CHAPITRE XVI. 3o
n'ose entropi'cndrc un tel récit , dans la crainte de bcandaliser les ennemis du nom chrétien, et dépouvanter les générations futures.
Mais Dieu daigne parfois se servir des assauts mêmes de l'enfer , pour la consolidation de Téditice immortel de son Église. Toutes ces scènes et ces mesures barbares donnaient aux fidèles une énergie inaccoutumée et les conlirmaient dans la loi. Leur attachement à leur é\cque, ou plutôt à Jésus-Christ lui-même, croissait en raison directe de la cruauté des supplices qu'on leur infligeait à toute heure. Comme au temps de la sortie du peuple de Dieu de TÉgypte, les tourments et les supplices ne pouvaient égaler le courage des victimes. Plus le fer des assassins décimait les assemblées catholiques, plus elles croissaient en nombre comme en ferveur.
Les catholiques, ainsi chassés des Thermes de Constance, n'ont plus alors dans la capitale aucun lieu de sûreté pour leurs assemblées. Traqués de toutes parts, et forcés de chercher les retraites les plus solitaires, ils s'éloignent de ces murs inhospitaliers. Ils se retitent secrètement à cinq milles de Constantinople , dans un lieu préparé pail'empereur Constantin, avant la fondation de sa nouvelle capitale, pour les exercices et les courses de lu cavalerie. Cet espace immense pouvait contenir toute la multitude , qu'une clôture de bois protégeait contre les inve;stigations incessantes des schismatiques. C'est là que les débi-is de l'assemblée des Thermes allèrent se réunir avec les catéchumènes, sous la présidence des prêtres, ornés des insignes sanglants de la persécution. Ils eurent là quelques heures au moins pour accomplir la célébration des saints mystères, et conférer aux néophytes le sacrement de baptême.
Mais le lendemain un nouvel orage s'apprête à fondre sur eux, et va soumettre à de nouvelles épreuves leur héroïque fidélité. L'empereur, entouré des grands officiers de Tempirc, sort de Constantinople pour se livrer à l'exer-
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cice du cheval, et se dirige vers le Pemploii, où se tient encore la réunion des catholiques. Il aperçoit la foule et les vêtements blancs des nouveaux chrétiens. Il demande ?i ses gardes l'explication de cet attroupement si loin de la capitale. On lui répond que c'est une assemblée d'hérétiques : mensonge indigne par lequel on espère provoquer le zèle amer du faible empereur. La foule était nombreuse : on était au nombre de trois mille. Tous les catéchumènes étaient vêtus de blanc. Devait-on s'étonner de cette réunion lointaine? Les fidèles n'étaient-ils pas dans leur droit ? Tous les temples et tous les lieux publics de Constantinople leur étaient fermés, en haine de saint Chrysostome. L'empereur pouvait-il voir un crime dans cette nécessité d'aller chercher au loin, sous le ciel, la portion d'air et de liberté qui leur était refusée dans sa ville impériale? Pouvait-il y voir un acte d'agression flagrante contre son autorité? Non, sans doute; et ses dispositions, naturellement pacifiques, l'eussent porté spontanément à laisser les catholiques accomplir en paix leurs cérémonies sacrées.
Mais les ennemis personnels de saint Chrysostome et les autres promoteurs de la persécution lurent bientôt informés et de la présence du peuple, et de la ruse des courtisans. Ils s'empressèrent d'intervenir. Ils mirent à l'œuvre sur-le-champ les hommes les plus impitoyables et les plus déterminés de la suite de l'emjjereur, avec ordre de s'emparer des prêtres et de dissiper l'assemblée.
L'attitude de la foule pouvait devenir menaçante ; un cri d'indignation, parti d'une seule poitrine, eût suffi peutêtre , dans d'autres circonstances , pour la porter à faire bonne justice des agents de la persécution. ]\Iais hciu-cusement alors cette population paisible était réunie au nom de Jésus -Christ et de son Église; il ne pouvait môme pas lui venir à la pensée de souiller par la violence la cause sainte h laquelle elle voulait toujours demeurer fidèle. Saint Chrysostome, lui non plus, ne pouvait accepter, de
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la part des siens , aucune représaille , même pour arrêter les coups de ses persécuteurs.
On se laissa donc frapper impunémwit par ces quelques émissaires des schismatiques ; on ne voulut opposer que la patience à ce déploiement inutile de barbarie, à cette recrudescence toute gratuite de fureur. Enhardis par cette attitude inoffensive, les soldats se précipitent sur l'assemblée ; ils s'emparent des prêtres, des clercs et d'un grand nombre de laïques. Ils arrêtent plusieurs femmes, dont quelques-unes appartiennent au premier rang. Ils leur arrachent avec brutalité leurs voiles, leurs ornements et même une partie des lobes inférieurs des oreilles, 'L'une d'entre elles, possédant de grandes richesses et douée d'une admirable beauté, résolut de tromper à la fois leur barbarie et leur rapacité. Se soustraire à. leur attention et s'affubler grotesquement des habits d'un esclave , ne fut pour elle que l'affaire d'un instant; puis, dans cet accoutrement non suspect , elle se mit à courir, comme une insensée, à travers les rues de Constantinople : elle put ainsi sauver sa vie, sa conscience et son honneur.
Cette nouvelle expédition des conjurés était bien de nature à satisfaire la vengeance des schismatiques. Les prisons publiques furent remplies de fidèles de toutes classes et de différents ordres de magistrats. Mais Dieu sait toujours, môme au milieu des excès des passions, ménager les intérêts de sa gloire et sauvegarder le salut des siens. Ces victimes de l'impiété victorieuse, au lieu de se laisser accabler, conservaient leur ferveur jusque sous le poids de leurs chaînes. Dans ces cachots, on chantait des hymnes, des offices, on célébrait les saints mystères avec une foi dont l'ardeur s'alimentait de toute celle de la persécution. Tous les lieux de détention et les plus sombres prisons devinrent des temples, tandis que les églises, consacrées à la gloire de Jésus-Christ, ne retentissaient plus que du bruit confus des fouets et des instruments de torture, des cris et des gémissements des victimes, des jure-
ments et des blasphèmes des bourreaux, qui ne pouvaient, - ni par la terreur ni par le sang, arracher aux patients un seul anathème contre leur saint évoque.
Saint Chrysostome n'avait, pour défendre les siens et ceux de l'Église, que la patience et la sainteté ; les persécuteurs avaient dans leurs mains l'armée, les grands de l'empire et la puissance impériale. Les fidèles n'avaient que leur foi pour boucliers; les schismatiques se tenaient abrités derrière les instruments de tortures et la majesté du trône, ou plutôt ils trouvaient leur force et leur protection dans la conscience même de leurs victimes. Mais, malgré l'appui redoutable de la puissance humaine, ils avaient sans cesse à constater la continuité de leurs déceptions et la constante stérilité de leurs rigueurs; plus ils s'attachaient à sévir, plus les assemblées de saint Chrysostome devenaient nombreuses. Le saint grandissait toujours. Le peuple, son ami, traqué de toutes parts, chassé de tous les lieux publics , se réunissait sans cesse, tantôt dans des maisons secrètes, tantôt au milieu des champs et surtout à l'hippodrome de l'empereur Constantin.
A cette époque, un événement inattendu vint mettre momentanément un terme à la patience des fidèles et faire pénétrer dans tous les cœurs une vive impression de méfiance et d'exaspération. Un homme, possédé de l'esprit de ténèbres, ou du moins réputé tel dans l'opinion publique, fut rencontré par le peuple portant un poignard à la main. Ce poignard avait, disait-on, pour destination d'être plongé dans le cœur de saint Chrysostome. Le peuple, qui veillait comme une mère sur la vie de son évêque, s'empare immédiatement de l'homme au poignard. On le traduit devant Thyparque; on l'accuse de 8'être laissé gagner à prix d'argent pour frapper clandestinement le saint évêque.
L'infortuné démoniaque allait subir la peine capitale pour son prétendu crime; mais saint Chrysostome ne pouvait permettre qu'un hom.me, même possédé du dé-