CHAPITRE XVI
inopportune et pleine de dangers. Il est nuit , leur répondit-il, et le peuple est nombreux. Une sommation intempestive entraînerait dos désordres incalculables , et nous ne pouvons faire subir un tel échec à Tautorité de l'empei'.'ur. « Mais les églises sont désertes, répond Acace de Béi-npe; il faut agir sans retard, car nous avons à redouter ([uo l'empereur ne soit frappé de la solitude et de l'abandon de nos temples. Il pourrait s'imaginer cjue Jean emporte avec lui toute l'affection du peuple. Et dès lors il ne verrait plus en nous que des hommes de passion, que des intrigants sans pudeur, que la haine et l'ambition dévorent. A ses yeux, nous nous serions faits nos propres accusateurs; nous aurions parlé contre nous-mêmes en cherchant h tromper sa religion par un mensonge ; car nous avons affirmé, pour le gagner à notre cause, que .Jean serait délaissé de la population tout entière, et que nul désormais ne saurait s'abandonner h la direction d'un homme, évidemment indigne de sa confiance et de son affection. »
En entendant ces paroles , le maître des offices mesurait avec calme toute l'étendue du double danger qui résultait de cette situation pour la ville et pour lui-même. Avant de prendre aucune mesure, il leur fit entendre d'énergiques protestations. Il laissa peser sur eux seuls toute la responsabilité des événements qui pouvaient être la conséquence inévitable de leur insistance. Piiis, il leur donna Lucius , officier réputé païen et chef d'une com- ]jagnie de gens de guerre. Lucius reçut ordre d'adresser immédiatement au peuple l'invitation de dissoudre ses assemblées et de se rendre à l'église. Cet officier n'a- \ ait , dans cette circonstance, aucune responsabilité personnelle : il ne ^•oyait que son devoir h remplir. Il va donc se présenter au peuple; il lui parle au nom de sa mission. Mais le peuple ne veut pas l'entendre. Lucius , alors, se rend auprès d'Acace et des siens. Il leur tient le langage de la prudence ; il leur représente que la foule ,
agglomérée aux Thermes, est très-nombreuse et dans un état de fermentation que l'on ne doit pas pousser jusqu'à la révolte par trop d'obstination; qu'il faut savoir céder à temps avec la multitude , car elle ne cède, ne se rend ni ne recule jamais.
La situation était donc grave et pleine de périls ; elle exigeait, de la part des conjurés, une temporisation habile. Mais la temporisation est incompatible avec la haine. Acace et les siens n'étaient point disposés à prêter l'oreille à de tels avis, à laisser passer de telles lenteurs. Ils insistent ; ils font briller 'l'or ; ils multiplient les promesses, et, lorsqu'ils ont lieu de s'apercevoir qu'ils ont gagné l'officier païen, ils lui recommandent d'amener le peuple à l'église par la voie de la douceur, ou de dissiper ses assemblées par l'emploi de la force.
Ici s'offre un spectacle à la fois honteux et lamentable : un infidèle, un soldat païen, est sollicité, payé, forcé, par des évêques, pour persécuter un autre évêque, et porter à contre-cœur la désolation dans l'Eglise et la perturbation dans l'assemblée des saints !
(( Lucius, dit un historien, retourna donc, accompagné « de quelques clercs du parti d'Acace, à la seconde veille « de la nuit, c'est-à-dire après neuf heures ; car, à Cons- « tantinople , le peuple veillait, cette nuit, jusqu'au pre- « mier chant du coq. Quatre cents soldats thraciens, fort « insolents, le suivaient l'épée à la main. » Ces hommes, animés par leurs chefs , et peut-être aussi par l'étrangeté du fait , se précipitent sur le peuple, qui consacrait les veilles de cette nuit aux cérémonies chrétiennes. Ils écartent la foule, avec l'éclat de leurs épées, qui présentent un aspect terrible à la lueur des flambeaux. Lucius les excite, elles fait avancer jusques auprès de la piscine sacrée. Son but est d'empêcher que l'on confère aux catéchumènes le sacrement de la régénération baptismale. Lui-même frappe avec brutalité le diacre qui porte les symboles. Le diacre chancelé ; le vase sacré lui tombe des mains, et le saint