CHAPITRE XVII
Quelques-uns seulement firent retomber sur les schismatiques la responsabilité de ce crime ; ils les accusèrent publiquement d'avoir voulu non - seulement livrer aux flammes la basilique, mais aussi confondre dans une commune ruine, en haine de saint Chrysostome, et l'église où se trouvait le saint évêque et le peuple fidèle qui l'entourait. Cette accusation s'appuyait sur les faits eux-mêmes; car au moment où l'on aperçut les flammes dans la chaire, les persécuteurs avaient fermé les portes de l'Eglise et sur le peuple et sur le saint, qu'ils y croyaient encore; pendant que son cheval tout préparé l'attendait à la porte de l'occident. A ces faits accablants vint s'ajouter encore l'ostentation et l'éclat apprêté que les agents du pouvoir ne cessèrent d'affecter dans leurs investigations, tandis qu'ils ne purent livrer à la justice aucun indice qui fût de nature à la diriger avec succès dans la recherche des coupables.
Les hellènes et les schismatiques renvoyaient l'accusation contre les catholiques. Ils les accusaient d'avoir anéanti la métropole par le feu, dans la pensée qu'il ne serait plus nommé d'évêque à Constantinople après saint Chrysostome. Cette calomnie n'avait pas même l'avantage d'être appuyée sur un motif plausible et rationnel. Car aucun chrétien ne pouvait s'imaginer que la province importante de Constantinople pût être déshéritée et mise au ban de l'Éghse au point de n'avoir plus d'évêque, pour le seul fait que sa métropole aurait été dévorée par les flammes.
Cet embrasement eut lieu le vingtième jour du mois de juin, sous le consulat d'Honorius et d'ArisLénète.
Pendant que les catholiques, les schismatiques et les hellènes s'accusaient réciproquement d'un crime dont on ne devait jamais connaître les auteurs, les agents de l'empereur se livraient à des investigations cruelles. Ils semblaient croire à la nécessité de se soustraire par leur zèle à d'horribles soupçons. Ils employaient le fer, le feu, les tortures les plus atroces pour se mettre sur la trace des coupables.
Eli Bilhyiiie, les soldats du préfet resserraient les fers de saint Chrysostome et de ses deux compagnons de captivité. C'étaient l'évêque Eulysius de Bostre et Cyriaque d'Émèse. On leur faisait subir de fréquentes interrogations ; on les menaçait même des derniers châtiments, pour les punir de l'embrasement de la métropole. Ces deux fidèles amis du saint évèque furent ramenés à Constantinople avec un grand nombre de clercs. Là, soumis à toutes sortes d'insultes et d'épreuves, ils furent reconnus innocents et virent enfln s'ouvrir les portes de leur prison. Mais ils ne virent la liberté que pour subir un autre supplice; ils furent condamn(^s à finir leurs jours en exil.
Saint Chrysostome, resserré dans son cachot, souvent soumis à des interrogations insidieuses, ne pouvait être admis à s'expliquer entièrement sur les causes du désastre ; on semblait redouter de sa part de dangereuses explications. En vain chercha-t-il à se faire entendre ; il lui fut interdit de se disculper d'un crime dont la calomnie faisait retomber sur lui seul toute la responsabilité.
Dans l'impossibilité de faire entendre sa voix en dehors de l'étroite enceinte de sa prison, il ne prend conseil que de l'honneur et de la dignité du sacerdoce qui l'honore. On veut étouffer sa voix ; mais il parlera quand même. Il ne veut pas que la vérité soit retenue plus longtemps captive. Il écrit à ses bourreaux ; mais il écrit en imprimant à ses paroles le double caractère de noblesse et de fermeté que donnent le malheur et l'innocence. « Vous m'avez «enlevé ma liberté, leur dit- il, et par cela même vous « m'avez ravi tout moyen possible de justification. Gar- « dez-vous au moins aujourd'hui d'étouffer de ma part « tout appel à vos sentiments de justice, en laveur des M intérêts les plus sacrés de l'Église; car il importe au « nom chrétien que vous sachiez si je suis l'indigne au- « teur de ce grand désastre que vous osez m'imputer. »