CHAPITRE XXIII
l'art qui parle et qui brille ; mais dans les orateurs chrétiens, et surtout dans saint Chrysostome, sous les formes de l'art, on sent battre le cœur.
Mais ce grand évêque, où puisa- t-il cette éloquence incomparable, cette sainteté miraculeuse, et cette force céleste qui put triompher jusque dans la tombe? S'il est vrai que la supériorité des sentiments et des pensées et que la sainteté de la vie ne puissent être que les fruits spontanés d'une foi pure , quels furent donc constamment, pendant son pèlerinage terrestre, et ses croyances, et ses enseignements, et sa foi ?
Nous avons rejeté, dans le récit de la translation des reliques de saint Chrysostome, le fait miraculeux rapporté par Nicéptiore Calliste et la lettre qui porte le nom de Théodose; nous pensons devoir exposer les motifs de noire répulsion.
Voici la lettre de l'empereur Théodose :
« Au docteur de l'univers, à saint Jean Chrysostome, « notre père spirituel. Théodose, empereur.
« Père vénéré, nous avons cru votre corps froid et sans vie « comme celui du commun des morts, et, dans notre piété « filiale, nous avons voulu l'enlever du tombeau, pour lui faire « partager noh'e demeure. Mais ni l'éclat de la pompe et des « honneurs qui lui furent prépai'és, ni la manifestation de notre « humilité profonde, n'ont pu nous rendre dignes d'un aussi « grand bienfait, objet de tous nos vœux. Peut-être devons- « nous voir la cause de cet échec dans le déploiement fastueux « de la magnificence impériale, témérairement associée par a nous aux saintes manifestations du culte chrétien. Nous « osons donc vous conjurer, ô notre père, noire père vénéré, ft car nous vous parlons comme si nous vous possédions encore « plein de vie. Répondez à nos espérances et secondez nos dé- « sirs, vous l'apôtre de la pénitence, voiis qui venez d'opposer « une résistance victorieuse à notre témérité. Ne repoussez pas « noire ardente prière; pardonnez à notre repentir. Nous vous
« présentons l'humble aveu de nos injustices; cessez de vous « refuser vous-même à nos instances et de nous tourmenter « par de plus longs délais. Ce refus obstiné ne serait ni la digne « expression de la mansuétude miséricordieuse de votre cœur, « ni la juste rémunération de notre amour et de nos espèce rances; car ce que nous désirons, ce n'est pas seulement votre ce corps, la dépouille de votre âme [cineres tuos), c'est surtout c( votre ombre vénérée, que nous aspirons à contempler encore « {ipsam tiiam umbram). »
Il suffit de jeter les yeux sur celte lettre singulière pour se convaincre qu'elle n'est point l'œuvre du personnage dont elle porte le nom. Tout y révèle le cachet littéraire du moyen âge; et si l'empereur Théodose en était l'auteur, il faudrait admettre qu'une main étrangère est venue altérer ou plutôt effacer le caractère d'antiquité qu'elle devrait présenter et dans le style et dans les pensées.
Comment, en effet, admettre qu'un empereur d'Orient, dans l'un des plus beaux et des plus grands siècles de l'humanité, puisse aller, comme une cervelle creuse, écrire une lettre en bon style à la dépouille d'un mort, et faire des sénateurs et des grands de l'empire les dociles acteurs d'une prosopopée? Cela ne nous paraît ni digne, ni convenable, ni vrai.
Et puis vraiment Théodose avait assez de lumières et de foi chrétienne pour ne point adresser au plus grand génie de son temps les souvenirs surannés et stupides des cendres funéraires et des ombres de l'Achéron.
Saint Chrysostome lui-même, si quelque stupidité terrestre pouvait êti'e de nature à jeter encore quelque nuage dans son âme, ne devrait-il pas au moins s'indigner du triste rôle qu'on lui fait remplir? Il ne demandait aucune réparation pendant qu'il vivait la vie imparfaite de ce monde; et voilà qu'au sein des perfections divines on lui fait prendre la morgue et la susceptibilité d'un inqualifiable orgueil! 11 ne se contentera du long voyage des sénateurs et des grands de l'empire ; il n'acceptera la magnifique réparation qu'on lui prépare à la face du monde entier; il fera le rebelle; il demeurera caché dans sa tombe; il ne croira la réparation suffisante que lorsque le chef de l'empire aura fait, par une lettre sans objet, une abdication complète de la dignité, du sens et de la raison! Non, cela ne peut pas être, cela n'est pas.