CHAPITRE XVII
dehors la foule surexcitée par la crainte et la colère, lance contre les portes des pavés en vociférant des menaces et des imprécations.
Enfin les autorités appuyées par la force , parviennent avec peine, après de longs efforts, à déblayer les issues, pour rétablir enfin la libre circulation.
Dans les autres églises , la population était victime et témoin de calamités d'une autre nature.
Avec saint Chrysostome, partant pour une terre inhospitalière, dit l'historien Pallade, on voit aussi s'exiler l'ange prolecteur de l'Eglise qui ne peut supporter le désert forcé des lieux saints. Dans ces lieux sacrés, des hommes ennemis du ciel, semblaient vouloir s'efforcer de remplacer le culte de Dieu par un spectacle d'ignominie ; car désormais, ainsi que sur les théâtres de la licence, on n'entendait plus sous les voûtes des temples, que les sifflets et les trépignements des hellènes et des juifs, des rieurs et des mécontents, qui faisaient éclater leurs sentiments divers. De même aussi que dans la gêne d'un cachot ténébreux, on y voyait avec horreur des tortures, des plaies saignantes et des déchirements d'entrailles, opérés chaque jour par l'atrocité stipendiée des soldats. On y subissait la torture plus poignante encore de l'agonie de l'âme et du cœur, à la vue de l'absence du pasteur, de l'ange terrestre de l'Eglise. La foi même semblait chanceler sous une tempête de blasphèmes qui remplissaient la maison de Dieu. C'était une invasion du règne de l'enfer, qui faisait ruisseler le sang humain dans le lieu de miséricorde que Jésus-Christ avait choisi pour y pardonner les péchés des hommes.
Non loin de ces théâtres de larmes et d'horreur, Dieu suivait avec amour les pas de son serviteur et de son ami. Tout paraissait concourir à ce qu'il ne manquât au saint évêque aucun caractère de ressemblance avec Jésus-Christ son di\in modèle.
Au moment, en etiet, où saint Chrysostome, le cœur
bO SAINT CHKYSOSTOME.
navré de l'abandon de son église et de son peuple , marche à l'accomplissement de son sacrifice, Anthuse, la mère héroïque, se trouve là, près de lui, comme Marie sur la pente du cahaire. Cette fenime incomparable, loin de s'abandonner au sentiment pusillanime et peu chrétien d'une stérile douleur, s'attache à réparer aux yeux des hommes et de Dieu, les instances trop humaines qu'elle a faites autrefois pour éloigner son fils unique de sa céleste vocation. Elle prend le langage d'un ange du ciel ; elle l'exhorte, elle l'encourage à porter dignement sa croix, à prendre courageusement son calice. Elle le presse de partir, plutôt que de rien faire qui soit indigne de luimême et de l'Église de Jésus-Christ. Le saint reconnaît là les sentiments et la foi de sa mère, de cette envoyée de Dieu qu'il a tant aimée. Il n'avait garde, quant à lui, de s'abandonner à d'autres résolutions qu'à celles dont il avait puisé l'inspiration dans les enseignements maternels. Son heure était arrivée ; il se tenait prêt à l'appel de Dieu.
Lorsqu'il est arrivé près de la mer, les officiers de l'empereur s'emparent de lui, le chargent de chaînes ainsi que les évêques Eulysius et Cyriaque, ses amis qui l'accompagnent, et les conduisent ensemble à Nicée en Bithynie. Là le saint est plongé dans une étroite prison, oîi pendant longtemps il est retenu captif par les cohortes du préfet de Constantinople.
Saint Chrysostome succombait comme Jésus -Christ sans se plaindre de son sort, sans chercher à se défendre, et sans proférer une seule parole de murmure. Mais aussi comme Jésus-Christ il vit bientôt le ciel , les éléments et la nature, se déclarer en sa faveur.
En effet, pendant qu'il s'éloignait, marchant vers la mer, et que les fidèles, renfermés par ses ennemis dans la basilique se précipitaient avec terreur contre les portes, on aperçut tout à coup dans l'église une grande flamme ; c'était la justice divine qui manifestait aux hommes le jugement du ciel.
CHAriTKE XVII. SI
Le feu se développe autour de la chaire, lenveloppe de toutes parts, la consume et la réduit en cendre. C'est la chaire où le saint avait coutume de s'asseoir, et d'où sa voix avait si souvent remué les âmes et fait triompher en elles la cause de Dieu. Dieu lui-même, dans cette circonstance, semblait ne pas dédaigner de la choisir pour l'instrument de sa justice. C'est de là qu'il voulut parler d'une manière terrible en faveur de la cause de son ser\ iteur.
De la chaire embrasée, la flamme vengeresse, qui semblait chercher l'interprète des oracles divins, s'étend au loin et dévore tout autour d'elle. Puis elle s'élève; elle forme en montant d'effroyables anneaux ; elle se tord en replis précipités, comme une vipère qui se dévore les entrailles. Elle s'élance ainsi jusqu'à la toiture, qui se consume et s'atîaisse avec d'énormes craquements. Les obstacles sont rompus; le temple en feu laisse échapper au dehors d'immenses tourbillons de flammes.
De la basilique, Fincendie, poussé par un vent violent du nord, consume, anéantit tous les édifices qui l'entourent ; puis il s'élève et s'étend, du côté du raidi, comme un immense linceul de feu, jusqu'au palais du sénat, situé dans la partie méridionale, de l'autre côté de la place de Sainte-Sophie, à plusieurs milliers de pas de la basilique. Il forme au-dessus d'une mer mouvante de têtes, qui couvrent la place, une large voûte de flammes, qui ne fait pas une seule victime.
Cette nappe horrible et brûlante qui semblait être un déploiement de l'enfer, s'élève, inoflensive, par de vastes ondoiements , au-dessus des dômes éclatants du palais sénatorial , et s'abaisse sur le côté méridional , le plus éloigné de la basilique , en face de la demeure des empereurs. Elle renfermait ainsi dans sa courbe, la place avec la statue de l'impératrice, le peuple qui circulait en foule et le palais du sénat tout entier. Le fléau, dans sa marche intelligente , semblait vouloir portei' au souverain lui-
S2 SAINT CHRYSOSÏOME.
même un argument divin en faveur de l'innocence de sa victime.
Le palais , envahi par l'incendie , non du côté septentrional, en face de la basilique, mais sur la face qui regardait la demeure impériale, brûla pendant trois heures, depuis sexte jusqu'à none, sans que les efforts réunis du peuple et des soldats pussent le préserver d'une entière destruction. Il fut entièrement réduit en cendres, ainsi que la basilique de Sainte-Sophie. Toutes les dépendances de l'église furent anéanties, excepté l'étroite enceinte où l'on conservait les vases sacrés. Ce lieu béni fut pendant deux jours entouré par les flammes sans en recevoir la plus légère atteinte.
Tels furent les ravages de cet horrible sinistre dont les investigations les plus sévères ne purent faire découvrir les auteurs. Triste monument de cette réunion homicide de conspirateurs qui, sous l'égide toute-puissante du nom vénéré de concile , n'avait consacré son prestige et son influence qu'au triomphe de la passion ! Il était évident pour tous les esprits non prévenus que la conservation miraculeuse des vases destinés au sacrifice non sanglant de Jésus-Christ ne pouvait être que le résultat de l'intervention divine. Il semble que Dieu, prenant en main la défense du saint évêque, devait à la fois donner aux générations à venir une preuve irrécusable de son intervention vengeresse, et conserver miraculeusement des objets précieux dont l'absence pouvait devenir une nouvelle matière d'accusation contre le saint persécuté.
Pendant tout cet incendie dont aucun secours humain ne put comprimer la violence , pas un être animé ne périt ; pas une âme ne fut atteinte.
Les catholiques éclairés ne pouvaient se méprendre sur la cause du désastre ; la vengeance céleste parlait assez haut , pour que tous les cœurs, même les plus égarés pussent l'entendre. A leurs yeux, Dieu s'était fait justice des persécuteurs; il avait tiré vengeance de leur iniquité.