CHAPITRE XVI
chrême, préparé pour l'onction des catéchumènes, se répand sur le pavé du lieu saint.
L'exemple de Lucius devient le signal d'une mêlée ef- IVoyable : des soldats, armés de verges et de bâtons, frappent les prêtres sur la tête, sans respect pour leurs cheveux blancs. Le sang des blessés ruisselle et va se mêler aux eaux sacrées. C'était chose lamentable, dit l'historien Pallade, de voir cette nuit si belle, même aux yeux des anges , cette nuit pendant laquelle l'enfer se voile et frémit d'épouvante, tomber tout à coup dans le chaos du désordre et de la confusion. Les femmes , déjà dépouillées de leurs vêtements pour la réception du baptême, s'enfuyaient pèle mêle avec les hommes de tout âge. Elles fuyaient le déshonneur ou la mort ; et, dans leur épouvante, elles n'avaient pas même eu le temps de se couvrir des vêtements les plus impérieusement réclamés par la bienséance. Plusieurs d'entre elles furent chassées violemment du baptistère et couvertes de blessures. On entendait avec effroi leurs cris de douleur et les cris et sanglots des enfants. Les prêtres et les diacres étaient traînés et chassés, tout revêtus des insignes de leurs fonctions sacrées. « L'un levant ses mains, couvertes de plaies, se « retirait en poussant des cris; d'autres entraînaient des « vierges dont les habits étaient en lambeaux ; les vases « sacrés étaient au pillage; l'autel était entouré de sol- « dats armés. »
Mais, dans cet abîme de perturbation et de désordre , un crime surtout souleva d'horreur toutes les consciences chrétiennes : des soldats forcenés, dont quelques- uns n'avaient pas encore été régénérés par le sacrement de baptême, s'avancèrent jusqu'aux lieux réservés où reposait le corps adoré du Sauveur. Ils ne craignirent pas de provoquer la vengeance céleste en profanant, par leur aspect impur, la sainteté des saints mystères. On les vit même, dans cette horrible confusion, répandre sur leurs vêtements le sang précieux de Jésus-Christ. Tout fut soumis à la dévastation,
comme dans un pillage de barbares. On s'empara violemment d'une partie des prêtres et des diacres ; on les accabla d'outrages ; puis on les plongea , tout couverts de plaies , dans une noire prison. On chassa de la ville les laïques constitués en dignité, les riches etles fonctionnaires. Enfin, on publia plusieurs décrets « contenant diverses menaces (( contre ceux qui ne renonceraient pas h la communion « de l'évêque Jean. » Toutes ces horreurs s'accomplirent la veille du grand jour de la résurrection, 16 avril 404.
Telles sont les scènes sauvages devant lesquelles le schisme et l'hérésie ne reculent jamais, quand il s'agit de frapper ou d'humilier l'Eglise de Jésus-Christ. Tel fut le sombre prélude de l'immolation de saint Chrysostome. Désormais, il n'attendra plus que l'heure qui doit donner le signal de sa fm ; il n'aura plus les yeux fixés que sur la consommation de son sacrifice. Il y marche à grands pas.
Malgré la résignation du saint évêque, on ne peut s'empêcher de reconnaître que le choix d'un officier païen ajoutait un caractère particulier de barbarie à cette persécution sanglante. Ce choix doit demeurer éternellement dans l'histoire , comme une charge accablante sur la mémoire des conjurés. Il leur semblait, en effet, à ces hommes sans cœur, qu'un officier chrétien eût mis quelque mesure dans l'exécution du mandat sacrilège dont il eût été chargé. Quelque impression involontaire , quelque sentiment spontané de respect eût pu peut-être arrêter son épée ; il n'eût pas osé la tremper dans le sang des prêtres, des vierges et des vieillards inofîensifs. Une main ennemie ne présentait pas tous ces motifs de crainte resjiectueuse; elle offrait à la fureur d'Acace, de Sévérien et d'Antiochus, une plus sûre garantie d'impassible et froid'e cruauté. L'historien Sozomène, étranger à tous les scrupules d'une conscience sacerdotale, ne peut s'empêcher de '^'arrêter, le cœur glacé d'iiorronr, à la vue de tant desa- •criléges et d'infamies : la pluinr- lui tombe des mains. 11