moquait de sa douleur, se raillait de ses défaillances, et le faisait marcher à grands pas vers le dénoûment fatal, vers cette dernière heure qu'il attendait sans doute comme l'accomplissement de son mandat.

C'est ainsi qu'ils traversent péniblement les déclivités de l'Anti-Taurus, qui s'abaisse au loin, du côté de l'occident, comme pour déposer dans la plaine, au milieu des vapeurs azurées de ses derniers coteaux, l'antique ville de Comane, aux temples fameux. Ils passent non loin de la citadelle de Tomissa, vendue cent talents à la Sophène, mais restituée à la Cappadoce par le général Lucullus. Entrés dans le bassin de l'Euphrate, ils parcourent de vastes plaines plantées d'oliviers et cultivées par des populations qui jouissent en paix du bonheur et de l'abondance : ce sont la les campagnes de la riche Mélitène aux vins vantés des Grecs.

C'était chose navrante à contempler que l'animation heureuse de ces populations favorisées des dons du ciel et de la nature, en présence des douleurs du saint martyr et de l'inhumanité des soldats; d'un côté les héritiers joyeux des bénédictions de la terre , de l'autre la victime qui va '•"usonimcr son sacrifice.

Saint Chrysostome et ses gardes franchissent sans s'arrêter les collines septentrionales et les plaines insalubres de la Cataonie. Ils laissent, à gauche, les sources du Pyrame et du Sarus, qui coulent, en serpentant, jusqu'aux gorges des montagnes, et qui, de là, vont porter leur limon dans les champs de la Silicie. Bientôt le saint aborde une seconde fois les plaines sablonneuses de la Cappadoce. Ils traversent les marais du fleuve Mêlas, aux exhalaisons mortelles ; puis ils gravissent les cols escarpés du mont Argée, du géant de l'Anatohe , dont la cime, couverte de neiges éternelles , laisse apercevoir du même point la mer de Chypre et le Pont-Euxin. L'autre versant de la montagne les conduit dans les vertes plaines de l'Halys , au milieu desquelles est assise la ville de Mazaca , dont ils aperçoivent au loin les fortes murailles, à travers les brouillards de l'occident.

Enfin, ils arrivent à grand'peine à Sébaste, sur l'Halys, ville épiscopale et métropole de la première Arménie.

Là siégeait un évêque, qui n'eût pas manqué de procurer au saint martyr le soulagement que réclamait sa faiblesse ; mais on se garda bien de lui permettre cette consolation. Un seul instant de repos eût pu lui laisser la facilité de voir et d'embrasser un frère. C'était trop d'humanité, trop de condescendance en faveur d'un proscrit : on lui fit continuer son douloureux voyage.

Ils avaient à peine franchi le quart de la distance qui sépare Arabisse de Pityonte, et déjà saint Chrysostome se sentait toucher au moment fatal. Ses forces étaient anéanties; la seule énergie de sa résignation et de sa foi le soutenait encore. Il voyait évidemment , dans ce nouvel exil et dans ces mesures sévères, une persécution dissimulée, une longue torture, dont le but était de le conduire lentement à la mort. Et tout lui présageait que ces desseins homicides allaient avoir une réalisation prochaine. Il se voyait donc mourir, et mourir en martyr. Cette seule perspective lui donnait encore quelques forces,

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