‹ Histoire de S. Jean Chrysostome, Patriarch de ConstantinopleChapitre 120 sur 214 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Ces deux cœurs qui se sont tant aimés, au milieu des tribulations et des supplices de la vie, s'unissent et s'embrassent encore une fois dans ce monde, avant de se confondre pour toujours dans les splendeurs de réternité.

Désormais le prêtre martyr pouvait quitter la vie. Mais il avait ici-bas un devoir à remplir ; il avait à rendre à Dieu des actions de grâces. Il peut encore prononcer de ses lèvres mourantes cette dernière prière ; c'est le Consianmattim est de la croix. Puis il ajoute : Que Dieu soit loué de toutes choses ! Il termine ces paroles par un dernier Amen, qu'il fait entendre avec peine , puis son âme s'envole. Son corps inanimé s'afiaisse, et s'étend convulsivement sous l'effort de cette séparation effrayante, par laquelle la personne humaine se dépèce et disparaît pour un temps dans la main terrible de Dieu.

Saint Chrysostome n'est plus; la mort, à l'appel des plus viles passions, vient d'éteindre à jamais la plus brillante lumière du monde. Le dix-huitième des calendes d'octobre, de l'année 407, sous le second consulat de Théodose et le septième d'Honorius, après un épiscopat de dix années dans l'Église de Constantinople, qu'il avait gouvernée jusqu'au jour de son exil, le saint alla prendre au ciel le repos que lui refusait sui- la terre la vengeance insatiable de ses ennemis.

Les soldats du prétoire purent enfin porter aux schismatiques les tristes trophées de leur victoire. On vit donc triompher Atticus, Sévérien, Acace et Théophile; triomphe horrible et pareil à celui de Caïn en présence du sang de son frère Abel ! Mais non; non, ce ne fut point un triomphe, que la perpétration de ce crime ; ce fut un opprol^re, un forfait inexpiable ; que peuvent en effet avoir de commun l'assouvissement stupide de la haine, et les transports de la joie qui s'accompagne de la sérénité du cœur ? Ce fut plutôt encore le signal et l'heure du châtiment et de la vindicte divine; car la consommation du crime a toujours une voix inflexible et vengeresse qui fait descen-

dre du ciel le tourment du remords ; et le remords, c'est la main invisible de la justice qui vient réveiller la conscience et tordre sans pitié le cœur du criminel.

A cette première vengeance, qui vient s'exercer au cri de la nature, Dieu daigna bientôt en ajouter une autre non moins digne de sa miséricorde. Il ne tarda point en effet à venger, mais à venger en père le martyre de son serviteur et de son ami. La nouvelle de sa mort se répandit immédiatement dans les Églises de Cilicie, de Syrie, de Pont et d'Arménie, et causa partout le serrement de cœur et la consternation d'une calamité publique. Tout l'Orient fut en deuil. De toutes les provinces de l'Asie, on vint en foule déposer un tribut de regrets et de larmes surla tombe du martyr. Un immense concours de vierges, de moines et de fidèles, accourus spontanément et comme de concert de toutes les contrées voisines, firent de ses funérailles une de ces fêtes antiques qui portaient à la fois la tristesse et l'espérance au cœur de l'Eglise.

En allant déposer saint Chrysostome dans le caveau du sanctuaire, à coté des ossements de saint Basilisque, les prêtres, les vierges et les fidèles voyaient sans doute le front de cette Eglise, de cette tendre mère des chrétiens qu'ils avaient tous les deux tant aimée, se pencher avec douleur vers la tombe de son enfant, puis se voiler d'un crêpe de deuil; mais il leur semblait aussi la voir tressaillir d'orgueil et d'espérance, à l'aspect de l'athlète victorieux qui l'avait chérie jusqu'au dédain de la vie, et qui venait prendre sa place à cùté de ses plus généreux témoins et défenseurs.

Dieu voulut donc couronner la tombe de saint Chrysostome d'une auréole de gloire. Mais pouvait-il , du haut du ciel, se faire aussi le complice de la faiblesse, qui se lavait les mains de la perpétration du crime dont elle avait ellemême confié l'exécution à des bras assassins? Pouvait-il, dans son éternelle justice, fermer l'oreille aux cris du sang, et donner au triomphe (l'A)'calius la double sanction

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de rcibàlL'iiliuii cl du silence? Sans doute il possédait, dans l'impénétrable mystère de sa sagesse, le secret de concilier l'expiation du crime avec la prolongation temporaire de l'impunité; mais il voulut, en faveur du martyr que pleurait le monde entier, prendre part à sa manière au grand combat qui venait d'abattre un des siens et lui creuser une tombe. Il voulut prendre lui-même à partie le complice de Théophile, de Sévérien et d'Atticus.

« Le tombeau de l'évèque Jean venait à peine de se fermer, dit un historien, qui lui-même a fait verser plus d'une larme à l'Eglise, et la mort vint frapper le chef de l'empire. » Ainsi parla dans la mêlée la justice terrible de Dieu.

« L'empereur Arcadius était un homme doux et paisible, » ajoute cet historien passionné ; comme s'il pouvait exister quelque simulacre de rapport commun entre la douceur, qui n'est qu'un rayonnement particulier des vertus du ciel, et la faiblesse qui livre le sceptre impérial à la haine et qui laisse immoler la vertu !

Cet événement s'accomplit sous la verge de Dieu, qui Aoulut ainsi marquer le temps d'arrêt des passions schismatiques, et préparer le retour dans l'Eglise de la réconciliation des cœurs et de la restauration de l'unité rompue. La première partie de ce dessein, la mort, était remplie; pour la seconde, son instrument était prêt.

Le jour des calendes de mai, sous le consulat de FI. Philippus et d'Anicius Bassus, la mort du faible Arcadius met le sceptre impérial aux mains d'un enfant qui n'a pas encore accompli sa huitième année. Tel fut l'instrument choisi de Dieu.

Le jeune Théodose recueille l'héritage et le fardeau d'Arcadius, son père, et Dieu, comme complément, le fait aussi l'héritier de ses promesses. Ainsi que .Joas, il avait contre lui sans doute l'inexpérience et la faiblesse de l'enfance ; mais ils eut aussi, comme le roi de Juda, la sagesse de s'appuyer sur un bras puissant et fort. Ce bras fut cehii du sage Anthémius, préfet du prétoire.

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Anthcmius, le grand liomme du siècle présent, reçoit comme son fils le jeune empereur, l'espérance de l'Eglise et de l'empire. Il le prépare à l'accomplissement des desseins de la Providence divine. 11 le voit également pressé par un devoir de justice et par un grand danger. Il voit la mémoire de saint Chrysostome flétrie, TÉglise en deuil, et les barbares, la lance au poing, campés à la frontière. 11 recommande au cœur pieux de son pupille l'accomplissement des devoirs, et lui va lui préparer, contre les barbares, une armée invincible pour entourer son trône d'une ceinture de fer. Afin d'atteindre ce but, il fortifie par d'épaisses murailles la ville de Constantinople, pendant que le jeune empereur s'applique à faire à la religion, à la morale, à la paix un rempart plus inexpugnable et plus sûr, celui delà justice. Ce jeune prince méritait par ses vertus que Dieu le réservât, dans ses desseins de miséricorde, pour opérer la réunion des cœurs, et provoquer envers saint Chrysostome et l'Eglise une urgente et tardive répara tion^

Mais pendant que la Providence préparait ainsi les voies H la paix, que faisaient, dans la joie de leur triomphe, Sévérien, Atticus et Théophile ? Hélas ! un triste spectacle alors étonnait le monde entier; Pendant que toutes les provinces allaient déposer leurs regrets au pied d'un tombeau, sur les marches même du trône où Dieu faisait asseoir le futur vengeur de son Eghse, les passions victorieuses prenaient une attitude magnanime ; elles laissaient tomber les instruments de tortures et quittaient leur masque sanglant, pour se revêtir des formes empruntées de l'indulgence et de la mansuétude.

En effet, à la nouvelle de la mort de son prédécesseur et de sa victime , Atticus voit son orgueil s'enfler de tous les transports de joie que lui cause ce deuil universel de l'Église. Il se transforme immédiatement sous les traits d'un ange de bonté. Le peuple le voit sortir avec empressement de sa demeure, de son repaire de conspirations et

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